Stand Confiserie Cinéma en Inde

L’Inde est peut-être le pays qui entretient avec le cinéma le rapport le plus passionné au monde. Bien loin du silence attendu des salles de cinéma européennes, il règne une vie intense dans l’immense salle rouge et or d’inspiration art déco du Liberty Cinéma de Mumbai (autrefois Bombay).

Tout commence le 7 juillet 1896 lorsque Maurice Sestier, représentant des frères Lumière, organise, à Bombay, la première projection à l’hôtel Watson, puis au théâtre Novelty du centre-ville. Pour Das Gupta et d’autres spécialistes du cinéma populaire indien, ce n’est certainement pas un hasard si, en 1912, Dadasaheb H. Phalke s’inspire de la mythologie hindoue pour produire la première fiction nationale, Raja Harishchandra. Le film est d’abord vécu comme un long voyage de plusieurs heures, on s’embarque dans des aventures rocambolesques, on croise de nombreux personnages, on se perd dans les multiples digressions de l’histoire et on suit une ou deux stars auxquelles on cherche à s’identifier.

Un besoin de croire, de rêver, de se noyer dans l’illusion quelques heures pour échapper délicieusement à la réalité. Très certainement ! Si en Occident, l’écran dans la salle est plutôt considéré comme un filtre qui crée une distance entre l’acteur et le spectateur, en Inde l’éloignement n’apparaît pas aussi certain. L’écran agirait plutôt comme un miroir. En Inde, on ne se contente pas de regarder et d’écouter un film : on se laisse littéralement absorbé tout entier par le film. Le spectateur participe en quelque sorte à l’histoire et, d’une certaine façon, on peut même dire que ses réactions agissent sur le film.

Aussi, ce n’est pas toujours la surprise ou l’originalité d’un film qui motivent la plupart des spectateurs indiens. Ce serait plutôt la répétition, la trame attendue quelle que soit l’histoire et le happy end final qui respecte l’ordre des choses. C’est d’ailleurs pour cela que les gens du public peuvent parfois se lever, sortir un moment de la salle et revenir ou même partir avant la fin du film s’il se fait tard. « En Occident, le cinéma populaire est un pur divertissement, alors qu’en Inde on ne peut le dissocier du religieux », résume Olivier Bossé, professeur à l’Inalco, cité par Elisabeth Lequeret dans Le Monde. « Les Indiens ne vont pas au cinéma pour avoir un rapport à la réalité, ils y vont comme à un rituel, pour communiquer de façon efficace avec le divin. C’est de l’ordre du pèlerinage. L’efficacité ultime du film, c’est de réaffirmer l’ordre du monde. »

Cette contagion entre cinéma, religion et vie personnelle ne se limite pas aux scénarios : elle touche aussi les acteurs eux-mêmes. À l’image des dieux que l’on vénère de façon démonstrative, les acteurs indiens reçoivent un véritable culte. Bien au-delà des salles obscures, ils font l’objet d’une dévotion souvent extrême auprès de fans subjugués qui se pressent à chaque sortie d’un nouveau film et cherchent à imiter leur look, leur comportement ou leur physique. D’ailleurs, les publicitaires indiens ne s’y sont pas trompés…

Rares sont les stars du cinéma populaire à ne pas avoir tourné dans plusieurs publicités. Comme le rappelle Elisabeth Lequeret, cette extrême porosité entre vie et cinéma est poussée à un tel point en Inde que certains acteurs deviennent des leaders politiques de premier plan comme l’actrice Jayalalitha, ministre en chef de l’État du Tamil Nadu, récemment décédée. Pourtant, depuis quelques années, on note une évolution des comportements des spectateurs indiens notamment parmi ceux des couches les plus aisées de la population.

Aujourd’hui, si les multiplexes ne représentent que 15 % des salles en Inde, ils constituent un tiers des revenus générés par la vente des billets. Il faut dire que le prix moyen de l’entrée est de 160 roupies contre une dizaine de roupies pour les mono-salles populaires. Les salles, plus nombreuses mais beaucoup moins grandes (entre 150 et 300 places en moyenne), drainent un public issu principalement des classes moyennes et plus aisées qui se déplacent plus facilement en couple ou en famille.

Et puis comment réagir face à un scénario où la première entrée du héros n’est ni mise en valeur par une musique très forte, ni soulignée par de nombreux effets zoomés et encore moins annoncée par les autres acteurs du film ? Difficile de se situer face à un film qui décrit une réalité brute et soulève des problèmes sociaux quand on est habitué aux rêves en couleurs et aux lieux fantasmés. Confrontés aux chiffres qui font l’Inde - 1,3 milliard d’habitants répartis sur 28 États et sept territoires, 22 langues officielles et 1 652 dialectes, huit courants religieux - on peut s’interroger sur la notion d’Union indienne.

Les Indiens répondent souvent que ce qui les rassemble, c’est la passion du cricket et l’amour du cinéma. Des propos que reprenait Anurag Basu, le réalisateur de Barfi!, dans une interview récente: « Le cinéma, c’est le ciment de la nation. Lorsque vous êtes au cinéma, vous ne vous souciez pas de la religion, de la caste ou de la culture de la personne assise à côté de vous. »

L’industrie cinématographique indienne, qui célèbre ses cent ans cette année, a longtemps été ignorée ou caricaturée par l’Ouest pour ses films masala d’une durée de trois ou quatre heures, emplis de chants et de danse, d’héroïnes replètes et de héros moustachus. Ils constituaient un phénomène culturel dont les codes décalés ne parvenaient pas à être appréciés à l’étranger, diaspora indienne exceptée. Avec 1 255 longs métrages produits en 2011 et 3,3 milliards de tickets vendus, l’Inde est pourtant la première industrie cinématographique au monde en ce qui concerne la production et le nombre d’entrées.

Raja Harishchandra, film muet de 1913 réalisé par Dadasaheb Phalke, est considéré comme le premier long métrage indien. Film mythologique, il donna le ton pour les cent ans qui allaient suivre : les héros seraient plus grands que nature, leurs aventures rocambolesques et le jeu d’acteur oscillerait entre le mélodramatique et le parodique.

Ces dernières années, à mesure que la société indienne urbaine évolue, ce qui ressort est l’émergence de nouvelles thématiques dans les films commerciaux et le succès au box-office de films hors des sentiers battus. Du côté des blockbusters, on peut citer Dostana (2008) où le baiser partagé par John Abraham et Abhishek Bachchan avait scandale, et Vicky Donor (2012), un film qui traite d’infertilité et de don de sperme, ayant connu un vrai succès commercial. Quant à Gangs of Wasseypur d’Anurag Kashyap, il est parvenu à récolter 470 millions de roupies au box-office. Ces succès inattendus - et d’autant plus profitables qu’ils concernent des films à petits budgets - encouragent désormais les sociétés de production à se concentrer sur le contenu plutôt que sur la présence de grandes stars.

Après un ralentissement en 2009-2010, l’industrie cinématographique indienne a renoué avec une croissance robuste. Elle a crû de 21 % en 2012, générant 112,4 milliards de roupies. Les revenus des blockbusters augmentent, neuf films ayant franchi la barre du milliard de roupies, contre cinq en 2011. Parmi les facteurs explicatifs figurent la montée en qualité des films, un marketing offensif, mais aussi la numérisation et l’augmentation du nombre de multiplexes jouent un grand rôle. Les multiplexes, représentant 15 % des salles et un tiers des entrées, ont permis l’augmentation du prix moyen du billet à 160 roupies. Grâce à la numérisation (80 à 90 % des copies distribuées aujourd’hui), les exploitants gèrent mieux les séances et les taux d’occupation augmentent.

Et si l’ouverture de nouveaux multiplexes dans les villes de 2e et 3e rang a déjà permis d’attirer un nouveau public, le potentiel de croissance reste énorme. 70 % de la population vit en zone rurale et n’a pas la possibilité de se rendre au cinéma, ni les moyens de payer le prix d’un ticket de multiplexe. Ces signaux positifs permettent à l’industrie du film d’être optimiste sur la continuité de la croissance, et le P.D.G. précise que l’industrie du cinéma en Inde ne saurait se résumer à Bollywood. Les deux autres principales industries sont Tollywood et Kollywood, sans oublier le cinéma bengali, dont le rayonnement artistique est reconnu.

Le renforcement de la régionalisation s’explique par la montée de la classe moyenne. 350 millions d’individus voient leur pouvoir d’achat augmenter et aspirent à des sorties familiales dans les multiplexes, avec leur expérience culinaire indissociable de la séance cinématographique. Les studios régionaux bénéficient d’un retour sur capitaux plus rapide grâce à l’importance du star-système et aux taxes favorables des États. D’après MPDA, l’industrie aurait subi une perte de 1,1 milliard de dollars en 2012. La solution préconisée est la réduction de la durée de vie des films en salle pour lutter contre le piratage, avec un temps moyen entre sortie et piratage de 2,15 jours et un week-end crucial pour les revenus.

Selon Thyagarajan Govindarajan, 60 % des revenus du cinéma tamoul proviennent des cinq premiers jours. En 2011, les trois premiers films au box-office ont réalisé 78 % de leurs entrées lors de la première semaine. Des campagnes agressives via les médias sociaux et la diffusion rapide en vidéo puis la diffusion à la télévision à plus court terme (moins de trois mois dans certains cas) sont mises en place pour attirer le public. L’industrie mise aussi sur le cinéma à la demande et sur l’internationalisation de son image, bien que Hollywood demeure minoritaire et que le public indien privilégie les stars locales et le marketing national.

Le cinéma indien est néanmoins regardé par le monde et la diaspora, mais l’exportation est souvent liée au star-système et à la présence des marchés internationaux. Le cinéma punjabi réalise 45 % de ses revenus à l’étranger et ouvre des niches en Chine, en Corée du Sud, à Taïwan et en Amérique latine. La mondialisation s’accompagne d’un intérêt croissant pour les acteurs et les histoires indiennes, tout en affirmant que le cœur du marché demeure en Inde, malgré l’attention internationale.

Infographie: évolution du cinema indien et multiplex

Le Premier BLOCKBUSTER du cinéma indien | Enthiran

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