Sidonie Rougon entremetteuse dans l’univers des Rougon-Macquart de Zola: analyse du personnage et de son rôle dans le cycle

Gardez dans mes livres un souffle un et fort qui, s'élevant de la première page, emporte le lecteur jusqu'à la dernière. Ce cycle romanesque, composé de vingt romans, a été élaboré par Émile Zola entre 1868 et 1893. Il a pour sous-titre : « Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire ». En 1878, Zola publia, en tête d'Une page d’amour, un arbre généalogique de la famille des Rougon et des Macquart comportant vingt-six personnages. Cet arbre en comptera trente-deux, lors de son état définitif, proposé avec Le Docteur Pascal, en 1893. Montrant l'opposition entre deux familles issues d’un même ancêtre, la vieille Adélaïde Fouque (« Tante Dide »), il se subdivise, en fait, en trois branches : celle des Rougon (la bourgeoisie, grande et moyenne), celle des Macquart (la classe ouvrière et paysanne) et, au milieu, celle des Mouret (représentant la petite bourgeoisie).

Par sa conception d'ensemble et par sa vision historique et sociale, le cycle des Rougon-Macquart reprend l'ambition de La Comédie humaine de Balzac ; mais il trouve dans les théories de l'hérédité de la fin du 19e siècle un fil conducteur original. Comme chez Balzac, chaque épisode est autonome et peut se lire d’une manière séparée. Contrairement aux apparences, rien n'est plus varié que l'esthétique des Rougon-Macquart. Romans « noirs » et romans « roses » alternent, les formules les plus diverses sont essayées, des hymnes lyriques de La Faute de l'abbé Mouret à la parole populaire de L'Assommoir ou aux enluminures poétiques du Rêve…

Mais ce qui caractérise l'écriture du cycle, c'est moins le détail du travail stylistique que la logique de la construction architecturale. Quand il conçoit le projet des Rougon-Macquart, il commence par noter les « différences » qui le séparent de Balzac, dont il souhaite pourtant suivre l'exemple : « Je ne veux pas comme Balzac avoir une décision sur les affaires des hommes, être politique, philosophe, moraliste. Je me contenterai d'être savant, de dire ce qui est en en cherchant les raisons intimes. Point de conclusion d'ailleurs. » Il précise, dans ses notes sur la « marche générale » de son œuvre : « Pour résumer mon œuvre en une phrase : je veux peindre, au début d'un siècle de liberté et de vérité, une famille qui s'élance vers les biens prochains, et qui roule détraquée par son élan lui-même, justement à cause des lueurs troubles du moment, des convulsions fatales de l'enfantement d'un monde ».

De telles exigences programmatiques permettent de comprendre l'utilisation que le romancier a faite de la science de son époque et surtout son souci constant de trouver des formules (quelquefois excessives) qui contiennent sa tentative romanesque. Zola a multiplié les sources d'inspiration, combiné les modèles théoriques. Il s’est appuyé sur Taine, qui a écrit dans l'introduction de son Histoire de la littérature anglaise : « Le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le sucre » (1863). Darwin lui a montré que la société est, comme la nature, régie par la loi de la lutte pour la vie et de la sélection naturelle (De l'origine des espèces a été traduit en français en 1862).

Il se nourrit du Traité philosophique et physiologique de l'hérédité naturelle du Dr Lucas (1868) et de l'Introduction à la médecine expérimentale de Claude Bernard (1865). Cet ouvrage, lu tardivement, se trouve à l'origine de son texte théorique le plus fameux, Le Roman expérimental, où il affirme, avec fierté : « Nous montrons le mécanisme de l'utile et du nuisible, nous dégageons le déterminisme des phénomènes humains et sociaux, pour qu'on puisse un jour dominer et diriger ces phénomènes. En un mot, nous travaillons avec tout le siècle à la grande œuvre qui est la conquête de la nature, la puissance de l'homme décuplée. »

Faut-il se moquer d'une telle profession de foi, marquée par les illusions positivistes de la fin du 19e siècle ? On l'a longtemps fait, mais sans se donner la peine de chercher à comprendre les lois de la création zolienne... Certes, Les Rougon-Macquart ne fournissent pas un ensemble de résultats mesurables et directement applicables. Resté modeste jusqu'à L'Assommoir, en 1877, le succès de la série est ensuite allé croissant, chaque nouveau roman constituant un événement pour le grand public, comme pour la critique.

Au 19e siècle, les meilleures ventes furent, dans l'ordre : La Débâcle (207 000 exemplaires en 1902, à la mort de Zola) ; Nana (193 000 ex.) ; L'Assommoir (145 000 ex.) ; La Terre (135 000 ex.) ; Le Rêve et Germinal à égalité (110 000 ex.).

En dénombrant les douze cents personnages des Rougon-Macquart, en résumant leurs faits et restes à travers vingt volumes, l’auteur n’a pas perdu de vue que, pour avoir un intérêt véritable, son livre devait respecter, non seulement le fond, mais la forme même de l’œuvre si considérable d’Emile Zola. Aussi trouvera-t-on ici certaines tournures caractéristiques, des phrases entières, jusqu’à des alinéas complets, puisés dans le texte du grand écrivain.

Conçu il y a trois ans, alors que Zola proscrit, outragé dans les siens, presque déchu de la qualité de citoyen français, attendait dans un silence voulu et douloureux l’heure de la justice, ce travail n’était pas destiné à la publicité ; il devait être offert à l’auteur des Rougon-Macquart en un exemplaire unique, comme l’hommage tout personnel d’un passant, d’un admirateur inconnu. Mais, après examen, on a pensé que le public et le monde littéraire accueilleraient avec faveur cette sorte de table analytique, véritable annexe utile à tous ceux qui, désormais, voudront étudier rationnellement l’ « Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le second Empire ».

Qu’on lise avec soin cette nomenclature, qui commence à la petite brunisseuse Adèle pour finir à Zoé la proxénète. On y trouvera la vie contemporaine, avec ses beautés, ses hontes et ses angoisses. Des prêtres comme Faujas, des juges comme Denizet ou Delcambre, des politiciens comme Huret ou le baron Gouraud, des fonctionnaires arrivistes comme Léon Josserand ou sceptiques comme Camy-Lamotte, des militaires comme le colonel Jobelin eu le général Bourgain-Desfeuilles, justifient par leur mentalité tout le trouble où s’enlise notre époque. Si chacun d’eux n’est qu’un comparse, ils prennent dans l’ensemble un aspect redoutable, ils sont la vérité même.

Du Poizat, Mélanie Correur, Gilquin, Kahn, la terrible bande d’Eugène Rougon, toujours affamée, toujours prête à mordre, expliquent chez les ministres du jour tant de contradictions et de palinodies. L’édifice des Rougon-Macquart a été élevé en vingt années, et la critique, volontiers aveugle et sourde, a parfois affecté de n’apercevoir qu’un lien fragile entre les vingt ouvrages qui le composent. La publication actuelle répond à cette opinion; elle démontre l’unité de l’ensemble.

Les bourgeois provinciaux de la Conquête de Plassans et les boutiquiers parisiens de Pot-Bouille, les ouvriers de l’Assommoir elles mineurs de Germinal, les après paysans de la Terre et les boursiers affairés de l’Argent, les artistes inquiets de l’Œuvre et les soldats démoralisés de la Débâcle, conçus à des époques différentes, n’en ont pas moins une fraternité étroite. D’un volume à l’autre, le médecin Pascal Rougon tend une main amie au romancier Pierre Sandoz; Albine, la libre fée du Paradou, est bien la sœur de Marie Chantegreil et de la petite brodeuse Angélique; Pauline Quenu, Henriette Levasseur, Marcelle Maugendre, Denise Baudu, parfaites créatures de devoir, de dévouement et de sacrifice, sont les filles tendrement unies, tendrement aimées, d’un même père; la princesse d’Orviedo, qui distribue sa fortune aux pauvres et s’enterre vivante, possède un trait commun, la pureté de l’idéal, avec la farouche Aunouchka, qui meurt courageusement pour sa foi.

Si elle veut faire une étude sur les Femmes dans l’œuvre d’Emile Zola, elle ajoutera à tous ces noms ceux de Christine Hallegrain, de madame Caroline, de Clotilde Rougon; parmi les déshéritées, elle donnera une page à Lalie Bijard, à Palmyre Bouteroue, aux filles de la Maheude, Alzire la petite bossue et la triste Catherine, à la Maheude surtout, la mère crucifiée. Quant aux réprouvées. Dans un livre où l’histoire des Rougon-Macquart se condense en notices individuelles, il était difficile de faire vivre ces foules en marche, galopades d’émeutes ou courses d’épopées, qui donnent à l’œuvre du maître un souffle si puissant. On a tenté cependant de les évoquer.

Infographie: Arbre généalogique des Rougon-Macquart et trois branches (Rougon, Macquart, Mouret)

Miette défile, échevelée, mante au vent, à la tête de la troupe insurrectionnelle qui envahit Plassans; avec Étienne Lantier, les grévistes affamés traversent en trombe tout le pays noir ; devant tante Phasie immobile, l’éternel flot de voyageurs roule sans fin sur la ligne du Havre. Un procédé analogue a permis de mettre ici quelques figures historiques ou légendaires, dont Zola nous a dessiné la silhouette. Nous verrons donc passer Aristide Saccard, affichant madame de Jeumont, sous l’œil amusé du comte de Bismarck; le peintre Gagnière fera défiler devant nous les maîtres de la musique, depuis Haydn et Mozart jusqu’au dieu Wagner, Angélique ouvrira la Légende dorée, avec sa longue théorie de saintes et son envolée hors du réel ; avec le chasseur d’Afrique Prosper Sambuc, nous assisterons à la mort glorieuse du général Margueritte.

Les "Rougon-Macquart" d'Emile Zola, une mythologie naturaliste

Et, à plusieurs reprises, comme en un fond nécessaire au tableau colossal, l’empereur se précisera à nos yeux, d’abord dans tout l’éclat d’un bal officiel aux Tuileries avec Renée Saccard, puis à Compiègne et à Saint-Cloud avec Clorinde; le major Bouroche nous le montrera à Reims, la face très pâle, les yeux vacillants; et, dès lors, Napoléon III, incarnation du régime où se sont développés et satisfaits les appétits des Rougon-Macquart, nous suivra comme un fantôme.

Mais cet ouvrage aurait été incomplet, si « tout ce qui traîne et tout ce qui se lamente au-dessous de l’homme » n’y avait trouvé place. L’immense tendresse de Zola pour les animaux donnait à ceux-ci un droit de cité. Bataille, doyen de la mine du Voreux, et le pauvre Trompette devaient fraterniser avec Bonhomme, le vieux cheval, le vieil ami du docteur Pascal ; les bons chiens Mathieu et Bertrand méritaient de revivre ensemble, dans un même livre; l’infortunée Pologne, l’égoïste Minouche, le joyeux Gédéon, et Alexandre, et l’autre Mathieu, toute la basse-cour de Désirée Mouret, aspiraient à se rencontrer avec César et la Coliche. Puis, au-dessous des animaux, les êtres inanimés voulaient, eux aussi, venir au rendez-vous: Jacques Lantier et Pecqueux retrouvent ici leur machine aimée, la Lison, douée et vigoureuse, capricieuse et délicate comme une femme.

Tous n’apportent-ils pas leur contribution à l’enquête universelle? Cette machine éventrée, ces bêtes souffrantes et aimantes, vieillies et sacrifiées, sont comme les ombres douloureuses de tant de vaincus de la bataille sociale, le maigre Florent, le malchanceux Henri Deloche, et le petit François [Auguste?] Quittard, et le père Josserand, et le remisier Massias; et le vieux Bonnemort, et Pauvre-Enfant, le pâle troupier du 5e de ligne, dont Henriette Weiss berce doucement l’agonie.

En quelques mots: S’entremêle l’analyse des comportements individuels et les dynamiques sociales qui traversent les romans. Le lecteur découvre comment l’hérédité et l’environnement façonnent les destins, et comment Sidonie Rougon, entremetteuse, illustre ce mélange d’ambition, de ruse et de survie dans un monde en mutation rapide sous le Second Empire.

  1. La Fortune des Rougon et la genèse de la lignée
  2. Aristide Saccard: argent et pouvoir dans l’Hôtel de Ville
  3. Sidonie Rougon: entre entraide et manipulation
  4. Le cadre de Plassans: politique locale et influences familiales

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