Les troubles des conduites alimentaires (TCA) sont des troubles durables caractérisés par une relation altérée à l’alimentation et/ou au poids. Cette altération est caractérisée par une préoccupation pathologique vis-à-vis de cette alimentation et/ou de ce poids et/ou de l’image corporelle (dysmorphophobie) avec comme conséquence un retentissement psychique, somatique et social. Trop longtemps, les TCA ont été stigmatisés, méconnus d’une grande partie du corps médical, et relégués à la seule prise en charge des collègues psychiatres ou des équipes diététiques. Pourtant, les données actuelles sont nombreuses pour reconnaître une interface étroite entre les TCA et les troubles fonctionnels intestinaux (TFI). Quelle que soit l’entité nosologique, les TCA atteignent les 2 sexes, de toute origine, de toute classe socio-économique, et à des âges variables. De plus, la prévalence des TCA semble en augmentation (1-3).
Définition et classifications
Les TCA ont fait l’objet de nombreuses classifications médicales. En psychiatrie, deux classifications principales coexistent : la Classification Internationale des Maladies (CIM-11) et le DSM-V. Elles consistent en des approches syndromiques et cliniques du diagnostic psychiatrique. La recherche en psychiatrie utilise surtout la classification DSM qui apporte une aide à la pratique clinique par l’utilisation de critères adaptés au clinicien.
D’après le DSM-V, il existe 3 grandes catégories de TCA spécifiés typiques, une quatrième catégorie de TCA spécifiés atypiques (OSFED) et une cinquième catégorie englobant les TCA non spécifiés (UFED). Les trois TCA typiques sont l’Anorexie Mentale, la Boulimie et l’Hyperphagie Boulimique. Les TCA non spécifiés comprennent : le grignotage, l’hyperactivité, le Pica, le mérycisme, l’alimentation sélective. Le trouble de l’alimentation sélective et évitante (ARFID) est désormais une entité nosologique à part entière.
Anorexie Mentale - L’Anorexie mentale se manifeste par une préoccupation pathologique de l’apparence et une restriction de la prise alimentaire, pouvant entraîner une perte de poids potentiellement vitale. La douleur d’une aménorrhée peut exister en cas de très faible poids, mais n’est plus un critère diagnosticisé par le DSM-V. Les premiers symptômes peuvent être des troubles fonctionnels digestifs, de l’intestin irritable, et une activité physique excessive. On distingue deux types: le type restrictif et le type mixte avec crises de boulimie ou purge.
Boulimie - La boulimie est caractérisée par un besoin irrépressible de nourriture conduisant à des épisodes d’hyperphagie, suivis de mécanismes compensatoires (vomissements provoqués, laxatifs, diurétiques, jeûne, exercice). Selon le DSM-V, critères incluant un épisode d’hyperphagie, une fréquence régulière, et une Altération marquée de l’estime de soi liée à la forme corporelle, sur au moins 3 mois et à raison d’au moins une fois par semaine.
Hyperphagie boulimique - L’hyperphagie boulimique décrit l’ingestion d’importantes quantités en peu de temps avec perte de contrôle, sans manœuvres compensatoires systématiques, conduisant à un surpoids ou obésité. Les critères définissent des épisodes récurrents et une détresse psychologique associée.
Autres TCA spécifiés (OSFED) - OSFED regroupe cinq TCA spécifiés: trois proches des grandes entités typiques (anorexie mentale atypique, boulimie atypique, hyperphagie boulimique atypique) et deux autres formes: Purging Syndrome et Night Eating Disorder. ARFID est désormais distinct et renvoie à des troubles de l’alimentation touchant nourrisson et jeunes enfants.
ARFID - Avoidant/Restrictive Food Intake Disorder est une perturbation de l’alimentation caractérisée par une incapacité chronique à satisfaire les besoins énergétiques/nutritionnels sans relation à l’obésité ou au contrôle pondéral, et sans lien avec une pathologie organique. Il peut rappeler l’orthorexie, mais l’orthorexie peut devenir pathologique par son omniprésence et son impact social.
Épidémiologie et facteurs de risque
Prévalence des TCA en population générale: la prévalence vie entière des TCA typiques est d’environ 8,4 % chez les femmes et 2,2 % chez les hommes, avec une augmentation entre 2000-2006 et 2013-2018. La prévalence du spectre large incluant les TCA atypiques peut dépasser 20 % chez les jeunes femmes. Les TCA les plus fréquents incluent des troubles compulsifs et des troubles boulimiques, suivis par les troubles restrictifs.
Les facteurs de risque ne sont pas spécifiques et incluent des facteurs génétiques, biologiques, développementaux et psychosociaux. L’origine multifactorielle rend le dépistage et l’intervention précoces d’autant plus importants. L’apparition se fait typiquement à l’adolescence ou au début de l’âge adulte; 75 % des cas d’anorexie débutent avant 22 ans, 83 % des cas de boulimie avant 24 ans. L’hyperphagie boulimique débute après 20 ans, parfois après une période restrictive ou boulimique.
Dépistage et signes d’alerte
Le dépistage peut s’appuyer sur des paramètres anthropométriques et un questionnement ciblé: poids, IMC, variations de poids sur les derniers mois, perception du corps et relation à l’alimentation. Chez l’adulte, IMC < 18,5 et perte de poids volontaire récente, ou demande de contrôle alimentaire sont des signes d’alerte. Chez l’homme, les manifestations peuvent inclure la peur du gain de masse grasse au détriment de la masse musculaire.
Signes à rechercher pour les TCA: vomissements répétés, consommation excessive de laxatifs, perte de poids, comportements alimentaires choquants ou obsessionnels, détresse psychologique associée (dépression, anxiété, culpabilité, faible estime de soi). Les troubles boulimiques et hyperphagie boulimique s’accompagnent souvent d’un dégoût ou d’une honte et d’un sentiment de perte de contrôle.
Prise en charge et parcours de soins
Le traitement des TCA repose sur une prise en charge pluridisciplinaire (médecin traitant, psychiatre, pédopsychiatre, psychologue, diététicien, etc.). Le médecin traitant agit comme référent et organise les examens et les orientations vers les soins spécialisés ou hospitaliers. Le suivi comporte une composante physique, nutritionnelle et psychologique, avec des bilans sanguins, dentaires, digestifs ou cardiaques et, si nécessaire, des compléments en vitamines ou fer.
Réadaptation nutritionnelle et activité physique adaptée (APA) - Pour l’anorexie, des séances d’APA peuvent être proposées après évaluation médicale, afin d’améliorer les apports et le métabolisme de manière sécurisée. Le suivi psychologique évalue l’état psychique et détecte les troubles associés, avec une progression vers l’acceptation d’une reprise pondérale et l’amélioration de l’estime de soi.
Psychothérapie et thérapies familiales - Différentes approches psychothérapeutiques existent (cognitivo-comportementale, systémique, individuelle ou de groupe, analytique, etc.). La famille est impliquée, notamment chez les adolescents, avec des entretiens réunissant la personne et les proches pour améliorer les relations et soutenir le rétablissement.
Soins en consultation et hospitalisation - Les soins se font majoritairement en ambulatoire; l’hospitalisation peut être nécessaire en cas de complications médicales ou psychiques graves, échec du traitement en ville, dénutrition sévère ou danger vital potentiel. En cas d’anorexie, une sonde peut être utilisée pour l’alimentation artificielle lorsque nécessaire, avec explications et coopération de l’entourage.
Réseaux et prise en charge régionale - En région, des structures dédiées comme les hôpitaux de jour d’évaluation pluri-professionnelle et des réseaux locaux (ex. TCA Francilien) coordonnent les soins et renforcent l’accès précoce à des ressources spécialisées tout en soutenant les soins en ville et à domicile. L’implication de l’entourage familial est clé dans le succès thérapeutique et la rapidité de la prise en charge.
Tableaux et exemples cliniques
Tableau 1: Classification DSM-5 des TCA et variantes OSFED (résumé des catégories et critères). Ce tableau illustre les grandes entités typiques (Anorexie Mentale, Boulimie, Hyperphagie Boulimique) et les déclinaisons atypiques et non spécifiées, ainsi que l’entité ARFID, désormais indépendante.
Aspects complémentaires et enjeux sociétaux
Les TCA restent des pathologies peu connues du grand public; leur prise en charge nécessite une compréhension large des facteurs biologiques, psychologiques et sociaux. L’évolution peut être favorable avec une prise en charge précoce et adaptée, et la prévention passe par le dépistage à l’adolescence, en particulier chez les mannequins et les sportives.

Les TCA et l'anorexie mentale Point théorique 2 Signes et retentissements de l'anorexie mentale
Pour améliorer l’information et l’accessibilité des soins, des initiatives régionales et nationales soutiennent la formation des professionnels, la coordination entre services et le soutien familial. Des ateliers culturels et des médiations corporelles peuvent compléter le dispositif et aider à réconcilier le patient avec son corps.
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