Le sort de David Cunio et de son jeune frère Ariel, détenus à Gaza depuis près de 500 jours, est aujourd’hui inconnu. Tom Shoval revisite le massacre au kibboutz Nir Oz à travers l’histoire des jumeaux David et Eitan Cunio. Dans Youth, le premier long-métrage de Shoval, présenté à la Berlinale en 2013, les Cunio interprètent deux frères qui enlèvent une fille de riche pour subvenir aux besoins de leur famille. Co-produit par Nancy Spielberg, Une lettre à David n’est pas une analyse géostratratégique du conflit au Moyen Orient, ni un inventaire des atrocités, pas même un appel à la paix. Impuissant devant le sort de son ami, Tom Shoval se confronte à la barbarie avec un puissant essai cinématographique.
Une lettre à David et le paradoxe du regard
Il braque le projecteur sur la tragédie d’une famille, dévastée par la mort, la séparation et la peur. Devant les murs noircis de son ancienne maison au kibboutz Nir Or, Eitan Cunio raconte le drame. Après avoir reçu le message de la brigade de secours du kibboutz, Eitan, son épouse Stav et leurs deux petites filles s’enferment dans leur mamad, chambre en béton armé avec une fenêtre protégée par un épais volet en acier et une porte de coffre-fort. A 8h28, Eitan reçoit le dernier message d’Ariel. « Nous sommes dans un film d’horreur. »
Quelques semaines plus tard, la famille a appris que Ariel, sa compagne Arbel, David, sa femme Sharon et leurs jumelles de 3 ans, Yuli et Emma, ont tous été enlevés. A 9h10, les terroristes arrivent chez Eitan. « J’ai senti une odeur d’essence. J’ai regardé le sol et j’ai vu des éclaboussures de carburant ». Sa maison brûlait pendant cinq heures et la fumée a envahi l’abri. « J’ai commencé à perdre conscience, j’étais désorienté ». Eitan appelle à l’aide, mais ceux qu’il arrive à joindre sont eux-mêmes attaqués. Impossible désormais d’ouvrir la fenêtre, le loquet a fondu. Celui de la porte en acier s’est tellement dilaté sous l’effet de la chaleur qu’il est resté coincé.
Le cinéma comme témoin, le témoin comme cinéma
Devant la caméra, Eitan hésite, se tait, reprend. Ses yeux hagards se remplissent de larmes. Tom Shoval construit son récit à partir des séquences tournées dans les coulisses, des bandes d’audition de Youth et des extraits du film. « Le film est saturé d’images d’enlèvements », explique Tom Shoval. « Je voulais parler des écarts entre la réalité et le cinéma et de la façon dont les deux mondes se rencontrent ». Dans les archives de Green Production, Shoval localise 80 cassettes que David et Eitan ont filmées dans le kibboutz en 2013. Retour au présent : Sharon raconte l’enlèvement, la peur pour ses jumelles de trois ans, la séparation d’avec ses enfants et ses parents en captivité. Des images de David jouant avec les filles et celles de leur mariage au milieu d’un champ défilent sur l’écran derrière elle.
Une lettre à David: millefeuille du passé et du présent
Sharon évoque la difficulté de se confronter au frère jumeau de David. De son côté, Eitan a du mal à se regarder dans la glace. « Quand ses jumelles m’ont vu pour la première fois, elles ont pleuré. Une lettre à David est un documentaire en millefeuille qui explore les liens entre le passé et le présent, l’utopie et l’horreur, la vie et le cinéma, la mémoire et la réalité, l’amour entre frères et les conséquences funestes de la guerre. »
Le film se déploie comme une réflexion sur la violence et la mémoire, où le drame personnel irrigue une lecture plus large des traumatismes familiaux et sociétaux. Dans la dernière scène de Youth, les deux frères se retrouvent. David apparaît dans l’entrée de l’immeuble, en uniforme de Tsahal et avec un fusil en bandoulière. Eitan, qui joue le rôle de son jeune frère, avance rapidement vers lui jusqu’à ce qu’ils entrent en collision. Au début, ils luttent avec le fusil qui les sépare, jusqu’à ce que David s’effondre dans les bras d’Eitan et éclate en sanglots.

Hikikomori, claustration et réalité contemporaine
Le 15 novembre 2019 s’est tenue à l’hôpital Sainte-Anne à Paris une journée spéciale, baptisée « Retrait social, claustration, Hikikomori, chez l’adolescent et l’adulte jeune ». Une manifestation organisée par l’Institut Mutualiste Montsouris et le GHU Paris Psychiatrie et Neurosciences. Le terme Hikikomori décrit le fait de s’enfermer à domicile pendant plusieurs mois, voire plusieurs années. Plusieurs milliers de jeunes seraient concernés en France. Que faut-il en savoir ?
Un phénomène culturel et sociologique
Un retrait du monde. Ce phénomène a d’abord été observé au Japon. Selon le Ministère de la santé nippon, un hikikomori est un jeune qui vit cloîtré chez lui depuis plus de 6 mois, sans pour autant qu’on puisse l’expliquer par une pathologie mentale comme raison principale. Dans d’autres pays, on considère que ce seuil est de 3 mois. Il s’agit très majoritairement de garçons, qui n’ont plus d’envie. Internet constitue néanmoins pour certains d’entre eux un moyen de passer le temps, voire de maintenir une forme de lien social. Mais, ce n’est pas une règle. Certains ont des aberrations alimentaires. Certains ne sont actifs que la nuit. Il s’agit d’un phénomène polymorphe.
La claustration se fait souvent de manière progressive et commence fréquemment par des absences à l’école. Au début, le processus est subi, puis ces jeunes invisibles finissent par expliquer que c’est un choix. Ils expriment un rejet de la société, avec des arguments comme le refus du culte de la réussite et de rentrer dans un moule. Ils ne voient pas l’intérêt de travailler. Selon les sociologues, les hikikomoris refusent en quelque sorte le passage de l’adolescence à l’âge adulte.
Des familles désemparées et les défis médicaux
En général, les parents sont complètement démunis. Ils culpabilisent et n’arrivent pas à expliquer leur situation à leur entourage. Ils peuvent mettre plus d’un an à chercher de l’aide, car ils ne savent absolument pas à qui s’adresser. Un défi pour les médecins. De prime abord, les médecins ont du mal à identifier ce qu’ils observent. D’autant plus que les cas d’Hikikomori sont singuliers. Néanmoins, les spécialistes distinguent d’un côté les Hikikomori dits « Primaires », sans trouble psychiatrique visible, et de l’autre, les Hikikomoris dits « Secondaires », où la conduite de repli est associée à un diagnostic psychiatrique.
L’entrée à l’hôpital, même sous la contrainte, permet au jeune de comprendre qu’il n’y aura pas de retour à domicile. L’idée est de le pousser peu à peu à se trouver un projet d’après hospitalisation. Néanmoins, il s’agit d’un processus lent, qui explique pour les spécialistes la nécessité d’une approche institutionnelle aussi bien pour l’hospitalisation que pour l’après-hospitalisation.

Ces sections introductives de la vie contemporaine contrastent avec les témoignages d’enfants et d’adultes qui revivent des expériences familiales similaires dans le cadre d’un foyer partagé. Les récits personnels décrivent des dynamiques où le bracelet entre le privé et le public, l’espace intime et l’espace collectif, la mémoire et l’oubli s’entrechoquent.
Tableau récapitulatif des dimensions explorées
| Thème | Description | Exemple |
|---|---|---|
| Trauma familial | Perte, séparation, peur | Enlèvements et brûlure du foyer |
| Réalité vs cinéma | Images d’archive et fictions | Montage en millefeuille |
| Intimité et confinement | Mamads, chambres blindées | Foyer enfermé et solitude |
| Habitudes nocturnes | Règles de vie en chambre partagée | Paravents, étagères, cloisons symboliques |
Les échanges entre le passé et le présent, la violence et la mémoire, y compris la manière dont les familles naviguent entre les traumatismes et les tentatives de reconstruction, constituent le cœur problématique de ce travail. Ce n’est pas un simple récit de guerre ou de malheur; c’est une réflexion sur la manière dont les individus et les communautés essaient de survivre à partir de fragments de réalité et d’images du cinéma.