Thierry Klifa, Croque Monsieur et biographie: parcours, recette d’un cinéma de famille et d’un univers sombre

Thierry Klifa était de passage au Festival International du Film Francophone de Namur en octobre dernier pour la présentation en avant-première de son film « Tout nous sépare ». Peu avant les séances publiques, le réalisateur nous a accordé un peu de son temps pour évoquer son parcours, son dernier long métrage mais aussi les acteurs avec qui il travaille régulièrement.

Un parcours né du journalisme au service du cinéma

Véronique : Vous venez du milieu du journalisme, et plus précisément du magazine « Studio » pour lequel vous avez travaillé de nombreuses années. A présent, on vous retrouve derrière les caméras des plateaux de cinéma. Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à changer de métier ?

Thierry Klifa : En fait, j’ai toujours rêvé de faire du cinéma. J’ai commencé à aller au cinéma à l’âge de cinq ans avec ma grand-mère. Nous avions un pacte elle et moi : on allait voir un film pour enfants puis un film pour adultes. Ensuite, quand j’avais 16 au 17 ans, le hasard a fait j’ai eu la chance de rencontrer Patrick Bruel. A cette époque, je faisais des études de lettres et je suivais également des cours d’écriture de scénario tout en faisant des petits boulots à côté. Je voulais déjà travailler et surtout, je voulais faire du cinéma. J’ai demandé à Patrick s’il connaissait des gens alors, il m’a présenté à quelques collaborateurs du magazine Studio dont Marc Esposito avec qui il jouait au poker. Je les ai rencontrer pour faire un stage chez eux lorsque j’avais 21 ou 22 ans mais plutôt que de le faire, ils ont décidé de me tester sur deux papiers : un sur « Green Card » de Peter Weir et un autre sur Patrick. Ils ont trouvé cela intéressant, m’ont rappelé trois semaines après pour que j’aille voir deux films et ils ont publié mes critiques. C’était la première fois que mon travail était partagé. Quand je suis rentré à Studio, j’ai tout de suite dit que je n’y resterais pas longtemps parce que mon rêve était de faire des films. Ils ont ri car apparemment, beaucoup de journalistes leur disaient ce genre de choses mais pour ma part, c’était une réalité. Durant dix ans, j’ai appris beaucoup de choses sur le monde du cinéma, j’ai pu rencontrer énormément de metteurs en scène et un tas de gens que j’admirais depuis l’enfance. Je me suis spécialisé dans le cinéma français et très vite j’ai rencontré ceux dont j’appréciais le travail depuis toujours. Je suis allé sur les tournages de Claude Sautet, d’Alain Resnais, de Claude Chabrol et j’ai rencontré des acteurs et des actrices que j’aimais. Quand je me suis senti prêt, j’ai écrit un scénario de court métrage que j’ai tourné en 2001 avec Danielle Darrieux, Sandrine Kiberlain et Michaël Cohen. Il a suffisamment plu pour que je puisse ensuite passer à la mise en scène d’un long ce qui fait que pendant un an, j’étais à la fois journaliste et écrivain de mon scénario. Par contre, je ne rédigeais plus de critiques parce que je trouvais qu’on ne pouvait pas être juge et parti… Pour résumer tout cela, je dirais que j’ai toujours voulu raconter des histoires. Je suis né dans le cinéma, j’ai baigné dedans… c’est toute ma vie !

Comment choisir les histoires à raconter

Véronique : Justement, comment choisissez-vous les histoires que vous voulez nous raconter ?

Thierry Klifa : C’est très mystérieux. Je me rends compte qu’il y a des sujets qui reviennent régulièrement, comme celui de la transmission ou de la filiation. Il y a aussi souvent des personnes qui n’ont a priori rien à faire ensemble et qui finalement vont se découvrir des affinités. Je cherche toujours à me renouveler même si ces thèmes sont récurrents. D’ailleurs là, j’avais très envie de me frotter au film noir et d’écrire un rôle de guerrière pour Catherine Deneuve, un rôle de femme forte comme ceux des héroïnes des années 1950 que portaient Joan Crawford, Bette Davis, Barbara Stanwyck, Joan Bennett. Je me suis interrogé sur ce que ferait une héroïne d’aujourd’hui face à la voyoucratie, quelle serait sa réaction si sa fille était en péril.

François : Diane Kruger, qui joue la fille de Catherine Deneuve, lui demande d’ailleurs comment elle fait pour être aussi forte. Sa mère lui répond qu’elle ne l’est pas, qu’elle s’adapte à la vie…

Thierry Klifa : C’est ça, elle s’adapte. Ce que j’aime ce sont les personnages « jusqu’au-boutistes » et cette femme là ferait tout pour sa fille.

Changements de scénariste et fidélité aux acteurs

Véronique: Sur « Tout nous sépare », vous avez travaillé avec Cédric Anger alors que jusqu’ici, c’était Christopher Thompson qui écrivait vos films. Le changement de scénariste est dû au changement d’univers ?

Thierry Klifa : Christopher est un ami proche depuis 25 ans, il fait partie intégrante de ma vie. C’est d’ailleurs le premier a qui j’ai montré le film. Changer de scénariste correspond à cette idée de me renouveler. J’avais beaucoup aimé le scénario qu’il avait écrit pour « L’homme qui aimait trop », le film d’André Téchiné et j’adore « La prochaine fois je viserai le cœur ». Il a un humour noir qui me fait beaucoup rire et il a d’ailleurs un côté trivial pour aborder l’écriture. Cédric est quelqu’un de très pudique, qui a pas mal d’angoisses mais qui n’est jamais découragé par ce qu’il fait. Il pense toujours que par le travail, on va y arriver et il a totalement raison. Moi qui suis quelqu’un d’impatient et nerveux, j’ai besoin d’avoir des gens comme ça autour de moi. Ca m’a fait beaucoup de bien d’écrire avec lui.

Véronique: Vous êtes relativement fidèle dans vos choix de comédiens ou dans ceux des équipes techniques qui travaillent sur vos film.

Thierry Klifa : Je ne pense pas que faire des films est quelque chose de rassurant mais que c’est plutôt un projet angoissant, qui vous hante ou qui vous fragilise. C’est d’ailleurs toujours un risque de travailler avec des gens qu’on aime beaucoup puisqu’on remet tout en jeu. J’aime travailler avec ces comédiens-là parce qu’ils sont éblouissants et extraordinaires, ce sont des acteurs avec qui j’ai encore des choses à partager. J’ai fait plusieurs films avec Géraldine (Pailhas, ndlr) ou Catherine Deneuve, ce sont des femmes qui m’inspirent toujours. J’aime en effet travailler en famille, avec certains de mes techniciens et l’idée de retrouver les gens. On passe beaucoup de temps ensemble et on s’aime de plus en plus. Je le fais toujours parce que c’est bien pour le film et non pas parce que ça me rassurerait. Je pourrais d’ailleurs travailler avec quelqu’un que je n’apprécie pas plus que cela dans la vie, avec qui je ne partage pas les mêmes idées, tant que cela sert le film, c’est ce qui est important.

Collaborations et influences

Véronique: Quand vous écrivez vos futurs films, vous pensez à eux ?

Thierry Klifa : Oui, bien sûr ! Ce sont des sources d’inspiration pour moi. Je n’avais jamais travaillé avec Diane (Kruger, ndlr) jusqu’ici et c’est une vraie source d’inspiration. J’adorerais retravailler avec elle. J’aimais l’actrice et maintenant j’apprécie la femme. Ça m’a beaucoup, beaucoup plu de travailler avec elle.

Véronique: Dans vos remerciements du générique de fin, il y a un nom qui m’a interpellé, celui de Benjamin Biolay. C’est étonnant, vous pouvez nous en dire plus ?

Thierry Klifa : Vous l’avez vu ? C’est surprenant (Il rit). A un moment donné, il était question qu’il me prête une chanson pour le film mais finalement, nous ne l’avons pas intégrée. C’était une vraie envie de ma part mais ça n’entrait pas dans la scène où je voulais l’insérer. Par contre, je suis un fan absolu de Benjamin Biolay, c’est un artiste que j’adore ! J’aimerais tellement travailler avec lui d’une manière ou d’une autre. C’est un acteur que je trouve merveilleux !

Véronique: Dans les nouveaux venus, on trouve aussi Nekfeu.

Thierry Klifa : Au départ, l’idée était de prendre un acteur qui n’était pas connu. Comme j’aime mélanger les familles, je veux retrouver des comédiens mais aussi en découvrir d’autres. Pour « Tout nous sépare », je suis tombée sur une couverture des Inrockuptibles où Ken (Samaras, alias Nekfeu, ndlr) était avec Virginie Despentes où je trouvais qu’il avait une figure très intéressante. Je le connaissais de nom, je savais un peu ce qu’il faisait mais le dialogue qu’il avait avec Despentes, que j’aime beaucoup, était très instructif. J’ai demandé à le rencontrer, on a pris un café ensemble et je lui ai donné mon scénario. Trois jours après notre rencontre, il m’a envoyé un texto me disant qu’il avait lu le scénario deux fois et qu’il était très intéressé. On a fait des essais ensemble pour être sûr de notre désir à tous les deux. Il était très préoccupé car il ne voulait pas paraître ridicule et de mon côté, même si j’avais la conviction qu’il serait bon, je ne pouvais en être certain qu’une fois confronté au travail. Dès les essais il était très juste et puisqu’il était un peu vert avant le tournage, je lui ai présenté une coach qui lui a appris les rudiments du métier. Après cela, il était prêt.

Rétrospective et influences cinéphiles

Thierry Klifa : Oui exactement ! Le scénario le prévoyait mais c’est Ken qui a apporté toutes ces nuances. Il disait tout à l’heure, dans une autre interview, que ce qui l’avait touché dans le scénario, c’était l’attachement qu’avait Ben, son personnage, pour son chien. C’est vrai qu’on imagine ce garçon assez cynique ou peu sensible, mais il a tout de suite cerné le personnage. Peut-être parce qu’il ressemblait à ce qu’il aurait pu être à la fin de l’adolescence… En tout cas, il a tout de suite capté qui il était et il est parvenu à le traduire. Catherine était très heureuse de travailler avec lui parce qu’elle a senti une vraie proposition et qu’elle avait du répondant en face d’elle : elle sait très bien ce qu’elle dégage et combien elle peut être impressionnante mais elle était dans la bienveillance et dans l’échange.

Véronique: On apprécie toujours connaître la cinéphilie des personnalités que l’on rencontre. Si vous deviez choisir trois films coup de cœur que vous aimeriez nous montrer, lesquels proposeriez-vous ?

Thierry Klifa : Trois, mais c’est épouvantable ! (Rires) Il y en aurait beaucoup : « Il était une fois en Amérique », « Tendre passion », « La femme d’à côté », « Hôtel des Amériques », « Les demoiselles de Rochefort » et « César et Rosalie ». Demain, je vous proposerai tout autre chose et j’ajoute aussi « A bout de souffle ». Ça fait sept ! Mais je peux aller jusqu’à dix ou vingt. Vous avez encore un peu de temps ?

Récits et théâtre: une carrière qui s’étend

Thierry Klifa est un journaliste, réalisateur et scénariste français. Il fut d'abord journaliste au magazine Studio. Il se rendait sur les tournages de film pour interviewer les acteurs ou réalisateurs de 1991 à 2002. Dans le Paris des années 60, Coco Baisos se retrouve veuve et désargentée pour la cinquième fois, son mari ayant préféré se suicider plutôt que d’affronter sa ruine subite. « La vie change vite. La vie change en un instant. On s’apprête à dîner et la vie telle qu’on la connaît s’arrête. Cinéphile dès son plus jeune âge, Thierry Klifa entre dans l'univers du Septième Art par la voie du journalisme.

En 1991, il intègre ainsi le mensuel Studio magazine, auquel il collabore durant onze ans, aux côtés d'autres futurs cinéastes. En 2001, Thierry passe de la théorie à la pratique en réalisant un court métrage, Émilie est partie, avec Sandrine Kiberlain, Danielle Darrieux et Michaël Cohen, qui deviendra son acteur-fétiche. Il signe en 2004 son premier long, Une vie à t’attendre, chassé-croisé sentimental avec Patrick Bruel, Géraldine Pailhas et Nathalie Baye, qui connaît un joli succès. Après ce coup d'essai dans lequel transparait l'amour du cinéaste pour ses acteurs, les stars se bousculent au générique du Héros de la famille, un deuxième film qui mêle glamour et émotions, et réunit le gratin du cinéma français, de Catherine Deneuve à Emmanuelle Béart en passant par Gérard Lanvin et Miou-Miou. Son ami et co-scénariste Christopher Thompson se lance en 2009 dans la réalisation avec Bus Palladium. Fidèles à leur habitude, ils en signent tous les deux le scénario et poursuivent leur collaboration en écrivant Les Yeux de sa mère, troisième long métrage de Klifa. En 2012, il fait ses premiers pas avec succès au théâtre, en mettant en scène et en adaptant avec Christopher Thompson, L’Année de la pensée magique de Joan Didion avec Fanny Ardant. Il la retrouve au Théâtre de la Gaité Montparnasse pour Des journées entières dans les arbres de Marguerite Duras avec Nicolas Duvauchelle. Puis avec Croque Monsieur de Marcel Mithois, où l’actrice triomphe au Théâtre de la Michodière. Fin 2017 sort le thriller Tout nous sépare, écrit avec Cédric Anger, avec Catherine Deneuve, Diane Kruger, Nekfeu et Nicolas Duvauchelle. Il enchaîne avec un documentaire pour Arte sur André Téchiné : cinéaste insoumis. Les Rois de la piste est le premier film qu’il écrit avec Benoît Graffin. Fin 2019, il tourne pour Arte un documentaire sur l’un de ses réalisateurs favoris, et en 2024, il réalise la comédie dramatique Les Rois de la piste, avec Fanny Ardant et d’autres stars.

Infographie: trajectoire de carrière de Thierry Klifa (journalisme -> court métrage -> longs -> théâtre -> documentaire)

Entretien | THIERRY KLIFA | FilmoTV

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