Régionalisme et culture régionale en Corse et en France : trajectoires historiques et enjeux identitaires

La notion de « régionalisme » apparaît en France, selon les archives, en 1874. Quant à celle de culture régionale, il faudra attendre le tournant du siècle et l'élargissement de la notion de culture pour la voir apparaître. Toutefois, la volonté de conserver et de mettre en valeur les traditions rurales locales de différentes régions françaises est bien antérieure à cette époque.

Dès 1805, l'Académie celtique, les travaux de la Villemarqué (1839), ceux de l'enquête Fortoul (1851), puis le mouvement du Félibrige provençal (1854) et d'autres encore manifestaient l'intérêt porté par des érudits locaux, parfois soutenus par les autorités nationales, aux traditions rurales et aux parlers régionaux. On peut y voir une réaction compréhensible au centralisme républicain mis en place par la Révolution, en même temps qu'un mouvement culturel en phase avec le romantisme littéraire. À l'époque toutefois, la notion de « région » étant mal constituée, ces mouvements savants oscillent entre le pur « localisme » rural et des formes atténuées de nationalisme culturel, particulièrement clair chez Frédéric Mistral qui considérait que l'aire d'expansion ancienne des langues d'oc (tout le Midi de la France) formait une « nation » à part entière. Confrontés à des accusations de séparatisme larvé, la plupart de ces mouvements adopteront, à la fin du xixe siècle, une position médiane, consistant à donner une dimension exclusivement littéraire et folklorique aux cultures régionales, et à cultiver le patriotisme français.

Dans cette perspective, c'est en 1900 que Jean-Charles Brun fonde la fédération régionaliste, réunissant des notables et des érudits provinciaux férus de diversité culturelle, mais fortement attachés à l'unité nationale. C'est sous cette forme que le régionalisme culturel contribuera à la promotion touristique d'un certain nombre de provinces françaises. Si le phénomène minoritaire corse recouvre, à partir des années 1970 surtout, une traduction politique, dont les mouvements nationalistes locaux sont l’une des manifestations, il n’y est pourtant pas réductible. À partir de matériaux recueillis dans le cadre d’un doctorat (Terrazzoni, 2010), cet article décrit quelques-unes des formes du phénomène minoritaire corse, parmi lesquelles celle du sentiment, et met en évidence les ressorts de sa diffusion. If the minority phenomenon covers political dimensions, from 1970s especially, the local nationalist movements of which are one of the demonstrations, it covers social dimensions too, which are appeared in social relations. Politicization of society, including intellectual and cultural spaces, is one of the explanations that this article would show.

Le phénomène minoritaire est aujourd’hui un cadre d’interprétation couramment mobilisé par une partie des Corses pour se situer au sein d’un ensemble politique et culturel plus vaste et pour se différencier dans les interactions avec d’autres tandis que le sentiment minoritaire traverse un certain nombre de leurs discours. S’il recouvre une traduction politique, à partir des années 1970 surtout, dont les mouvements nationalistes locaux sont l’une des manifestations, il n’y est pourtant pas réductible. Il recouvre en effet également des traductions sociales qui se manifestent dans des rapports sociaux et qui renvoient à une politisation diffuse de la société et notamment des espaces intellectuel et culturel. Celle-ci recouvre deux formes. D’une part, l’omniprésence de discours émanant de divers types d’acteurs (individus, associations, journalistes, artistes, intellectuels, etc.) qui prennent position sur des questions liées à l’intérêt collectif, autrement dit qui engagent et obligent tout un groupe (Rivière, 2000).

Les mouvements nationalistes, en tant qu’agents de défense des « particularités » et de dénonciation des « dépendances » vis-à-vis de l’espace national, deux caractéristiques du phénomène minoritaire (Guillaumin, 2002), se sont d’abord faits les porte-parole de l’ethnicité corse et de la condition minoritaire qui y était liée. La Corse est une région définitivement rattachée à la France en 1796 après avoir été administrée par Pises (1077-1347), Gênes (1347-1453), l’Office de Saint-Georges (1453-1553), puis avoir connu une occupation française (1553-1559) et un retour à Gênes (jusqu’en 1729) avant de se constituer en Etat national dont Pascal Paoli fut le Général (1755-1768).

Cette définition renvoie à celle de la minorité nationale de Kymlicka (2000) qui définit les minorités nationales comme « des groupes qui constituent des sociétés complètes et fonctionnelles situées sur leur terre d’origine avant d’être intégrées à un Etat plus important » et utilisée par Le Coadic (2004). À la fin du 19ème siècle, les premières mises en évidence d’un particularisme corse voient le jour à travers la création de multiples outils culturels qui se donnent la connaissance de la Corse comme cadre et objet. Des revues culturelles spécifiquement corses telles que La Ruche ou L’Echo de la Corse naissent en 1872, tandis qu’en 1880, la Société des Sciences Historiques et Naturelles de la Corse est fondée. Dans un contexte social où le thème de l’abandon de l’île par l’État français commence à se développer dans les hebdomadaires locaux, le premier périodique en langue corse, A Tramuntana, parait en 1896. Il dénonce la situation politique et économique de l’île au sein de la France et marque la naissance d’un combat contre la République en même temps que celle de l’affirmation de la langue corse comme attribut identitaire.

Carte des dynamiques culturelles corses et régionales

Après la première guerre mondiale, la question minoritaire corse commence à être politisée, comme l’illustrent les parutions de A Cispra (1914), manifeste autonomiste qui revendique la nécessité de repenser les relations entre la région et l’Etat français pour aller vers l’autonomie politique, et de la revue régionaliste A Muvra (1920) qui défend la « race corse » et également l’autonomie politique. Le Partitu Corsu d’Azzione (PCA - Parti Corse d’Action) est fondé en 1923, probablement en écho à la constitution du Parti Autonomiste Sarde en 1922, et adhère, dès 1927, au Comité central des minorités nationales de France. La seconde guerre met entre parenthèses l’évolution de ces mouvements et revendications qui ne réapparaitront qu’à partir de la fin des années 1950.

Dans les années 1960, la Corse est le théâtre d’un « ethnic revival » à l’instar d’autres groupes en France et dans le monde (Smith, 1981), qui s’accompagne d’une dénonciation de sa condition minoritaire alimentée par une perception des pouvoirs publics comme colonisateurs, ainsi que le climat national et international invite à le faire. Ces années sont, en effet, marquées par la conférence de Bandung (1955) qui condamne la colonisation et l’impérialisme ainsi que par les premières décolonisations. Dès le début des années 1960, l’expression de « colonialisme » pour qualifier l’intervention de l’État dans certaines régions françaises est utilisée par exemple par le Comité Occitan d’Études et d’Action (Bernabéu-Casanova, 1997) alors que Michel Rocard parle, lors de la rencontre socialiste du 30 avril et 1er mai 1966, de « décoloniser la province », tandis que dans les années 1970, les réflexions sur l’Occitanie continuent de se poser en termes de « colonisés de l’intérieur » (Jouve, 1977).

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C’est dans ce contexte que le Front Régionaliste Corse (FRC) et l’Action Régionaliste Corse (ARC) sont fondés en 1966 et 1967. Ces manifestations du phénomène minoritaire revêtent à la fois des aspects culturels, à travers la valorisation d’une spécificité culturelle et notamment d’une langue, des aspects sociaux, puisqu’il s’agit de contester une situation socio-économique de dépendance, et des aspects politiques puisqu’émergent des revendications qui ont pour objet de négocier une redistribution des pouvoirs avec l’Etat absorbeur. Ces différentes manifestations ont, depuis la fin du 19e siècle, pour point commun de partir du constat que le groupe corse est en situation « de domination, de dépendance, d’exclusion » (Simon, 1995) et de « particularité » (Guillaumin [1972] 2002), éléments définitionnels des situations minoritaires.

Ici, minorité numérique et minorité sociologique se distinguent puisque ce n’est en effet pas le nombre mais la forme des rapports entre les groupes qui déterminent si l’un d’eux est minoritaire. Des réalités aussi diverses que les femmes, les homosexuels, les Noirs, les Juifs, les immigrés, les Corses ou les Bretons peuvent être qualifiés de minorités, sans pour autant que la nature de la domination dont ces groupes sont l’objet soit comparable (Simon, 2006). J’ai observé qu’au niveau individuel l’une des traductions du phénomène minoritaire s’incarnait dans le sentiment minoritaire qui traversait, de manière assez courante, les discours d’une partie des interviewés, indépendamment de leur appartenance sociale et politique. L’expression de ce sentiment s’inscrit dans deux logiques qui se mêlent au niveau empirique mais qu’il convient pourtant de différencier au niveau analytique.

Première logique, le sentiment minoritaire recouvre quasiment une dimension politique et épouse les arguments développés par les mouvements nationalistes. J’insiste sur le quasiment parce qu’il renvoie à l’existence d’une sensibilité assez bien partagée au sein des insulaires envers les thématiques développées par les mouvements politiques nationalistes (Luciani, 1995 ; Terrazzoni, 2010) parmi lesquelles celle de la minorisation. La deuxième logique est celle de la formulation d’un sentiment minoritaire par des individus qui, par ailleurs, n’expriment aucune sympathie pour ces mouvements, voire y sont opposés.

« We may define a minority as a group or people who, because of their physical or cultural characteristics, are singled out from the others in the society in which they live for differential and unequal treatment, and who therefore regard themselves as objects of collective discrimination» (Wirth [1946] 2007 : 347). Ce qui revient comme un leitmotiv dans les entretiens, c’est bien le fait d’appartenir à un groupe doublement distinct, d’abord parce qu’il est formé de gens qui se pensent et sont pensés par les autres comme membres d’un groupe particulier, ensuite parce que ce groupe pense être mal traité socialement par la majorité en raison de son appartenance culturelle.

Information issue d’un entretien réalisé en 2006 avec un conseiller à l’Assemblée de Corse. C’est, semble-t-il, lié au fait que la politique régionale de l’État français a été infléchie lors du passage de la IVe à la Ve République et, de ce fait, les crédits des sociétés d’économie mixte qui devaient servir à financer ces opérations considérablement réduits. Le premier terme renvoie aux injustices liées à la mise en œuvre de la justice étatique envers les Corses et au déploiement de la police dans l’île. Le traitement judiciaire des affaires dans lesquelles sont impliquées des Corses est perçu comme une discrimination au sein de laquelle être Corse devient un vecteur d’application sévère de la justice, voire d’acharnement judiciaire et de procédures au cours desquelles les droits les plus élémentaires ne sont pas respectés. L’affaire Yvan Colonna, condamné pour l’assassinat du préfet Erignac, est souvent présentée comme une illustration de cette application spécifique de la justice.

Au cours des périodes où se tiennent des procès de ce type, les mouvements nationalistes accueillent d’ailleurs plus de nouveaux militants qu’à l’accoutumée, ce qui montre qu’au sein du phénomène minoritaire, les frontières entre conscience sociale et engagement politique sont poreuses et viennent s’alimenter l’un et l’autre. Dans les villes, la présence visible de la police, dont les camions de CRS qui patrouillent de jour comme de nuit, est également présentée comme le signe d’un traitement spécifique. Le sentiment d’injustice ne se déploie cependant pas seulement autour d’une perception de l’application discriminatoire de la justice étatique mais également autour des injustices sociales que la figure des « privilégiés » vient incarner et dont les Rapatriés Pieds-Noirs d’abord, les Français Continentaux ensuite, sont des personnifications.

En 1957, l’Etat met en place un Programme d’Action Régional dont l’un des objectifs est de développer l’agriculture. Pour des questions politiques et financières, le Ministère des Rapatriés participe à hauteur de 20 millions de francs en échange de quoi 75 % des lots sont réservés à l’installation de sa population. Outre que ce dernier fait est venu alimenter un sentiment de dépossession du territoire, il voit se manifester celui d’iniquité, comme l’évoque cet interviewé: « quand après la guerre d’Algérie, il a fallu faire rentrer les Français d’Algérie, ils sont rentrés un peu de partout mais surtout en Corse… »

Cette partie de l’histoire « a donné ce goût amer de l’injustice » à cet interviewé. Ce sentiment est plus fort, sans doute parce que plus actuel, à l’égard des Continentaux à qui il est souvent reproché d’acquérir des biens sociaux, qualifiés de privilèges, qui devraient d’abord revenir aux Corses, ou de bénéficier d’un traitement préférentiel. L’expression fréquente des préoccupations liées à la situation démographique de la Corse illustre également ce malaise identitaire et social. L’insularité apparaît comme un argument fort pour poser la spécificité du groupe et sa vulnérabilité dans les mécanismes de domination.

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