« Il est dur, votre monde ! Celui qui aide, celui-là, lui-même, se perd ! » Trois dieux en voyage à la recherche d’une bonne âme, rencontrent Shen Té, une jeune prostituée.
Celle-ci souhaite faire le bien autour d’elle mais comment y parvenir quand l’assiette est vide et que le ventre crie famine…?
Le peuple égoïste, avide, finit par mettre Shen Té à genoux.
Celle ci ne pouvant se décider à dire non à quiconque lui demanderait de l’aide, invente un cousin, se travestit et tente de récupérer les biens qui lui appartiennent.
Là commence l’ambivalence de la pensée … Faire le bien oui mais à quel prix ?
Faut-il que je souffre pour rendre les autres heureux ?
La fin tombe comme un couperet ; « Au secours ! », les derniers mots du spectacle sonnent le glas et font place au chaos.
Les hommes et les dieux sont impuissants.
Une mise en scène malicieuse et tendre
Jean Bellorini conduit une mise en scène pleine de malice, de tendresse et entraine ses acteurs vers un théâtre sincère et populaire.
La réussite de ce travail tient d’abord à l’intention du metteur en scène de respecter avant tout la trame et les idées de l’auteur « Si nous parvenons à obtenir la juste qualité narrative, alors nous pourrons laisser ouverte l’interprétation, sans tout faire basculer tout de suite dans une morale un peu facile ».
Trois musiciens sur scène font naitre des ambiances très différentes, parfois totalement décalées avec l’action scénique; du rock, à la progressive, en passant par le jazz et le classique, la forme cabaret si chère à Brecht vit pleinement à travers la sensibilité artistique de J. Bellorini.
Intermède musical et reflet politique
A l’intérieur ou entre les tableaux, les personnages reprennent en chœur, le requiem de Mozart, ode funeste, annonciatrice du chaos qui règne dans cette province ; province universelle représentant tous les lieux où des hommes exploitent d’autres hommes.
La Bonne âme du Se-Tchouan de Bertolt Brecht. Mise en scène de Nora Granovsky. Représenté au Théâtre du Nord à Lille, du 10 au 24 janvier 2026.
Après une longue traversée du désert sur nos scènes nationales, Brecht semble, depuis quelques saisons, revenir en grâce, timidement d’abord c’est-à-dire avec des œuvres et des spectacles qui en auront été tirés.
Convergences des textes et des traductions
Mais n’auront pas été en capacité d’apporter un éclairage nouveau ou simplement juste sur l’œuvre du dramaturge allemand.
La mise en scène de la Bonne âme du Se-Tchouan par Nora Granovsky est une belle réponse à la question.
On remarquera au passage qu’au fil des ans, ce sont toujours certaines œuvres du dramaturge appartenant aux mêmes périodes de sa vie qui sont souvent mises en avant.
Traduit ici par Mathilde Sobottke, le titre annonce son sujet et développe la fable de la « commande » de son trio de dieux descendus sur terre pour trouver une bonne âme, qu’ils pensent avoir enfin trouvée en la personne de la prostituée Shen-Té en l’occurrence.
Subtile et impitoyable démonstration de l’auteur qui va jusqu’à inventer un double de la jeune femme, son double masculin, un « cousin » impitoyable celui-là, Shui-Ta, parce que marchant au pas du monde dans lequel tous les protagonistes, miséreux ou possédants, vivent à sa manière moralement pas très « positive ».
Réussite et distribution
La réussite du travail de Nora Granovsky réside dans sa capacité à dérouler - avec l’aide d’une belle distribution de pas moins d’une dizaine de comédiens - le fil de la démonstration qui aboutira à la retraite précipitée des dieux avec leurs mots de consolation du type : « reste là (Sur cette terre. Contente-toi d’être bonne et tout ira bien ».
Avant qu’un acteur vienne s’adresser au public : « […] Nous rêvions d’une légende dorée/Et voici qu’elle a pris un tour amer […] »…
La démonstration est menée à tous les niveaux par l’impitoyable Brecht relayé ici par la metteuse en scène qui œuvre avec une belle liberté dans sa fidélité à l’auteur au cœur de l’intelligente scénographie de Jane Joyet.
Contexte musical Brecht-Weill et son siècle
La collaboration entre le compositeur Kurt Weill et le dramaturge Bertolt Brecht dura tout juste six ans (1927-1933) mais fut l’une des plus fécondes dans l’histoire du théâtre musical au XXe siècle.
Ils se rencontrent pour la première fois au printemps 1927 au restaurant Schlicher, haut lieu de l’intelligentsia berlinoise.
Kurt Weill vient tout juste de faire une critique élogieuse de la pièce Homme pour homme de Brecht dans l’hebdomadaire radiophonique Der Deutsche Rundfunk.
L’idée d’une collaboration entre les deux hommes s’impose rapidement et dès le mois suivant, ils travaillent au Mahagonny Songspiel, une cantate dramatique pour la scène établissant la théorie Brecht-Weill des « Songs » et du théâtre musical.
Portrait de Kurt Weill et Lotte Lenya, 1930-40.
La collaboration se poursuit avec L’Opéra de quat’sous, suivi du Vol de Lindbergh et, en 1930, de Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny.
Mais les relations des deux hommes se dégradent et de profondes divergences apparaissent entre eux, notamment sur le rôle et la place de la musique et du texte à l’opéra.
Figures et influences
A ce duo masculin, il est important d’y adjoindre la figure de Lotte Lenya, épouse de Kurt Weil et l’une de ses interprètes les plus connues.
En décembre 1932, Kurt Weill et son épouse séjournent à Paris à l’invitation des Noailles et rencontrent Edward James, mécène et amateur de surréalisme.
Après son séjour hivernal dans la capitale française, Kurt Weill rentre à Berlin puis s’exile face au tournant politique.
Le séjour parisien et les échanges artistiques mèneront à une collaboration revisitée et à des projets qui marquent l’histoire du théâtre musical moderne.
Autres œuvres et perspectives
Ce spectacle est une pure merveille.
La scène explore tant l’éclairage que la musicalité et propose une lecture contemporaine du cycle brechtien à travers une interprétation sensible et engagée.
