Les grands groupes qui ferment: quand l’économie française traverse une période de bouleversements

Le groupe Brandt, dernier grand fabricant français de gros électroménager, a vu son déclin se concrétiser en liquidation judiciaire le 11 décembre 2025. Placé en redressement judiciaire dès octobre, aucun projet de reprise n’a été retenu par le tribunal des activités économiques de Nanterre, condamnant la production des marques historiques comme Brandt, Sauter, Vedette ou De Dietrich.

La marque française de prêt-à-porter Jennyfer, longtemps associée à la mode des 10-19 ans, a officiellement été placée en liquidation judiciaire le 30 avril 2025, avec une cessation d’activité effective le 28 mai 2025. Face à l’effondrement de son modèle économique et à une concurrence accrue, l’enseigne n’a pas trouvé de repreneur pour sauver l’ensemble de son réseau.

La marque britannique de vêtements de maternité Seraphine est entrée en administration en juillet 2025, entraînant l’arrêt de ses opérations de vente et la quasi-suppression de son activité commerciale sur les marchés où elle opérait. Des administrateurs ont été nommés après l’échec des efforts pour trouver de nouveaux investisseurs, et la majorité de ses 95 employés ont été licenciés.

La fintech britannique Hokodo, spécialisée dans les solutions de crédit B2B et le paiement différé (Buy Now Pay Later) des entreprises, a annoncé l’arrêt de toutes ses opérations en France en novembre 2025, marquant ainsi la fin de son activité commerciale sur le territoire. Après plusieurs années d’expansion et des levées de fonds importantes, l’entreprise a décidé de cesser ses activités, tout en accompagnant progressivement ses clients jusqu’en 2026 pour clôturer ses services.

En 2025, l’enseigne française de prêt-à-porter Naf Naf, placée en redressement judiciaire en mai face à des difficultés financières persistantes, a vu son avenir profondément transformé. Pas une semaine ne passe sans qu’une enseigne bien connue des Français annonce la fermeture d’un ou plusieurs de ses points de vente. Bricolage, décoration, jardinage, mode, grande distribution… Aucun secteur n’est épargné. Et la tendance, loin de ralentir, s’accélère depuis le début de l’année 2026.

Le géant du bricolage et les secteurs connexes

Commençons par le géant du bricolage. Leroy Merlin, longtemps considéré comme un pilier inébranlable du commerce français, a confirmé la fermeture définitive de certains magasins jugés non rentables. Le site de Rosa Parks, à Paris, a été le premier à tomber, avec un déstockage massif sur 6 000 m².

Côté décoration, le tableau n’est pas plus réjouissant. Alinéa a enclenché une liquidation totale dans plusieurs de ses magasins, avec des réductions allant jusqu’à -30 % pour écouler les stocks. Casa, le spécialiste néerlandais de la déco accessible, ferme également des points de vente en France. Le réseau, confronté à la concurrence féroce d’Action et de ses prix imbattables, peine à justifier son positionnement.

Pour ceux qui cherchent des alternatives en décoration, des enseignes méconnues comme Xooon ou Crozatier séduisent une clientèle en quête de design abordable. Le secteur du jardinage, qu’on imaginait protégé par l’engouement post-Covid pour le potager et les plantes d’intérieur, encaisse lui aussi des coups sévères. Le problème est structurel. Les jardineries traditionnelles subissent la double pression du e-commerce - Amazon et ManoMano livrent désormais terreaux et tondeuses en 24 heures - et des rayons jardinage de plus en plus étoffés dans les grandes surfaces alimentaires. D’autres enseignes de jardinage sont dans une situation comparable. Truffaut résiste pour l’instant grâce à un positionnement plus premium, mais les marges fondent partout. C’est probablement le secteur le plus sinistré.

Une liste impressionnante de fermetures et des conséquences économiques

Et la liste donne le tourni. Camaïeu a disparu. Pimkie a fondu. Kookaï a été racheté in extremis. San Marina n’existe plus. IKKS, emblème du casual chic breton, a été l’un des symboles les plus marquants de cette hécatombe textile. Zapa, l’enseigne parisienne, a quant à elle été discrètement placée en redressement judiciaire, un verdict décisif attendu dans les prochains mois. En 10 ans, la France a perdu plus de 10 000 magasins de vêtements. Un chiffre vertigineux qui redessine la physionomie de nos centres-villes.

On pourrait croire que les supermarchés, portés par le besoin vital de se nourrir, échappent à la tempête. Ce serait oublier les restructurations massives en cours. Monoprix cède des magasins à Lidl et annonce de fermetures dans le cadre d’une vaste réorganisation. Lidl France prévoit la suppression de 550 postes, un plan social qui a glacé les salariés quand ils l’ont découvert. Même le hard discount, longtemps considéré comme le grand gagnant de l’inflation, doit tailler dans ses effectifs pour maintenir sa rentabilité. À contre-courant, E.Leclerc prépare 600 mini-magasins de proximité d’ici 2030. Le leader de la grande distribution mise sur un format plus petit, plus urbain, pour capter une clientèle qui ne veut plus traverser une zone commerciale pour acheter du lait.

Les facteurs structurels et conjoncturels

La vague de 2026 n’est pas un accident. C’est la conjonction de plusieurs crises qui se percutent. D’abord, l’inflation. Depuis 2022, les coûts de l’énergie, des matières premières et des loyers commerciaux ont explosé. Ensuite, le e-commerce. Amazon, Temu, Shein, ManoMano, Veepee : les achats en ligne représentent désormais plus de 15 % du commerce de détail en France. Chaque point de pourcentage gagné par le digital, c’est un magasin physique qui perd sa raison d’exister. Le troisième facteur est plus insidieux : la désertification des centres-villes. Avec le télétravail, la baisse de fréquentation des artères commerçantes atteint 20 à 30 % dans certaines villes moyennes. Moins de passage, moins de clients spontanés, moins de chiffre d’affaires. Ajoutez à cela les retards de paiement records qui fragilisent les trésoreries, et vous obtenez un cocktail explosif.

Derrière les chiffres, il y a des gens. Chaque magasin qui ferme, ce sont 10, 20, parfois 50 salariés qui se retrouvent sur le carreau. Vendeurs, caissiers, responsables de rayon, logisticiens : des métiers souvent peu qualifiés, dans des bassins d’emploi déjà fragiles. Le commerce de détail emploie encore environ 1,8 million de personnes en France. Mais ce chiffre diminue chaque année. La Fédération du commerce estime que 25 000 à 30 000 emplois pourraient disparaître en 2026, rien que dans le non-alimentaire.

Certains s’en sortent mieux. Action continue d’embaucher et d’ouvrir des magasins à un rythme soutenu. Le discounter néerlandais a trouvé la formule : des prix plancher, un renouvellement constant des produits, et des emplacements en périphérie où les loyers restent abordables. Primark, Normal, Søstrene Grene suivent la même logique. Le point commun ? Si votre Leroy Merlin, votre Casa ou votre Gamm Vert habituels ferment, les conséquences sont très concrètes. Moins de choix en magasin. Des trajets plus longs pour acheter une perceuse ou un sac de terreau. Pour la décoration, des enseignes alternatives à petits prix émergent et proposent des gammes étonnamment stylées.

Les zones commerciales, elles, se transforment à vue d’œil. Des cellules vides s’accumulent dans les retail parks. Certaines se reconvertissent en salles de sport, en cliniques vétérinaires, en espaces de coworking. Une chose est sûre : la carte des enseignes que vous fréquentez aujourd’hui aura profondément changé d’ici deux ans. Depuis quelques mois, un phénomène que beaucoup préféraient ne pas voir commence à devenir impossible à ignorer. Zara ferme des magasins, Castorama réduit la voilure et SFR lâche des adresses qu’on croyait éternelles. Et il ne s’agit pas d’une simple “optimisation de réseau”, comme on le lit parfois dans des communiqués bien maitrisés. En réalité, c’est tout le modèle du commerce traditionnel qui est en train de basculer. Ce n’est pas brutal, mais c’est clair comme de l’eau de roche.

Le commerce physique est devenu un poids lourd pour beaucoup d’enseignes. Les loyers grimpent en flèche dans les grandes villes. Les charges sociales et énergétiques explosent !…et en face, les clients, eux, ne sont plus au rendez-vous comme avant. Moins de pouvoir d’achat, plus d’arbitrages, plus d’achats en ligne aussi. Pendant longtemps, aller faire les magasins, c’était un réflexe, une habitude presque culturelle. Aujourd’hui, c’est devenu un acte choisi, souvent réfléchi, parfois repoussé. Acheter un pull, une perceuse, un nouveau téléphone ne justifie plus forcément de se déplacer.

À cela s’ajoute une autre mutation, plus silencieuse encore… le besoin d’acheter moins mais mieux, d’accorder du sens à ses choix de consommation, de privilégier des expériences uniques plutôt que des rayons standardisés. Alors bien sûr, derrière ces fermetures, il y a le risque de voir émerger ce que certains commencent à appeler les “déserts commerciaux”. Un peu comme on parle depuis des années des “déserts médicaux”. Des centres-villes qui se vident, des quartiers qui perdent leur âme, des galeries commerciales qui deviennent des coquilles fantômes. Moins de commerces, c’est moins d’emplois directs, mais aussi moins de flux, moins de vie, moins de sécurité parfois. Et ce n’est que le début !

Réponses et perspectives éducatives

Parce qu’il ne faut pas se raconter d’histoires, d’autres enseignes vont suivre et pas uniquement dans le textile ou le bricolage. Le phénomène touche déjà l’électroménager, la culture, la grande distribution spécialisée… Ce qui est en train de tomber, c’est un modèle qui a régné pendant des décennies, basé sur l’hypermarché, le centre commercial périphérique, le “one stop shopping”. Le risque pour l’économie est réel et immédiat, parce que chaque fermeture de magasin, ce sont des dizaines d’emplois supprimés. Il est aussi structurel, parce qu’un territoire sans commerce perd de sa valeur, de son attractivité, de son dynamisme.

Alors face à ça, la question est simple, que faire ? Comment prépare-t-on nos jeunes à affronter ce nouveau paysage ? À ITIC Paris, où je dirige la communication et le marketing, on se pose cette question tous les jours. Former au commerce aujourd’hui, ce n’est plus seulement apprendre à vendre un produit ou à gérer un rayon. C’est comprendre comment un client pense, comment il évolue, comment il construit son rapport aux marques. C’est apprendre à tisser une relation qui dépasse l’acte d’achat, qui crée du sens, de l’émotion, de la fidélité. On doit aussi former nos étudiants à être plus agiles, à comprendre qu’une carrière ne sera plus linéaire, qu’il faudra parfois créer son propre emploi, inventer son propre concept, saisir des opportunités là où d’autres voient des ruines. Leur apprendre à lire les signaux faibles, à anticiper les changements plutôt que de les subir.

Le commerce ne va pas disparaître, car nous aurons toujours besoin de se rencontrer, d’échanger, de ressentir. Mais les formes que cela prendra seront très différentes, les boutiques de demain seront peut-être plus petites, plus éphémères, plus créatives, plus ancrées dans des valeurs fortes. Au fond, c’est aussi une super occasion de remettre du vrai dans nos échanges. De redonner du sens à ce qu’on achète, mais aussi de recréer des liens économiques et humains plus solides, plus justes. Mais pour que ça marche, il faut absolument préparer nos jeunes à ce nouveau monde, sans leur faire croire que l’ancien modèle va revenir.

Fermetures emblématiques et mutations des enseignes

Encore une mauvaise nouvelle pour les consommateurs et adeptes de grandes enseignes ! C'est le groupe Fnac Darty qui a confirmé ces 5 fermetures. Elles ne concernent pas un de ses magasins Fnac ou Darty à proprement parler, mais plusieurs points de vente d'une enseigne française dont il est propriétaire. Bien-être, nature, massage, randonnée, décoration, astronomie... Il s'agit de ceux de "Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine), Saint-Germain-en-Laye (Yvelines), Rosny-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) et Claye-Souilly (Seine-et-Marne)", où travaillent "22 personnes" qui vont être "reclassées", indique Le Monde, sans donner de date précise. L'enseigne Nature & Découvertes comptait 87 magasins en 2025, selon son site internet. De son côté, Fnac Darty n'est pas non plus à l’abri de mauvaises nouvelles. Le groupe a en effet enregistré une perte nette de 146 millions en 2025, contre un bénéfice de 26 millions en 2024. Le leader français de l'électroménager et de produits culturels explique en partie ce mauvais bilan par les difficultés rencontrées par Nature & Découvertes. Il pourrait par ailleurs être repris par le milliardaire tchèque Daniel Kretinsky, dont il est déjà le principal actionnaire.

Infographie: Chronologie des fermetures majeures et secteurs touchés

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