Bombe P Ehrlich feuilleter : une histoire démographique et ses prolongements

Au XXe siècle, les inquiétudes démographiques concernaient surtout la capacité à nourrir et à assurer les conditions d’existence d’une humanité en très forte croissante. Si les conditions de vie de l’humanité sont meilleures en moyenne qu’il y a un siècle, la grande pauvreté est loin d’avoir été éradiquée. Aux inquiétudes concernant le développement se sont ajoutées les inquiétudes environnementales : subvenir aux besoins d’une humanité croissante impliquerait, dans beaucoup d’espaces, de poursuivre la pression sur les milieux déjà soumis à des atteintes anthropiques. Cela, d’autant plus que l’accroissement démographique s’accompagne d’une augmentation de la part des urbains.

Les adjectifs de « malthusiens » et « néo-malthusiens » ont été utilisés dans la recherche pour critiquer les prises de position les plus pessimistes, notamment l’une des plus emblématiques d’entre elles, celle des biologistes Paul et Anne Ehrlich (La Bombe P, sept milliards d’hommes en l’an 2000, 1968). On leur reproche, de manière étayée et argumentée, des « datations hasardeuses » ou un inédiable « caractère alarmiste ». Jusqu'à récemment, l'une des réponses scientifiques à ces raisonnements passait par des solutions technicistes selon lesquelles l’ingénierie humaine pourrait réparer les « conséquences fâcheuses » des dégradations environnementales. L’irruption des réflexions sur le changement global et sur l’Anthropocène sont peut-être en train de faire émerger un nouveau paradigme dans lequel la croissance démographique n’aura plus la même place.

On ne lit pas les projections démographiques aujourd’hui de la même manière que dans les années 1970. Alors que d’un côté se pose toujours la question du développement et de l’accès au bien-être de toute l’humanité, de l’autre se pose aussi celle de la finitude des ressources et des atteintes environnementales. Pour Yves Charbit, Malthus fonctionne comme un « épouvantail » représentant tous ceux qui estiment que la population mondiale augmente trop vite. Il rappelle que ses idées, tombées dans l’oubli lorsque l’amélioration des conditions de vie a entraîné la baisse de la natalité au XIXe siècle, ont été réactivées avec les inquiétudes démographiques du second XXe siècle.

Dans un article de 2009, Paul et Anne Ehrlich reviennent sur leur ouvrage qui s’est vendu à plus de deux millions d’exemplaires, La Bombe P. Ils estiment que la principale erreur du livre est « son titre », choisi par l’éditeur, « parfait dans une perspective marketing mais qui a conduit Paul à être catégorisé comme quelqu’un qui ne s’intéresse qu’au nombre d’humains ». Les auteurs de l’article tiennent à justifier la position qu'ils avaient adoptée dans leur ouvrage écrit il y a cinquante ans. Pour eux, non seulement ils avaient vu juste, mais encore étaient-ils encore trop optimistes. Parmi les conséquences de l’augmentation démographique, ils avaient sous-estimé certaines des dégradations environnementales à venir, notamment climatiques et écosystémiques, que l’état des connaissances scientifiques de 1968 ne permettait pas encore de prévoir.

Un court entretien dans le journal Le Temps laisse toutefois entrevoir une position plus nuancée malgré son titre: Étienne Dubuis, « Paul Ehrlich : "L’humanité ferait bien de revenir à 1,5 milliard d’individus" », Le Temps, 29 avril 2016. Ce type de positions est assez proche de celles du « 2e appel des 15 000 scientifiques » de 2017, dont l'une des préconisations était d’« estimer une taille de population humaine scientifiquement défendable et soutenable à long terme. » La bombe P a été la grande peur démographique des années 1960. Lorsque Paul Ehrlich publie l’ouvrage qui porte ce titre en 1968, les analyses malthusiennes - qui insistent sur les dangers d’une surpopulation par rapport à des ressources limitées - sont alors dominantes.

La couverture de l’édition originale en anglais porte ce sous-titre : « Le temps de lire ces mots, quatre personnes - essentiellement des enfants - seront mortes de faim dans le monde ». Si la peur de la surpopulation se maintient encore aujourd’hui, ce n’est désormais plus elle qui inquiète les démographes. La bombe P a été remplacée par la bombe V (pour vieillissement). En effet, au fur et à mesure que la transition démographique avance, que les protections sociales s’étendent et que les modes alimentaires changent, la durée de vie moyenne s’allonge, et les pyramides des âges se chargent dans les hauts et se dépeuplent dans les bas. Ainsi de la Chine : sur 1,3 milliard de Chinois en 2012, 200 millions ont plus de 60 ans.

Les conséquences se font déjà sentir : augmentation de la main-d’œuvre migrante interne vers les villes (pour pallier le manque de jeunes dans certains lieux de production urbains), extension et ségrégation urbaines plus marquées par exemple. Mais ce sont les conséquences à long terme qui inquiètent le plus : comment assurer un système de retraite quand 400 millions de Chinois auront dépassé les 70 ans, dans vingt à trente ans ?

infographie sur transition démographique et vieillissement

En dépit des thèses alarmistes d’économistes par le passé, tous les Etats du monde sont aujourd’hui touchés par la transition démographique et la baisse de la natalité, y compris les pays les moins développés, observe Philippe Escande. Publié le 12 septembre 2024 à 11h59, cet article souligne que la famine mondiale ne s’est pas produite et que les projections ont évolué face à des réalités complexes.

En 1968, le biologiste et démographe Paul Ehrlich publie un essai spectaculaire qui aura un retentissement mondial : La Bombe P. Vendu à plus de deux millions d’exemplaires, il prévoit une explosion rapide de la population mondiale (la bombe P) qui conduira à une famine inévitable au seuil des années 1980. Selon ses calculs, Calcutta devait voir sa population multipliée par dix, passant de 7 millions d’habitants à près de 70 millions en l’an 2000. Il fonda en 1969 l’association Zero Population Growth, militant pour des politiques actives de réduction de la population, du planning familial à la stérilisation des femmes.

On sait ce qu’il en est advenu. La famine mondiale ne s’est pas produite, et Calcutta héberge aujourd’hui un peu plus de 19 millions de personnes. Comme les météorologues ou les économistes, les démographes sont bien plus pertinents dans leur analyse du passé que dans leurs prévisions de l’avenir. L’analyse de Paul Ehrlich rejoint d’ailleurs des inquiétudes anciennes, comme celles du club de Rome et, bien sûr, celle de Thomas Malthus à la fin du XVIIIe siècle. Economiste mais aussi pasteur, il constatait les ravages d’une population rurale trop nombreuse pour se partager ses maigres ressources. Les cycles de prospérité et de disette s’enchaînaient depuis le Moyen Âge au gré de la croissance du nombre de tête dans le royaume. Pour briser cette malédiction, il suggérait lui aussi des mesures draconiennes en direction des femmes en âge d’enfanter.

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