La chocolaterie avant et après : magie, technologies et héritage du récit roald dahli

Entre l’émerveillement poétique des années 1970 et la réédition contemporaine d’un classique, Charlie et la chocolaterie (ou Willy Wonka et la chocolaterie) se lit comme une étude comparée des effets spéciaux, du décor et de l’imaginaire autour d’une usine qui fascine autant qu’elle inquiète.

Un cinéma-poésie d’époque et l’enchantement visuel

Le film de Mel Stuart ressort sur nos écrans le 10 février. Découvrir un film des années après sa sortie est une expérience toujours intéressante. D’autant plus quand ledit film fait appel aux effets spéciaux de son époque, effets souvent devenus obsolètes depuis. Une grande partie du charme de cette première adaptation du roman de Roald Dahl tient justement à l’aspect suranné de ses effets. Ils ne se donnent pas d’emblée comme réalistes. On sent le poids du décor et du maquillage. Quelqu’un tire les ficelles, c’est certain. Tout cela tend à disparaître aujourd’hui avec le recours au numérique qui vise à donner une réalité crédible à des événements fantastiques, à les inclure dans le monde quotidien. Le récent Imaginarium du Docteur Parnassus (2009), souvent critiqué pour la pauvreté de ses effets, participait d’un certain cinéma de l’enchantement visuel. Tim Burton, lui, réutilise les codes du classicisme pour créer un univers aussi féérique que menaçant-et son adaptation de 2005 partage avec Stuart une filiation directe dans l’usage du décor et des textures.

Une usine comme métaphore et comme décor mental

La chocolaterie Wonka est présentée comme une construction mentale qui égratigne la société contemporaine: production à la chaîne, mécanismes de création de la demande chez le consommateur, abrutissement face à la télévision, enfants-tubes digestifs. Les magnifiques séquences d’ouvertures jouant sur les textures du chocolat imposent un faste dérangeant, illustrant un monde vorace au sens propre comme au figuré. Merveilleux et monstrueux à la fois, ce lieu est à la fois parc d’attractions et forteresse, reflétant les tensions entre désir et réalité.

Les personnages et la transmission du message

Outre la superbe mise en image de l’imaginaire Dahl, Willy Wonka est le pivot qui maintient l’unité du récit. Gene Wilder est formidable dans ce rôle, et le personnage rappelle par certains aspects le chapelier d’Alice au pays des merveilles de Disney. « On ne peut pas reculer. Il faut avancer pour reculer. »-une phrase qui résume la dualité entre jeu et menace. La fabrique est à la fois un monde merveilleux et monstrueux, où tout ce qui est promis peut se révéler dangereux et où le contrôle d’un solitaire mégalo est en permanence mis en question.

Le film utilise aussi le décor grandiose et les séquences musicales pour présenter les tares des enfants visitant l’usine: gloutonnerie, orgueil, caprice, impatience. Roald Dahl décrit ces défauts dans les chansons des Oompa-Loompas, tirées du roman et portées à l’écran comme des leçons morales chantées. Cette structure narrative contribue à la réception critique et à la cohérence thématique du film.

Comparaison avec l’adaptation de Tim Burton

Revoir cette première adaptation permet de revenir sur celle de Tim Burton (2005) avec Johnny Depp dans le rôle de Wonka. Burton livre une transposition numérique quasi parfaite du film de Stuart: mise en image fidèle, univers visuel féérique et inquiétant, et mêmes jalons narratifs, avec quelques ajouts comme le flashback sur l’enfance de Wonka. Le film de Burton a suscité des débats sur l’utilité d’une seconde adaptation après l’édition de 1971 et a été accueilli comme une variation très marquée sur la même matière. Burton, grand admirateur de Roald Dahl, s’inscrit dans une filiation cinématographique où l’hommage et l’influence se croisent.

Les chiffres, les lieux et les détails de production

Les décors de la chocolaterie Wonka ont été construits en grandeur nature dans les studios de Pinewood, en Angleterre, y compris l’immense cascade de chocolat. L’Oompa-Loompa est interprété par Deep Roy, un seul acteur cloné numériquement pour peupler Loompaland. Le bassin de chocolat liquide utilisé pour les séquences était composé de milliers de litres de chocolat véritable, et des écureuils ont été entraînés pour les scènes des noix et des machines. Le grand ascenseur de verre a été fabriqué spécialement pour le film, accentuant le sentiment de vertige et l’ingéniosité technique de l’époque.

Le roman et ses résonances culturelles

Adapté du roman de Roald Dahl publié en 1964, Charlie et la chocolaterie est devenu un véritable phénomène culturel: tickets d’or, chocolats emblématiques, et une version théâtrale française qui a enrichi sa légende. Dahl, qui participa au scénario de Stuart, a aussi connu des tensions lors des adaptations, notamment concernant le choix des interprètes et l’interprétation des personnages. La figure de Willy Wonka est ainsi devenue une icône protéiforme, oscillant entre bienveillance et manipulation, et reflète les inquiétudes et les rêves des enfants et de leurs familles.

La moralité et les dynamiques familiales

Le film privilégie l’idée que le bonheur ne se gagne pas seul: « Le parti pris du film est sans appel : on n’abandonne pas sa famille, même pour tout le chocolat du monde ». Charlie, personnage central, incarne l’espoir et l’éthique familiale face à la tentation et à l’avarice des adultes. Le récit propose une réflexion sur l’importance des liens intergénérationnels et sur les sacrifices consentis pour atteindre le bonheur partagé. Les grands-parents de Charlie, cités comme ayant « 381 ans à eux quatre », symbolisent l’ancrage et la sagesse transgénérationnelle dans une intrigue centrée sur la jeunesse.

Tableau récapitulatif des versions et des enjeux

AspectMel Stuart (1971)Tim Burton (2005)
Ton et esthétiqueTexturé, décor « carton-pâte », ambiance poétique et légèrement surannéeNumérique, vent de modernité, visions hyperréalistes
Willy WonkaGene Wilder, ambigüité féline et bienveillanteJohnny Depp, personnage plus excentrique et ambigu
Récit et fidélitéAdaptation fidèle du roman avec ajout de séquencesTransposition proche mais variantes et ajouts
RéceptionClassique culte, inscription au National Film RegistryRelecture contemporaine sujette à débat

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