En 1745, à Venise, le comte Francesco Algarotti, représentant du Prince-Electeur de Saxe, Auguste III, rencontre la célèbre pastelliste Rosalba Carriera. Il lui montre alors un grand pastel qu’il souhaite acheter pour la collection du prince à Dresde. La belle chocolatière, tel est le titre de l’œuvre et son auteur est un peintre reconnu par ses pairs mais de réputation excentrique - il se dit « peintre turc » - Jean-Etienne Liotard.
Le verdict de la maître est sans appel ; il s’agit pour elle, grande prêtresse du genre, « du plus beau pastel jamais vu ». La belle chocolatière, Jean-Etienne Liotard, vers 1744, pastel sur parchemin, 82,5 x 52,5 cm, Gemäldgalerie Alte Meister, Staatliche Kunstsammlungen, Dresden.
Jean-Etienne Liotard était passé maître dans l’art du portrait que lui, jeune homme né à Genève en 1702, avait appris dans les années 1720 à Paris, dans le sillon laissé par Rosalba elle-même. De passage en France en 1722, elle relança la mode du pastel, bâtonnet constitué d’un pigment, d’une charge et d’un liant qui permet de peindre du même geste que celui du dessin.
Liotard va, au cours de sa carrière, voyager de ville en ville, de pays en pays, pour peindre la grande aristocratie. En 1737, une expédition le mène en Orient, à Constantinople où il restera quatre années. Il se fait alors pousser la barbe et se fait surnommer « le peintre turc ». Il diffuse son image excentrique par de nombreux autoportraits qui le font connaître partout en Europe. A l’image d’un Courbet un siècle plus tard, il joue de son apparence et de son caractère pour vendre à prix d’or sa production. C’est ainsi une énorme somme d’argent qu’il arrive à obtenir pour La belle chocolatière qu’il avait peint à Vienne en 1744 de son propre chef.
Le peintre représente une jeune femme vu de profil au regard droit qui porte dans ses mains un plateau en laque du Japon. Sur celui-ci, un verre d’eau et une tasse joliment peinte de motifs floraux remplie d’un liquide au chocolat. L’eau - peut-être ce qu’il y a de plus dure à représenter en peinture avec ses jeux de diffractions - que le peintre doit saisir pour ne pas qu’elle fasse tâche, est traitée d’un coup de pinceau parfait. Il y a presque un aspect photographique dans ce pastel où chaque pli du vêtement, chaque reflet, chaque texture est étudié. Liotard soigne ainsi chaque détail pour peindre de la façon la plus nette possible tout ce qu’il représente.
Au-delà de l’aspect technique, de la maîtrise parfaite du pastel, ce qui frappe ensuite est le silence. La femme semble s’être arrêtée en plein mouvement. Elle est comme un modèle de cire placé là. Cela amène une profonde mélancolie, et en même temps, une vraie valorisation du modèle. En effet, Liotard peint ici une simple domestique, une Stoubmenche - littéralement une femme de chambre - qui sans doute amène à son maître ou à sa maîtresse sa tasse de chocolat matinale. Cette boisson, trois fois plus chère que le café, était le sommet de la mode à Vienne au moment où Liotard y peint l’œuvre. Il était alors commun pour la haute aristocratie d’avoir un service destiné uniquement à la boisson réalisé en belle porcelaine, ici sans doute sur le modèle de ceux de la manufacture de Meissen (Manufacture de Saxe et première à avoir réalisée en Europe de la véritable porcelaine à partir de 1709).
Il fallait, pour que la cérémonie soit parfaite, que la tasse soit amenée par une jeune domestique parfaitement apprêtée. C’est ce que Liotard peint ici, cette transhumance du chocolat où la jeune femme joue le rôle de la bergère, sans aucune place laissée au maître ou à la maîtresse. Faces de six des serviteurs du peintre, William Hogarth, vers 1750-55, huile sur toile, Tate, Londres. Le peintre s’éloigne ainsi des formules habituelles de ce genre de représentation qui veut que la servante ne soit qu’un accessoire parmi les autres. D’ailleurs, Liotard lui-même y reviendra vers 1752 dans Le petit-déjeuner conservé à l’Alte Pinakothek de Munich (voir plus haut).
Les domestiques étaient en nombre très important dans les riches demeures et étaient assez peu valorisés. Souvent les maîtres ne connaissaient même pas leurs noms. Liotard, à l’image de Hogarth en Angleterre qui peint ses serviteurs dans un portrait de groupe, semble donner de l’importance à la domestique. Néanmoins cette approche peut être relativisée par l’absence de nom de modèle et par la vue de profil qui tend un petit peu à diminuer la place de la jeune femme. Une œuvre d’art est toujours le marqueur de son époque et de ses goûts. Ici, à l’évidence, les goûts sont à l’exotisme. Celui-ci est permis par le développement conséquent des grandes compagnies des Indes, qu’il s’agisse de la française, de la néerlandaise ou de l’anglaise. Celles-ci importent en effet des objets (porcelaines, laques, tissus peints…) et des denrées (chocolat, pomme de terre, maïs…) venus d’Orient et du nouveau monde en grande quantité. Ces imports amènent avec eux de nouvelles pratiques et de nouveaux décors. Liotard montre ici sous trois angles ce goût pour l’exotisme. Par le chocolat il montre les nouvelles habitudes, par la tasse en porcelaine décoré de motifs floraux l’appropriation occidental de l’iconographie orientale et de ses techniques et par le plateau l’utilisation directe d’objets importés.
Femme à l'évier, Gregory Crewdson, 2014. Cette œuvre est en quelque sorte un manifeste du monde aristocratique au XVIIIème siècle. Un monde marqué par des maîtres, moteurs immobiles d’une armée de domestiques peu mise en valeur. Un monde marqué par un goût pour la nouveauté et l’exotisme. Enfin un monde qui vit vite, dans lequel les artistes jouent leur rôle de témoin d’une époque et où le pastel, technique permettant le travail rapide et la reprise ultérieure, trouve son apogée. La belle Chocolatière, à l’image de certaines photos de l’artiste américain Gregory Crewdson, semble ainsi mettre sur pause ce monde en perpétuel mouvement afin de pouvoir mieux en faire le portrait.
Jean-Étienne Liotard (1702-1789) en bref. Peintre et pastelliste genevois, Liotard est à la fois un artiste de cour et un brillant orientaliste, ayant vécu à Constantinople à la fin des années 1730. Grand portraitiste, il sait séduire les commanditaires grâce à son art sensible, délicat, d’une précision saisissante. Protestant tout en étant sensuel et jouisseur, Liotard est un militant de l’extrême illusionnisme.
Pastel sur papier • 61 × 49 cm • Coll. Liotard est né à Genève le 22 décembre 1702. Genève est à cette époque une ville cosmopolite où la culture et les arts sont florissants. Par la suite, à Paris, il devient l’apprenti de Jean-Baptiste Massé, qui l’introduit dans la haute société. Grâce à son intelligence commerciale, il se constitue une riche clientèle. À l’issue de trois années, Liotard entame une série de voyages d’un bout à l’autre de l’Europe. À Rome, Liotard fait la connaissance du chevalier William Ponsonby, qui l’incite à découvrir l’Orient, en particulier Constantinople. Parti en 1738 pour un périple qui relève de l’aventure, il y demeure cinq ans, se documentant sur les mœurs et les coutumes. L’artiste en quête d’authenticité, dessine au pastel ou au crayon les portraits de grandes dignitaires. Adoptant les modes du pays, Liotard apprend la langue et pense même un instant s’y établir définitivement. Liotard se rend à Vienne où il travaille pour la cour et où ses œuvres plaisent. Il n’oublie pas Paris pour autant : il y séjourne et expose de nombreux portraits de personnalités, dont celui de Marivaux. L’artiste se rend également en Angleterre où des commandes prestigieuses l’attendent. Liotard finit par se fixer à Genève et se marie en 1756 avec une jeune Hollandaise, Marie Fargues, future mère de ses enfants. Dans sa ville natale, il trouve une clientèle fortunée, d’un niveau proche de l’aristocratie française, et entame une correspondance avec Rousseau. L’artiste n’a pas abandonné ses habitudes prises à Constantinople, se promenant volontiers en ville habillé à la turque. À la fin de sa vie, vers 1780, Liotard se consacre à la nature morte. Plus tard, la précision de ses œuvres séduira certains peintres, à l’instar de Jean-Auguste-Dominique Ingres et, plus tard encore, d’Édouard Manet. En cette fin de carrière, Liotard éprouve le besoin de coucher sur le papier ses convictions esthétiques. Il est l’auteur d’un Traité des principes et règles de la peinture, publié en 1781.
Pastel • 71 × 53 cm • Coll. De 1738 à 1742, Liotard est à Constantinople et se rêve en orientaliste. Il est fasciné par les costumes ottomans, dessinant au pastel, mais aussi à la sanguine et la pierre noire. La précision du rendu des détails est aiguisée grâce à son talent de miniaturiste. Liotard fait vibrer les matières, les riches brocarts des soieries et les bijoux, comme en témoigne ce portrait de femme accompagnée d’une servante de très jeune âge. Pastel sur parchemin • 82,5 × 52,5 cm • Coll. Considéré comme l’un des chefs-d’œuvre de Liotard, ce portrait d’une domestique la représente portant une tasse en porcelaine contenant du chocolat (boisson rare) et un verre d’eau. L’œuvre est dessinée par Liotard durant son séjour à la cour de Vienne, auprès de l’impératrice Marie-Thérèse. La jeune fille n’est probablement pas une roturière, mais plutôt issue de la petite noblesse et employée à servir les princesses.
Hélas ce n’est pas tout: Liotard n’est pas un homme austère. Il est même plutôt fantasque et de nature sensuelle. À plusieurs reprises au cours de sa carrière, Liotard s’est auto-portraituré, loin de toute complaisance, avec franchise. Ici, il se met véritablement en scène comme un acteur, un large sourire édenté éclairant son visage.
Vous avez en votre possession une œuvre de Jean-Etienne Liotard et souhaitez en connaître la valeur ? Jean-Etienne Liotard est un peintre, dessinateur, pastelliste et graveur. Né en République de Genève, le 22 décembre 1702, il décède dans la même région le 12 juin 1789. Il a eu un frère jumeau, Jean-Michel, lui aussi artiste dessinateur et graveur. Vers 1723, Jean-Etienne Liotard quitte Genève pour Paris. C’est dans cette ville qu’il s’initie à la peinture, et plus particulièrement à l’art du portrait. Élève de Benoit Audran le Jeune, il fait rapidement son entrée dans la haute société et commence à se faire connaître. Il se présente au concours de l’Académie royale de peinture et de sculpture, auquel il est refusé à deux reprises. Cependant, cela lui permet de rencontrer François Lemoyne, peintre actuel du roi Louis XV, et surtout le marquis de Puisieulx. Jean-Etienne Liotard quitte ensuite la France pour l’Italie puis la Turquie. Au cours de ses voyages, il s’imprègne de la culture locale et du mode de vie propre à chaque région. Il adopte les coutumes vestimentaires turques, notamment la barbe et le turban, ce qui lui vaut rapidement le surnom de « peintre turc ». Après un bref retour à Paris, il continue ses voyages vers l’Angleterre. Et plus précisément à Londres, ville dans laquelle il s’initie à la peinture morte. C’est à la fin de l’année 1774 qu’il décide de retourner dans sa ville natale, Genève, avec sa famille. Il y écrit « Le traité de principes et des règles de la peinture » qui résume ses 50 ans de vie d’artiste et ses voyages. Bien qu’artiste accompli dans plusieurs domaines, tels que la gravure et la peinture sur verre, Jean-Etienne Liotard est surtout reconnu pour ses portraits réalisés à travers le monde. Nombre de ceux-ci, réalisés aux pastels, sont ceux de personnalités de son époque. Parmi elles, on retrouve le pape Clément XII, l’impératrice Marie-Antoinette, le philosophe Jean-Jacques Rousseau, ou encore de nombreux membres de la cour royale. En 1743, il dessine « La belle chocolatière ». Considéré comme l’un de ses chefs-d’œuvre, ce pastel représente une domestique, vêtue simplement et portant un plateau. En 1773, Jean-Etienne Liotard peint son autoportrait.

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