Le film de Mel Stuart ressort sur nos écrans le 10 février. Découvrir un film des années après sa sortie est une expérience toujours intéressante. D’autant plus quand ledit film fait appel aux effets spéciaux de son époque, effets souvent devenus obsolètes depuis. Une grande partie du charme de cette première adaptation du roman de Roald Dahl tient justement à l’aspect suranné de ses effets. Ils ne se donnent pas d’emblée comme réalistes. On sent le poids du décor et du maquillage. Quelqu’un tire les ficelles, c’est certain. Tout cela tend à disparaître aujourd’hui avec le recours au numérique qui vise à donner une réalité crédible à des événements fantastiques, à les inclure dans le monde quotidien.
Entendons-nous bien, il n’y a aucun sentiment passéiste dans ce discours. Mais rares sont les réalisateurs qui aujourd’hui ont recours aux effets spéciaux pour un rendu véritablement poétique de leur film. Le récent Imaginarium du Docteur Parnassus, souvent critiqué pour la pauvreté de ses effets, participait d’un certain cinéma de l’enchantement visuel. Terry Gilliam est dans la parfaite descendance de Georges Méliès : un cinéma de magicien, dont la poésie exhale de chaque image. Peu importe les ficelles ou le décor « carton-pâte », ce cinéma-poésie donne envie d’y croire. C’est donc avec un regard émerveillé d’enfant que nous découvrons ce grand classique.
Une adaptation fidèle mais inventive du roman
Entre adaptation respectueuse du roman et invention de nouvelles séquences (avec l’accord de Dahl qui participa au scénario), Mel Stuart parvient à donner une unité à son film, là où il y avait un danger à répéter le chapitrage du roman. Rappelons l’intrigue : le monde se régale des délicieux chocolats de la fabrique Wonka. Mais un grand mystère entoure l’usine dans laquelle personne n’entre ni ne sort jamais. Lorsque Willy Wonka offre la possibilité à cinq enfants de visiter la chocolaterie et de gagner une vie de chocolat s’ils trouvent l’un des cinq tickets d’or dissimulés dans ses friandises, le monde s’ébranle et c’est la ruée vers les produits Wonka. S’ensuit la visite de l’usine par les cinq gagnants. L’histoire se centre sur un enfant pauvre qui travaille pour faire vivre sa famille.
Cette longue introduction passée, chaque séquence révèle une des pièces de la chocolaterie et une des tares d’un enfant (gloutonnerie, mauvaise éducation, enfant gâté, téléphage…). La rigueur de ce découpage est allégée par la personnalité du directeur de la chocolaterie. Outre la superbe mise en image de l’imaginaire fou de Roald Dahl, c’est Willy Wonka qui fait du film une réussite. Jusqu’au dénouement, on ne sait réellement comment définir ce personnage. Comme les visiteurs de l’usine, on est partagé entre l’envie de faire confiance à cet enchanteur et la peur qu’il peut inspirer par moment. Gene Wilder est formidable dans ce rôle.
Le Wonka de Gene Wilder et le poids du récit Dahl
La version filmique de Wonka doit beaucoup au personnage du chapelier toqué d’Alice au pays des merveilles de Disney. Caractère, costume, expression, c’est la même gentillesse mêlée de folie névrotique qui émane de lui. Parce que justement la fabrique est à la fois un monde merveilleux et monstrueux. Merveilleux parce qu’elle est conforme à nos désirs ; tout est à déguster. Monstrueux parce que sous le contrôle d’un solitaire mégalo qui a, apparemment, depuis longtemps perdu le lien avec la réalité.
Entre parc d’attractions et forteresse, la chocolaterie est une formidable construction mentale qui vient égratigner la société contemporaine: production à la chaîne, mécanismes constitutifs de création de la demande chez le consommateur, abrutissement face à la télévision, enfants-tubes digestifs… Les magnifiques séquences d’ouvertures jouant sur les différentes textures du chocolat apparaissent comme un faste dérangeant, l’illustration d’un monde vorace au sens propre comme au figuré. Un monde où règne l’égoïsme.
Comparaisons avec Tim Burton et les éléments musicaux
Revoir cette première adaptation permet aussi de revenir sur celle qu’en a faite Tim Burton en 2005 avec Johnny Depp dans le rôle de Wonka. C’est simple, le film de Burton est un parfait décalque de celui de Mel Stuart, mais en numérique. Il est impressionnant de voir à quel point la mise en image de Burton ressemble point par point au film de 1971. Si l’on excepte certains ajouts et la prestation de Depp, le film est une transcription directe de la vision de Stuart. On en vient à se demander l’utilité de cette nouvelle adaptation, qui s’était de toute façon révélée bien décevante. Cette ressortie du classique de Mel Stuart est à ne pas manquer. Avec ou sans enfants, Charlie et la chocolaterie est une gourmandise.
Une gourmandise dangereuse qui éveille nos papilles et aiguisent nos sens. Co-écrit par Roald Dahl, l’auteur du roman jeunesse éponyme, Charlie et la chocolaterie est une comédie musicale dont un des personnages principaux est… le chocolat. Le chocolat, les enfants en raffolent. Le jeune Charlie Bucket, issu d’une famille pauvre, observe à la fois les enfants derrière la vitrine du confiseur et l’usine Wonka derrière ses grilles fermées, étrange bâtiment aux cheminées fumantes dont le chocolat provient. C’est donc comme une figure marginale que le jeune garçon arrive dans l’histoire: il est en marge des autres enfants gloutons et devient le témoin d’un spectacle sucré.
Si le film adopte le point de vue de Charlie, c’est parce qu’il incarne l’innocence, à l’inverse des quatre autres enfants qui, comme Charlie, ont gagné le droit de visiter l’usine. Le film est aussi une comédie musicale avec ses dix chansons qui donnent la voix à différents personnages et mettent en valeur les thèmes du film: gourmandise, éducation, curiosité, imagination, honnêteté et étude. L’adaptation de Mel Stuart est aussi une critique du monde de la publicité et du pouvoir, et donc des apparences et de la rumeur. Quand Willy Wonka sort de ses usines pour accueillir les enfants, il apparaît comme un être à la fois féerique et inquiétant selon la scène et le regard du spectateur.
Réception et héritage
En 1964, Roald Dahl publie Charlie et la chocolaterie, qui devient un classique. Le film de Mel Stuart, produit avec l’accord du romancier, remporte plusieurs récompenses et est inséré en 2014 au National Film Registry. Dahl, qui désavouera par la suite l’esprit exact du film, voit néanmoins dans cette adaptation une représentation réussie de l’univers de Wonka et de ses machines fantastiques, tout en restant conscient des libertés éventuelles prises par le parallèle Burton. Le film demeure une fresque visuelle et narrative marquante, qui continue d’alimenter les réflexions sur la publicité, le consumérisme et les valeurs familiales.
Les échanges autour du film de Burton soulignent les choix esthétiques et narratifs qui distinguent les deux visionnaires: Stuart et Dahl d’un côté, Burton et Depp de l’autre. Le premier privilégie une entité poétique et satirique ancrée dans le réel, le second pousse vers une extase visuelle moderne où l’étrange se repaît de la couleur et du rythme. Charlie et la chocolaterie reste ainsi un chef-d’œuvre accessible à tous les âges, célébré pour son univers débordant de chocolat, de musique et de magie.

Charlie et la chocolaterie : l'univers de Tim Burton
En somme, cette ressortie rappelle que le cinéma peut se nourrir d’une approche poétique des effets spéciaux et offrir une image du monde qui continue d’éveiller l’imagination sans dépendre exclusivement du numérique. Charlie et la chocolaterie demeure une rencontre entre nostalgie et émerveillement, un conte musical où le chocolat devient miroir des tares et des vertus humaines.