La pièce Les Sœurs Tatin, une vie à la Tchekhov, jouée au Théâtre de la Contrescarpe, est une nouvelle création de Laetitia Gonzalbes (Compagnie Kabuki). Elle s’empare librement d’un célèbre texte de Tchekhov dans une démarche intertextuelle explicite, mêlant mémoire familiale et réécriture théâtrale pour proposer une réflexion sur la poésie du destin et la force du lien fraternel.
Intertextualité et enjeu dramatique
Anton Tchekhov ne cesse d’intriguer les auteurs et les metteurs en scène à travers son œuvre dramatique qui renferme, tout en l’annonçant, la dramaturgie moderne développée au cours du XXe siècle. Ce ne sont pas seulement les thèmes abordés qui continuent à nous affecter au plus profond de notre sensibilité humaine, c’est aussi une écriture dramatique novatrice qui leur confère une résonance singulière en rupture avec les techniques de la rhétorique classique. Les Trois Sœurs et La Cerisaie, les deux dernières pièces qu’il a données, comptent de ce point de vue parmi les plus achevées et sans doute aussi parmi les plus jouées.
Laetitia Gonzalbes place les destinées des Sœurs Tatin dans une logique d’hommage et d’exploration, voyant dans l’histoire de Stéphanie et Caroline une « mise en abîme » narrative qui renvoie le spectateur à la lecture des Trois Sœurs à travers le prisme de la vie réelle des sœurs Lamotte-Beuvron. En procédant ainsi, elle crée une libre réécriture qui souligne la valeur universelle du destin féminin et de la fraternité.
La pièce s’ouvre sur un dispositif scénique qui superpose mémoire et actualité : Stéphanie Tatin, âgée de 74 ans, lit Les Trois Sœurs et raconte la vie de sa sœur et d’elle-même à Lamotte-Beuvron, lieu-berceau de leur notoriété culinaire et humaine. Cette entrée en matière instaure une situation intertextuelle susceptible de conduire le spectateur à replacer Les Sœurs Tatin dans la perspective des thèmes tchekhoviens.

Disposition scénique et symbolique
L’espace scénique mélange habilement plusieurs lieux, à commencer par la chambre où Stéphanie prend place pour évoquer la disparition de Caroline et sa solitude. Un grand four en acier, placé côté cour, symbolise l’activité professionnelle des sœurs et situe rapidement l’action dans une époque historique. Les costumes renforcent cette historicité: robes blanches à volant, ceintures rouges pour Stéphanie et jaunes pour Caroline, des éléments qui évoquent immédiatement la province française du début du XXe siècle.
Des chansons et des projections complètent le dispositif: Le chagrin d’amour et Le temps des cerises sont chantés par les deux actrices, apportant un souffle mélancolique mais aussi une certaine légèreté nécessaire à l’équilibre du récit. Les projections, tournées à Lamotte-Beuvron, enrichissent le récit d’images clefs qui évoquent des épisodes des Trois Sœurs et créent des ponts entre les deux univers spatio-temporels, notamment le major amoureux venu de Paris, la ceinture verte et l’incendie.

Les deux sœurs Tatin: portraits et dynamique du duo
Les interprètes donnent vie à Stéphanie et Caroline avec une profondeur humaine façonnée en miroir des modèles littéraires de Tchekhov. Roxane Le Texier incarne la première, rêveuse et coquette, tandis qu’Anaïs Yazit prête son corps à la seconde, plus encline à la mélancolie et à la « philosophie ». Le duo, d’une synchronisation quasi parfaite, forme une identité sororale qui anime le spectacle et capte durablement le public.
La complicité entre les deux comédiennes est mise en valeur par un jeu qui varie les tons et les états d’âme: rêves de jeunesse, mélancolie, chansons, débats à la fois intimes et universels. Le résultat est un équilibre entre gravité et légèreté, une dramaturgie qui ne sacrifie ni la profondeur ni la poésie.

Intention artistique et réception
Laetitia Gonzalbes propose une lecture sensible et esthétique des Trois Sœurs de Tchekhov, transformant une biographie théâtrale en expérience poétique et musicale. Le spectacle, présenté dans l’intimité du théâtre de la Contrescarpe, exploite la poésie de l’ordinaire et la force du souvenir pour explorer le destin des Sœurs Tatin, tout en résonnant avec les questionnements contemporains sur la place des femmes et le passage du temps.
Mon avis personnel: c’est un défi brillamment relevé par Laëtitia Gonzalbes qui, à partir d’un classique, nous donne à voir une vie ordinaire et pourtant extraordinairement lumineuse des Sœurs Tatin. Les deux comédiennes apportent voix et corps à des personnages qui chantent, rêvent, se querellent et se réconcilient, tout en incarnant une tension entre réalité et fiction. La vie des Sœurs Tatin, à la sauce Tchekhov/Gonzalbes, est lumineuse, délicieuse et sucrée comme la tarte qui porte leur nom. Courrez découvrir Les Sœurs Tatin et laissez-vous emporter par les mélodies et l’imaginaire qu’offre ce spectacle.
Details techniques: Les Sœurs Tatin est écrit par Laëtitia Gonzalbes, d’après Les Trois Sœurs de Tchekhov; musique de David Enfrein et Tim Aknine; costumes de Claire Avias; films de Mathilde Sereys; avec Anaïs Yazit et Roxane Le Texier. Le récit est articulé autour des mots des Trois Sœurs d’Anton Tchekhov et transforme l’histoire personnelle des sœurs Tatin en une fiction théâtrale touchante et captivante.
La Mouette D’après Anton Tchekhov / Cyril Teste / Collectif MxM
Éléments complémentaires et perspectives
La scénographie intègre des procédés cinématographiques et musicaux pour créer une atmosphère onirique et nostalgique où l’histoire de lamotte-Beuvron et l’hôtel Tatin deviennent le laboratoire d’un destin partagé. L’utilisation de la vidéo permet de coller davantage au texte de Tchekhov en introduisant plus de personnages et en élargissant la portée narrative.
- Ce qui frappe en premier, c’est l’originalité de la démarche.
- La mise en scène privilégie remémoration et cinéma intérieur.
- La musique et le chant servent le récit et l’émotion.
En somme, Les Sœurs Tatin propose une « vie à la Tchekhov » qui transcende les frontières entre théâtre et mémoire familiale, offrant une expérience théâtrale dense, lyrique et profondément humaine.