Histoire et production du sucre à Cuba : de l’esclavage à la modernisation industrielle

La société cubaine est descendante de l’industrie du sucre. Bien que l’esclavage ait démarré sur l’Île bien avant le début de la production de ce savoureux grain, il faudra attendre la fin du XVIIIe siècle, lorsque les sucreries se développent, pour qu'il s'intensifie. Alors, la culture africaine acquiert un poids démographique et culturel décisif à Cuba.

Le sucre et l’identité nationale

Dans les sucreries et les baraquements, les expressions culturelles, artistiques et religieuses venues d’Afrique se sont fondues dans la culture locale. Ce métissage s’est ensuite étendu aux villes à travers les esclaves embauchés comme domestiques et travaillant dans les palais.

Les propriétaires créoles, occupés par les complications techniques et les exigences du marché du sucre, se sont petit à petit éloignés du pouvoir colonial et politique qui leur aurait permis de défendre leurs intérêts. C’est pourtant par son développement qu’une future nation cubaine allait pouvoir s’élever. Cependant, ces seigneurs du sucre pouvaient difficilement décider pour eux-mêmes d’une certaine liberté s’ils la refusaient à leurs esclaves. Et hélas, la prospérité acquise grâce à la sueur des esclaves ne suffisait pas à fonder une nouvelle nation.

Toutefois, les plantations sucrières ont pris part à la création de l’identité cubaine. Tous travaillaient ensemble dans un même but : les Noirs de différentes ethnies, le maître du sucre, le machiniste du moulin à vapeur, le coolie (travailleur d’origine asiatique), le contremaître et le charretier s’activaient sans relâche. Tous souffraient des moqueries proférées par « le petit maître », le fils de la maison ou bien par un fils créole, quoique parfois suspicieusement clair, d’une des domestiques.

Cañas de azúcar et transferts culturels

Malgré la distance séparant la pitance des baraquements d’esclaves de la table des maîtres, le repas offrait un moment particulier pour un transfert particulier des cultures. Le vocabulaire insulaire s’est nourri de termes sucriers exprimés parfois par des mots sexuels dont le sens métaphorique fut signalé par l’historien Moreno Fraginals. Les danses également trouvent leurs origines dans les sucreries : en plus de l’ocha et du garabato, la caringa et le zapateo se dansaient dans les sucreries. Les musiques cubaines les plus authentiques, telles que la rumba, ont aussi leurs origines en ces mêmes lieux. Quant à la littérature, elle n’est pas en reste : Anselmo Suárez Romero et Cirilo Villaverde ont magnifiquement écrit sur la vie dans les sucreries rythmé de splendeurs, de misères et de violence quotidienne.

Antiguo central azucarero et Museo de agro-industria azucarera

Antiguo central azucarero. Actual Museo de agro-industria azucarera Marcelo Salado (Villa Clara).

Lorsque les Cubains ont compris qu’au-delà de leurs couleurs et de leurs conditions, ils formaient une véritable nation, la cloche d’une sucrerie les a appelés à conquérir leur indépendance. Ils se sont lancé au combat avec comme arme la même machette qu’ils utilisaient pour couper la canne à sucre.

Le sucre change le paysage de l'île

Au début du XXe siècle, la demande de sucre est telle que les capitaux nord-américains affluent, ce qui amène l’économie sucrière à se développer de façon exponentielle. La croissance des sucreries et des cannaies dans la moitié orientale de l’Île ont définitivement unifié le paysage cubain. Les gigantesques raffineries étaient installées au milieu de vastes propriétés. Elles étaient capables de produire trente ou quarante fois plus de sucre que les meilleurs moulins du temps de l’esclavage.

Les nouvelles plantations offraient aussi un aspect différent : les cannaies étaient reliées entre elles par un vaste réseau ferroviaire, les hautes cheminées des usines reflétaient l’entrée de Cuba dans l’ère industrielle et les lieux d’habitation, souvent soumis à la ségrégation raciale, reproduisaient la hiérarchie dans l’entreprise et un mode de vie très nord-américain.

Dispersées le long du pays, les usines et le savoir-faire

Aux machinistes ayant des fonctions multiples se sont unis les chimistes contrôlant la qualité du sucre, les pointeurs, les opérateurs (centrifugeuses, chaudières, broyeurs…), les électriciens, les mécaniciens, les cheminots et d’autres centaines de travailleurs qualifiés. Le sociologue José Luis Martín qualifia ce savoir-faire de « tradition dépositaire de l’art cubain de produire du sucre ».

L’agriculture s’est également transformée. L’abolition de l’esclavage à la fin du XIXe siècle donna lieu à l’apparition du colon, plus grand cultivateur de canne broyée sur l’Île, qui est devenu le noyau principal du paysannat cubain, avant même les cigariers. Dans les champs, à côté du colon, se trouvaient des personnages plus traditionnels tels que les contremaîtres, les charretiers et surtout les macheteros (coupeurs de canne à sucre) se comptant désormais en centaines de milliers dont une majorité de journaliers noirs spécialement dans les provinces Camagüey et d’Oriente. Ils étaient originaires des Antilles voisines et arrivés à Cuba dans les premières décennies du XXe siècle.

Cuba bouge au rythme du sucre

L’industrie sucrière a contribué fortement à la modernisation du pays. La vaste distribution du sucre a laissé peu de localités en marge des relations commerciales. Dans cette île devenue synonyme de modernité, les compagnies sucrières contrôlaient la plupart des services, y compris le commerce de détail. Elles fournissaient l’eau, l’électricité, le transport ainsi que l’organisation des festivités et le parrainage des équipes de base-ball. La sirène de changement de poste rythmait la vie de milliers de personnes.

Tout le pays bougeait au rythme du sucre non seulement à cause de la saisonnalité de cette industrie mais aussi car les usines vivaient en suspens, et aux dépens, des marchés. Ces marchés, principalement Nord-américains, avaient des quotas et ils ont tenu l’économie nationale en haleine dès les années trente.

Cycles, crise et mutation

Les propriétaires insistaient sur le fait que « sans sucre, il n’y aurait plus de pays » cependant les misérables conditions de vie des macheteros et le nombre croissant de chômeurs inondant les villes, signalaient que Cuba méritait un autre destin. « Grain de notre bien… clé de notre mal… » écrivait Agustín Acosta dans son célèbre « poème de combat » intitulé La zafra. C’est toute l’ambivalence du sentiment cubain envers le sucre. Ce sentiment deviendra encore plus évident après la victoire de la Révolution en 1959.

Un XXe siècle tourmenté et une période spéciale

Le XXe siècle a été une période de profonds bouleversements pour Cuba et son industrie. L’indépendance de l’île a été suivie d’une période de forte dépendance économique envers les États-Unis, qui ont exercé une influence considérable. La Révolution cubaine de 1959 a marqué un tournant décisif, avec la nationalisation et l’établissement d’une alliance étroite avec l’Union Soviétique. Après la rupture avec les États-Unis, Cuba s’est rapprochée de l’Union Soviétique, qui est devenue son principal partenaire commercial. Cette alliance a permis de diversifier les revenus et de soutenir l’industrie.

La chute de l’URSS au début des années 1990 fut une catastrophe pour l’économie cubaine. La période connue sous le nom de Période Spéciale révéla les limites d’une monoculture et força Cuba à restructurer son économie et à diversifier son agriculture et ses sources de revenus, notamment le tourisme et les dérivés du sucre comme le rhum et la mélasse.

Aujourd’hui et perspectives

En 2023, la production de sucre s’est élevée à 400 000 tonnes, contre une moyenne des années 80. Le pays vise à atteindre 1,2 million de tonnes en 2024. Face à des défis comme le manque d’intrants, les conditions climatiques et la nécessité de moderniser les infrastructures, Cuba met en œuvre des pratiques agricoles durables et des technologies pour améliorer l’efficacité et réduire l’impact environnemental. Le développement du tourisme et la diversification vers les dérivés du sucre restent des axes clés pour assurer la stabilité économique et préserver l’héritage culturel associé à la canne à sucre.

Image montrant des champs de canne à sucre à Cuba et une raffinerie moderne

Tableau synthétique des grandes périodes

PériodeCaractéristiquesImpact sur l’industrie
XVIIIe - XIXe sièclesExpansion des sucreries, essor de la productionRenforcement économique, dépendance au travail esclavagé
Début XXe siècleInvestissements nord-américains, consolidation des raffineriesUnification du paysage, urbanisation, modernisation
Années 1950Conflits sociaux, grèves, révolutionChangement de modèle économique et nationalisation
Années 1990Chute de l’URSS, Période SpécialeDiversification forcée, tourisme et dérivés
2020sRéduction de la production, défis logistiquesTransition vers durabilité et nouvelles technologies
  1. La canne à sucre a façonné l’économie et la société cubaines sur plusieurs siècles.
  2. La diversité culturelle et les luttes sociales des travailleurs du sucre ont alimenté le mouvement révolutionnaire.
  3. Les relations avec les puissances étrangères ont modelé les structures industrielles et politiques de l’île.
  4. La transition post-soviétique a poussé Cuba à diversifier son économie et à moderniser son agriculture.

La révolution cubaine (1953-1959)

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