Chocolaterie d’Aiguebelle : histoire, développement et héritage industriel

L’abbaye d’Aiguebelle, nichée dans un vallon de la petite commune de Montjoyer, a été fondée, selon les historiens, en 1137, par des Cisterciens venus de Morimond. Après avoir construit leur monastère, les moines, conformément à la règle de Saint-Benoît, ont cherché rapidement les moyens de subvenir à leurs besoins. Ils possèdent, avant la Révolution, plusieurs fermes, des forêts, un moulin banal et un moulin à huile. Ils exploitent les gypsières ou plâtrières de Réauville, fabriquent des tuiles, des briques, des moellons, ou pratiquent l’industrie du verre.

Bien que la communauté connaisse une grande période de prospérité durant les XIIe et XIIIe siècles, de nombreuses épreuves appauvrissent le monastère à partir du XIVe siècle. La guerre de Cent Ans, la peste noire, la diminution des vocations des frères convers et le changement de mode de nomination des abbés, forcent les moines à donner en bail leurs possessions. En 1791, les trois derniers moines encore présents sont dispersés et le monastère est pillé puis vendu comme bien national. Le site est néanmoins sauvé de la démolition grâce à sa situation géographique excentrée par rapport aux voies de communication.

En 1815, une communauté de moines trappistes venus de Suisse réintègre le monastère à l’état de ruine. Deux campagnes successives de restauration sont lancées en 1815-1847 et 1856-1868. En 1850, la communauté ayant fortement prospéré (233 moines occupent le site d’Aiguebelle), les moines doivent désormais assurer leurs besoins matériels pour survivre. De nouvelles activités sont développées telles que la tannerie, la reliure, le travail de l’osier, la confection de draps (1841-1877), l’élevage de sangsues (1860), la distillation de plantes médicinales (1863).

Naissance de la chocolaterie à l’abbaye

En 1867, la construction d’une minoterie est entreprise, mais les travaux jugés trop coûteux sont rapidement stoppés. Sous l’influence du Père Chautard, elle est transformée en chocolaterie en 1868. Des salles de fabrication, de pliage et d’expédition sont aménagées ; ainsi qu’un espace dédié à l’imprimerie et à la lithographie d’images destinées à “l’instruction de la jeunesse” (chromos). Dès 1882, un frère a eu l’idée géniale d’utiliser un support publicitaire glissé dans les tablettes de chocolat : ce sont les « chromolithographies » ou « images » éditées sur un support papier que les enfants ont à cœur de collectionner. Oiseaux, mammifères, poissons, plantes aromatiques, champignons, monuments historiques, histoire de France, géographie, vie de Jésus et de ses saints… il en existe environ 7 000 différentes !

chromos et boîtes de chocolat Aiguebelle

Face à l’essor rapide de cette nouvelle entreprise, la communauté fait rapidement appel à une main d’oeuvre venue de l’extérieur. Une dizaine d’orphelins sont hébergés dans un juvenat et des jeunes âgés de douze à seize ans sont accueillis dans un pensionnat appelé “le cercle”. Des habitants des communes environnantes accompagnés de leurs familles viennent compléter les cent cinquante ouvriers qui travaillent à Aiguebelle. Bien que les moines s'occupent des activités spirituelles (formations données aux ouvriers), culturelles (aménagement d’une salle de jeux et bibliothèque) et sociales (création d’une caisse de secours) des nouveaux pensionnaires, la vie monastique (temps de prière et méditation) est de plus en plus troublée par le bruit des machines, la présence forte de laïcs et les va-et-vient réguliers. Un éloignement de l’usine de fabrication devient indispensable.

La construction de l’usine de Donzère et l’industrialisation

Le projet d’extension du site d’origine est étroitement lié à la création de la Société anonyme (SA) de la Chocolaterie d'Aiguebelle (au capital d’un million de francs) en juin 1891. Après avoir hésité entre plusieurs communes du sud de la Drôme, la SA choisit Donzère. Petit village de 1 500 âmes, il possède une capacité d’accroissement de population conséquente et une situation géographique idéale pour les échanges commerciaux, en étant à la fois proche du monastère, du Rhône et de la gare. Le 25 février 1893, la société acquiert une parcelle de 4,7 hectares appartenant pour plus d’un tiers à Me François Meynot. Quelques mois après, les travaux de construction débutent.

L'usine construite en pierres sur trois niveaux, est composée d’un grand corps de bâtiment de 135 mètres de long sur 10 mètres de large coupé par deux ailes de 30 mètres chacune. À l'intersection du corps de bâtiment et des ailes, sont bâtis deux vastes ronds-points surmontés chacun d’une statue dorée à la feuille : au nord la Sainte Vierge et au sud Saint Joseph. En juillet 1895, l'usine Saint-Marie d’Aiguebelle entre en activité. Gérée par Emmanuel Saunier, la Chocolaterie possède une organisation bicéphale. La partie technique est assurée sur le site donzérois, la partie commerciale sur celui de Pont-Saint-Esprit.

façade et rotondes de l'usine de Donzère

Parallèlement, pour assurer la transmission du savoir et encadrer le personnel durant les premières années d’existence du site, une quinzaine de frères et quelques pères sont détachés de l’abbaye. Ils assurent les activités spirituelles (temps de prière, messes, retraites pascales) pour l’ensemble des ouvriers jusqu’à leur départ en 1905, suite à la proclamation de loi de séparation des Églises et de l’État. À cette date, le monastère décide de retirer toutes ses parts de l’usine de crainte de se voir spolier par l’État. Administrativement, seul le contrat de location passé entre la SA et l’usine Saint-Joseph perdure jusqu’en 1935. Des liens d’amitié forts restent entre les religieux et les premiers ouvriers de la Chocolaterie.

Produits, marchés et innovations

La diversité de produits proposés (tablettes, chocolat à cuire, bâtons, chocolats fondants…), les emballages de qualité, les images glissées dans les tablettes et imprimées sur place autour de thématiques variées participent à la renommée de l’usine jusqu’en 1925. En 1914, la chocolaterie de Donzère se hisse à la huitième place des chocolateries de France. Elle emploie 200 personnes, hommes et femmes, et commence à diversifier sa production : chocolats de Noël, œufs de Pâques... Une nouvelle boisson chocolatée est fabriquée : le « Caobel » - contraction de cacao et d’Aiguebelle - à base de cacao, farine de banane et galettes pulvérisées. En 1931, la chocolaterie est modernisée, l’électricité remplace la vapeur. De nouveaux produits sont lancés sur le marché : chocolat au lait, aux noisettes, aux raisins, etc.

publicité et boîtes anciennes Caobel

Pendant la Seconde guerre, la chocolaterie attire la Chocolaterie Schaal, de Strasbourg, qui n’accepte pas de travailler pour les Allemands, et se replie à Donzère, ce qui permet à la production de rester constante malgré les difficultés d’approvisionnement. En 1941, une succursale est ouverte au Maroc : « La Compagnie Chérifienne de chocolaterie » - au XXIe siècle cette entreprise produit toujours du chocolat portant la marque Aiguebelle. Pendant la Seconde guerre mondiale, des problèmes d’approvisionnement incitèrent les moines à s’installer au Maroc, alors protectorat français, pour y fabriquer leur chocolat, et à y créer une succursale de la chocolaterie d’Aiguebelle, dont l’activité débuta en novembre 1942, dans l'usine élevée sous la direction de l'architecte Edmond Brion.

La marque s’implante durablement au Maroc où Aiguebelle conserve son usine d'Ouled Ziane, lance la marque « Frégalior » en 1950 et développe une présence commerciale importante au XXe siècle ; un cinquième du chocolat consommé au Maroc provient désormais de l'entreprise Aiguebelle Maroc.

Déclin, fermeture et reconversion du site de Donzère

Malgré l’absorption de la chocolaterie du Prado de Marseille et l’arrivée d’un financier, la chocolaterie de Donzère est absorbée par la Chocolaterie de l’Union, de Lyon, déjà regroupée avec Pupier de Saint-Étienne. En 1977, le matériel et les stocks sont transférés à Saint-Étienne. L’ensemble du personnel de la Chocolaterie est licencié. Pas pour longtemps : en 1978 l’usine ferme définitivement ses portes et les bâtiments sont vendus.

À la fin des années 1970, la municipalité décide d’intervenir en faveur du maintien de la Chocolaterie d’Aiguebelle à l’annonce du licenciement de cinquante-sept personnes au 1er avril 1977. Une demande est effectuée auprès de l’État afin d’obtenir un accompagnement dans le cadre des “aides aux industries en difficulté”. Cette intervention communale ne parvient malheureusement pas à endiguer le licenciement des employés en 1977 et la fermeture définitive de l’usine en 1978. La SA dépose dès la fermeture de son usine trois déclarations d’intention d’aliéner pour les parcelles n° 351, n° 353 et n° 355.

Le 24 juillet 1978 après en avoir été informé par le préfet de la Drôme, le maire René Michel décide d’utiliser son droit de préemption “sur la parcelle n° 353 ainsi que sur la maison dit de “conciergerie” située en bordure de route pour préserver un éventuel achat de la chocolaterie”. En accord avec le conseil départemental et la préfecture, la commune ne fait aucune proposition de rachat au cours des années 1980, la prise de risque étant jugée trop importante au vue de sa situation financière. Aussi plusieurs projets d’acquisition et réhabilitation du site sont lancés, le plus connu étant l’installation d’un centre pénitentiaire pour femmes en 1987. Malgré les arguments avancés en terme de retombées économiques par le gérant de la SCI Farosa Aiguebelle, le conseil municipal et les Donzérois (par voix de sondage) s’opposent au projet.

Acquisition par la commune et reconversion en pôle d’activités

Afin d’analyser le potentiel d’aménagement de l’ancienne Chocolaterie, une étude d’objectifs est demandée par la commune au cabinet d’architecte Flandin-Cottin en décembre 1989. De même, un sondage est réalisé auprès des administrés afin de connaître leur position quant à un éventuel rachat du site. Avec cent cinquante-six votes favorables, la commune décide d’acquérir les lieux. “Le dossier Chocolaterie” est ajouté au projet de POS voté au conseil municipal du 11 mars 1991. Après avoir trouvé un accord de principe avec la SCI, le rachat est officiellement voté en conseil municipal le 16 décembre 1991. En 1992 l’ancienne usine est acquise par la commune pour la somme de 3 100 000 francs.

En 1992, l’élaboration de l’avant-projet sommaire (APS) de la Chocolaterie et du foyer des jeunes est lancée. De l’étude d’objectifs réalisée en 1989, seuls les projets de création de locaux associatifs, la remise en état du parc (première tranche) et la construction d’une salle des fêtes (deuxième tranche) sont préservés. La première tranche débute en 1993 avec le déploiement de 700 m² à destination des associations, puis en 1994 avec l’aménagement des abords du parc. Le 23 septembre 1994, une partie de la Chocolaterie est inaugurée en présence d’élus locaux et régionaux.

Le projet de réhabilitation du site de la Chocolaterie est réorienté en parc d’activités dès 1995. Coexisteront désormais sur un même lieu des entreprises, des associations sportives et culturelles et une salle polyvalente. La partie nord des bâtiments est mise en location. Six entreprises s’implantent sur le site entre 1998 et 2002 : MSE, Ferelec, EDF-SIM / service achats, Promotrans, Cofatech Services et E.V.E. Parallèlement, la ville poursuit “les efforts de remise en état de l’ancienne friche industrielle” et une nouvelle tranche “dite conditionnelle” des travaux est votée par le conseil municipal le 8 mars 1999.

plan de reconversion et salle Aiguebelle

Après l’inauguration de l’espace Aiguebelle le 17 décembre 2000 (capacité d’accueil de 600 personnes), la remise en état de l’ancienne usine est achevée en 2002. Les services techniques installés dans la partie sud du bâtiment depuis son acquisition en 1992 déménagent définitivement en 2004. Les bureaux sont alors réaménagés et proposés à deux écoles de danse et aux associations de chasse et de pêche de la commune. Une salle de réunion est également mise à disposition pour toutes les associations locales qui en font la demande.

Au début de l’année 2006, EDF décide de s’implanter durablement sur la zone. Les cent-vingt agents permanents des services informatiques, achats et ressources humaines des centrales de Cruas et du Tricastin occupent désormais plus de 3000 m² de locaux. En partenariat étroit avec la ville, EDF réagence les espaces loués tout en tenant compte du patrimoine architectural (bâtiment et fresques de Loÿs Prat). À l’exception de quelques points de détail, la structure ne subit aucune modification forte. En 2021, les services informatiques et achats d’EDF quittent les locaux, et n’occupent désormais plus que le premier étage de la rotonde nord.

Usages culturels et patrimoniaux

Bien que la Chocolaterie soit destinée prioritairement aux associations locales et aux entreprises, la commune autorise quelques projets atypiques au cours des années 1990 à 2000. Les plus connus sont l’aménagement d’un espace d’entreposage pour les objets découverts lors des fouilles de la construction de la ligne TGV, l’accueil de la célèbre compagnie de théâtre “Kumulus et Délice Dada” et l’installation d’un musée de la photographie et du cinéma. En 2023, la toiture fait peau neuve.

Chocolat : quand les chocolatiers dépassent toutes les limites (Documentaire complet)

Continuités artisanales et filiation familiale

La tradition chocolatière ne disparaîtra pourtant pas complètement de Donzère grâce à la famille Morin. Après Gustave, né en 1870, entré en apprentissage en 1884 à l’abbaye, André, né en 1910, Jean-François, né en 1950, et enfin Franck, né en 1979, quatre générations vont se sont succéder et fabriquer du chocolat ou des confiseries grâce aux arbres fruitiers plantés dans la propriété. Les fèves de chocolat viennent d’Amérique Centrale, d’Indonésie ou d’Afrique, et leur origine est certifiée.

Aux moines d’Aiguebelle revient aussi la continuité d’un savoir-faire dans la distillation : les moines ont toujours fabriqué des liqueurs en distillant des plantes, une activité qui remonterait au XIIIe siècle. À Aiguebelle les frères trappistes commencent par racheter une distillerie ardéchoise célèbre pour son digestif, le Coiron, puis ils élaborent leurs propres liqueurs, composées de plantes. À partir de 1950, ils produisent également des sirops. En 1995, la distillerie est remise par le Tribunal de Grande Instance de Valence à la société Julien Cartier-Millon qui adopte une nouvelle dénomination : Eyguebelle. L’usine doit déménager dans de nouveaux locaux situés à 7 km de l’abbaye, sur la commune de Valaurie où elle continue à perpétuer le savoir-faire artisanal des moines.

Époque Événement clé
XIIe-XIIIe Prospérité monastique
1791 Dispersion des moines et vente comme bien national
1815-1868 Restauration et diversification des activités
1868 Création de la chocolaterie à l’abbaye
1895 Inauguration de l’usine Sainte-Marie à Donzère
1941 Ouverture d’une succursale au Maroc
1978 Fermeture de l’usine de Donzère
1992 Acquisition par la commune de Donzère
2000-2002 Inauguration de l’espace Aiguebelle et fin des travaux

La saga d’Aiguebelle - du monastère médiéval à la chocolaterie industrielle, puis à la friche réhabilitée en pôle d’activités - illustre la capacité d’innovation des communautés religieuses et leur influence durable sur le territoire, tant par des produits emblématiques (chromos, Caobel, Frégalior) que par des usages contemporains alliant patrimoine, activités économiques et vie associative.

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