Les extraits de ferments sont à la mode dans le domaine cosmétique. Souvent obtenus par des procédés brevetés, ces extraits possèdent un caractère un peu mystérieux, qui ne colle pas bien avec la notion de transparence exigée pour la composition des cosmétiques. On trouve dans la littérature scientifique des publications qui font état de l’utilisation de germes vivants incorporés dans des excipients à usage topique comme des pommades lipophiles ou des émulsions H/E. On trouve également des publications qui font état d’extraits bactériens lysés, tyndallisés ou bien d’extraits qui ne comportent aucun corps bactérien, mais uniquement des filtrats obtenus à partir des milieux de culture.
Une sélection de travaux propose d’envisager ces bactéries ou ces extraits bactériens comme une ressource moderne apportant un peu de fraicheur à un domaine cosmétique souvent dépendant de l’industrie pétrolière. C’est parti pour les applications potentielles…
Mise au point de biosurfactants
Cultivé dans les bonnes conditions, avec un bon milieu (glucose, maïs, levures), au bon pH (5,85) le bon germe nommé Lactobacillus paracasei sera capable de mettre au point pour l’industrie cosmétique un tensioactif dont la nature chimique est un glycolipopeptide.2 Même genre de glycolipopeptide produit par Lactobacillus pentosus.3 Donc mêmes applications, des crèmes, des shampooings en perspective !
Mise au point de bioconservateurs
On connait ainsi la curvacine A, une bactériocine produite par Lactobacillus curvatis. Un ingrédient à propriétés antifongiques potentiellement exploitable.4 A creuser !
Mise au point d’actifs cosmétiques à partir de Lactobacillus reuteri
Dans le domaine de la dermatite atopique, Lactobacillus reuteri DSM 17938 a été étudié par une équipe suédoise pour son effet anti-inflammatoire après incorporation dans une pommade. Des germes lyophilisés, vivants, incorporés au fur et à mesure dans l’excipient afin de maintenir une présence bactérienne à hauteur de 108 UFC par gramme de produit ont été utilisés comme ingrédient actif sur des volontaires souffrant de dermatite atopique. Après 4 à 8 semaines d’utilisation on observe une amélioration de l’indice SCORAD, ce qui traduit un bénéfice pour les patients. Les auteurs concluent que ce probiotique peut constituer un actif supplémentaire à destination du sujet souffrant d’eczéma.5
Attention toutefois à l’origine des bactéries et aux conditions de conservation d’un tel produit !
Dans le domaine de la protection de la peau vis-à-vis du photovieillissement dû aux UVA, c’est la souche Lactobacillus reuteri SJ-47 qui, par le biais des exopolysaccharides produits, permet de protéger les fibroblastes par une action anti-radicalaire. Une promotion de la synthèse du collagène est également liée à ces molécules.6
Mise au point d’actifs cosmétiques à partir de Lactobacillus plantarum
Une publication présente Lactobacillus plantarum comme le « couteau suisse » du domaine cosmétique. Tests in vitro et in vivo à l’appui (une crème contenant 109 UFC/gramme de produit) montrent que ce germe utilisé par voie topique permet d’augmenter la synthèse de collagène, de réduire la synthèse de mélanine, de modifier la composition du microbiome et de diminuer la prolifération de Cutibacterium acnes tout en augmentant l’hydratation cutanée.8
C’est l’acide lipotéichoïque produit par cette espèce qui est responsable de l’action sur les signes du vieillissement (taches, rides) par son effet inhibiteur de la mélanogenèse et la régulation des métalloprotéinases qui dégradent le collagène.8 Un acide qui possède aussi une action anti-biofilm, exploitable dans des produits buccodentaires.9 Il est envisagé une innovation sous forme de poudre lactobacille + excipient crème, pour reconstituer une crème anti-âge « vivante ».10
Un Lactobacillus plantarum capable de fermenter des plantes comme Cyclea peltata permettrait de formuler un shampooing naturel, riche en acide lactique, présenté comme un ingrédient souverain pour améliorer la résistance des cheveux et leur protection solaire.11 Dans certaines conditions, ce même germe peut se transformer en usine à synthétiser des oxydes métalliques à fonction antimicrobienne.12
Un lactobacille qui se nourrit de graines de litchi peut donner des extraits riches en antioxydants, sans rejeter riz ou lait.13-15 Attention toutefois à l’origine du ferment qui ne doit pas être prélevé sur la peau de volontaires lorsque l’usage cosmétique est envisagé.16
Mise au point d’actifs cosmétiques à partir de Lactobacillus rhamnosus
Pour Lactobacillus rhamnosus, l’effet hydratant, éclaircissant et antioxydant est démontré in vitro pour les surnageants issus de milieu de culture.17 L’utilisation de plantes chinoises comme milieu de fermentation peut renforcer cet effet éclaircissant.18 Les germes tués par chaleur présentent aussi un effet sur le photovieillissement des fibroblastes in vitro.19
Les lysats bactériens sont intéressants pour la restauration de la barrière cutanée.20
Mise au point d’actifs cosmétiques à partir de Lactobacillus kunkeei
Ce lactobacille, obtenu à partir de l’abeille mellifère, est prometteur pour la cicatrisation, l’inhibition de la mélanogenèse et l’effet antioxydant, avec des perspectives d’exploitation médicale et cosmétique, mais pas pour des cosmétiques vegan.21
Mise au point d’actifs cosmétiques à partir de Lactobacillus bulgaricus
Le Lactobacillus bulgaricus peut contribuer à la maîtrise des odeurs corporelles en réduisant le nombre de corynéobactéries des aisselles, apportant une approche cosmétique dans le domaine de l’odeur.22
Mise au point d’actifs cosmétiques à partir de Lactobacillus acidophilus
Parfois considéré comme une usine à produire de l’acide férulique et des dérivés hydroxycinnamiques, il suffit de cultiver ce ferment dans le milieu adapté pour obtenir les ingrédients souhaités. Par ailleurs, ce ferment tyndallisé peut exercer un effet anti-âge et anti-taches.24
Un extrait de Lotus corniculatis fermenté par ce germe peut réduire la formation des mauvaises odeurs axillaires via le contrôle du microbiome.25
Vers une approche plurielle
Une publication de 2023 du groupe LVMH suggère l’association de multiples microorganismes (Komagataeibacter, Gluconobacter, Acetobacter, Saccharomyces, Torulaspora, Brettanomyces, Hanseniaspora, Leuconostoc, Lactobacillus, Schizosaccharomyces) pour fermenter un végétal Aframomum angustifolium. Le produit obtenu est un actif bio-fermenté enrichi en acides lactique et succinique et en polyphénols, apportant souplesse et hydratation à la peau.26
Important toutefois: le nom INCI Lactobacillus ferment ne suffit pas pour décrire ces ingrédients.27 Il faut préciser la souche, son état (vivant, mort), le type de bactérie ou de milieu de culture et la nature du filtrat s’il existe. Connaître le milieu de culture et pouvoir l critiquer est indispensable pour évaluer la traçabilité et la sécurité de ces actifs. Incorporer un lactobacillus dans un cosmétique est plus complexe qu’il n’y paraît… et reste un domaine où beaucoup reste à explorer.
Ferments lactiques et dermatologie atopique: éléments clés
La dermatite atopique se caractérise par une barrière cutanée altérée, une sécheresse intense et une sensibilité accrue. L’hydratation avec des agents tels que l’acide hyaluronique, les émollients et les céramides, ainsi que des composants anti-inflammatoires (aloé vera, allantoïne, niacinamide) jouent un rôle central pour apaiser et réparer la barrière. Les pratiques d’hygiène et l’usage de nettoyants doux sont essentiels pour limiter les irritants. La photothérapie et, dans les cas graves, les traitements systémiques peuvent être envisagés selon la sévérité. Les probiotiques et prébiotiques, à la fois oraux et topiques, représentent une piste prometteuse mais dont l’efficacité dépend des souches et des schémas thérapeutiques. Des méta-analyses indiquent une réduction de l’incidence de l’eczéma avec certaines associations probiotiques, notamment lors de la grossesse et chez le nourrisson, mais les résultats restent variables et nécessitent une approche pragmatique. Treize à dix-neuf pour cent des enfants présentent de l’eczéma dans les pays industrialisés, et les probiotiques peuvent influencer le microbiome cutané et intestinal de manière bénéfique, sans garantir une prévention universelle.
En pratique, pour les peaux atopiques, privilégier des produits formulés sans parfum, sans alcool et sans conservateurs agressifs, et privilégier des routines d’hydratation, de renforcement de la barrière et de réduction de l’inflammation reste une approche équilibrée et sûre. L’intérêt croissant pour les ferments lactiques en cosmétique s’inscrit dans une volonté d’approche plus holistique et naturelle, tout en nécessitant une évaluation attentive de la souche, de l’état et du milieu de culture, afin d’assurer sécurité et efficacité.
