Idir chanteur tatina: mémoire et identité à travers les chansons kabyles

Idir, de son vrai nom Hamid Cheriet, né en 1949 à Aït Lahcène, à 35 km de Tizi-Ouzou, capitale de la Grande-Kabylie, rend hommage à son enfance et ouvre un pèlerinage musical qui guide autant l’artiste que son audience vers les sources de leur identité. Avec le temps vient ce moment important où l’on sent confusément qu’il faut faire le chemin à l’envers pour se sentir totalement rassemblé, unifié, pacifié. Les chansons populaires sont ainsi toutes les routes qui le ramènent à son berceau de paix et d’identité. Grâce à ce disque, Idir opère donc un pèlerinage musical, il nous donne une leçon et un bel exemple de ce que peut être l’ouverture dans un monde où tout semble être déterminé par le désir du repli. Onze chansons qui œuvrent aussi, pour lui et pour nous-mêmes, comme un remarquable travail de mémoire.

Idir, légende de la chanson kabyle, se plie à l’exercice du duo pour nous faire écouter un autre sens qu’il donne à ce partage pourtant si commun dans la musique. Le plus difficile n’est pas d’être invité à chanter avec autrui mais de se sentir admis comme un frère. Ce disque est composé de chansons qu’Idir a profondément aimées dans son enfance puis dans sa vie d’artiste. D’autres sont venues à lui comme de belles invitations à se ressembler. Equivalence dans le terrain contrasté de l’émotion, plus que dans la traque acharnée du sens premier. Ameziane Kezzar a ainsi mené ce travail d’adaptation avec la complicité d’Idir. Car il ne fallait pas se risquer à simplement traduire, puisque c’est souvent trahir. La vérité est toujours dans l’intelligence de l’émotion. Et à l’écoute des chansons, se dessine ainsi puissamment la personnalité de ce berger de la conscience.

Le chant kabyle, de toute éternité, colle à la vie sociale. C’est l’histoire, là encore, de l’enfant Idir qui écoutait émerveillé sa grand-mère et sa mère poétesse lui enseigner la force vibrante de la culture orale et de la valeur unique du mot. Ce qui explique aussi le choix de ces onze chansons qui portent le texte très haut dans le ciel de notre exception culturelle. Car il n’est question que de cela dans ce disque à la fois bouleversant et revivifiant. Le chanteur et musicien kabyle Idir fut, dans les années 1970, le compositeur et interprète de « A Vava Inouva », le premier succès international maghrébin. Il a traversé les générations et au-delà de la communauté kabyle, rallié autour de lui un public arabophone et français.

Le sociologue Pierre Bourdieu disait à son propos : « Ce n’est pas un chanteur comme les autres. C’est un membre de chaque famille. » Idir parlait comme il chantait, d’une voix douce, pesant le sens de chaque mot. « Je dois à la langue française mon discernement », précisait-il. Le chanteur aimait partager ses réflexions sur la marche du monde, les droits des femmes, la laïcité, l’identité berbère, la langue berbère (le tamazight), l’Algérie et la France. Idir est né le 25 octobre 1949 sous le nom de Hamid Cheriet à Aït Lahcène, un village de la « Grande Kabylie », au nord de l’Algérie.

Ses premières notes de musique sortent de la flûte de berger dont, enfant, il apprend à jouer dans sa montagne. Sa famille quitte sa région natale pour Alger, où « en grandissant, il prend petit à petit conscience de la nécessité d’affirmer son identité », écrit Rabah Mezouane, journaliste et ami du chanteur, dans les notes de pochette d’un de ses albums. Il choisit de s’appeler Idir, en référence à une ancienne tradition berbère : « Cela signifie “il vivra”. À l'époque des grandes épidémies, on le donnait aux nouveau-nés pour conjurer le sort. Je l'ai choisi en pensant à ma culture menacée et à ma mère. »

Il se souvenait d’elle, regardant un journal télévisé auquel elle ne comprenait rien. « Elle se retrouvait soudain comme exclue de chez elle. J'étais alors révolté par un paradoxe : je vivais dans un pays indépendant, dont les dirigeants tenaient des discours sur la libre expression des peuples, la liberté, et pourtant ne reconnaissaient pas ma culture maternelle. J'avais donc un besoin avide de conserver et de faire connaître mon identité niée par les autorités. » Ce désir passera par la chanson. En 1973, alors étudiant en géologie, Idir se retrouve embarqué dans une autre vie sans qu’il s’y attende le moins du monde.

Dans une émission diffusée sur Radio Alger, on lui demande de remplacer au pied levé la chanteuse Nouara, portée malade, pour interpréter notamment « Ersed a Yides », une berceuse qu'il avait écrite pour elle. Les auditeurs tombent sous le charme. La maison de disques algérienne Oasis lui fait rapidement enregistrer un 45-tours comprenant ce titre ainsi que « A Vava Inouva » (« Mon petit papa »), « une chanson toute bête décrivant simplement l'ambiance d'une veillée au coin du feu, mais que les gens ont prise ensuite comme une sorte d'hymne à l'identité », commentait Idir. Composée sur des paroles de Mohamed Benhamadouche, inspirée d’un conte ancien (Le Chêne de l’ogre), la chanson est adaptée dans une quinzaine de langues, dont le grec, l’espagnol, l’arabe, le français (par David Jisse et Dominique Marge). Elle deviendra un succès mondial, tandis que son créateur fait son service militaire.

Libéré de ses obligations, Idir se voit invité par la maison de disques Pathé-Marconi à venir à Paris, en 1975, pour enregistrer l'album A VavaInouva qui paraît l’année suivante. Il s’installe en France (« mais toujours avec une valise prête dans la tête ») et renonce à son projet de métier dans l’industrie pétrolière. « La chanson m’avait choisi », commentait le chanteur quand il égrenait ses souvenirs. Après A VavaInouva, paraît Ay ArracNney (« À nos enfants ») en 1979, puis il faudra attendre 1993 - une longue parenthèse, le temps de régler juridiquement un différend avec son ancien producteur - pour le suivant, Les Chasseurs de lumières.

Diagramme des influences et parcours d'Idir
  • Idir et le répertoire de la musique berbère comme outil d’identité
  • La genèse d’A Vava Inouva et son succès international
  • Le rôle de la langue tamazight et du français dans son œuvre
  • Le duo comme geste d’ouverture et de partage musical

Une carrière marquée par la langue et la mémoire

Le chant kabyle est lié à la vie sociale et à la transmission orale, et l’artiste incarne ce lien entre enfance, mère poétesse et grand-mère qui enseignent la valeur des mots. Cette continuité est le socle des onze chansons choisies pour ce disque, qui portent le texte au cœur de l’exception culturelle. Le parcours d’Idir démontre comment une voix peut devenir un témoin de la mémoire collective et personnelle, tout en restant ouverte à l’autre et au monde.

Dimension sociologique et identitaire

Le discours d’Idir mêle réflexion sur les droits des femmes, la laïcité, l’identité berbère et la langue tamazight, tout en évoquant l’Algérie et la France. Sa voix douce porte un sens précis à chaque mot, et son geste artistique témoigne d’un désir ardent de préserver et de partager une culture menacée. Le commentaire de Bourdieu reste pertinent pour saisir son rôle: « Ce n’est pas un chanteur comme les autres. C’est un membre de chaque famille. »

Éléments biographiques clés

  1. Nom et identité: Hamid Cheriet devient Idir pour signifier « il vivra ».
  2. Naissance et enfance: Aït Lahcène, Grande Kabylie, 1949.
  3. Premier succès international: A Vava Inouva dans les années 1970.
  4. Migration artistique: installation en France et poursuite de la carrière.
  5. Thèmes récurrents: langue, culture berbère, droits, mémoire collective.

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