Balayant les braises de ce purgatoire : une purification par l’amour

Le purgatoire est souvent décrit comme un feu purificateur, mais que brûle-t-il exactement ? Loin de consister en une horrible torture, le feu du purgatoire est un moyen de préparer nos cœurs à la joie du ciel. On sait peu de choses sur ce qui se passe lorsqu'une âme atteint le purgatoire, mais de nombreux saints et théologiens l'ont décrit comme un "feu purificateur". Le Catéchisme de l'Église catholique y fait référence pour parler du purgatoire. La doctrine de la foi sur le purgatoire de l'Église remonte aux conciles de Florence et de Trente. La tradition, qui s’appuie sur les textes de l'Écriture, évoque un feu purificateur (CEC 1030-1031) : Ceux qui meurent dans la grâce et l’amitié de Dieu, mais imparfaitement purifiés, bien qu’assurés de leur salut éternel, souffrent après leur mort une purification, afin d’obtenir la sainteté nécessaires pour entrer dans la joie du ciel.

Pour ce qui est des petits péchés, il faut croire qu’il existe un feu purificateur avant le Jugement dernier. Celui qui est la Vérité dit que quiconque profère des blasphèmes contre le Saint-Esprit ne sera pas pardonné. Ni dans ce siècle, ni dans le siècle à venir. Prière pour les fidèles défunts et discipline pénitentielle sont au fondement de l’énoncé de foi de l’Église sur le purgatoire. Le purgatoire est du registre de l’affirmation de foi au même titre que les quatre fins dernières que sont, dans leur rapport à l’au-delà, la mort, le jugement, le ciel et l’enfer, tout en s’en distinguant en ce qu’il constitue, contrairement à elles, un état non pas définitif mais temporaire, immédiatement après la mort.

Infographie: schéma du concept de purgatoire dans l'histoire chrétienne

« L’Église croit pour les élus à une éventuelle purification préalable à la vision de Dieu, tout à fait étrangère cependant à la peine des damnés », affirmait une note de la Congrégation pour la doctrine de la foi en 1979. Le Catéchisme de l’Église catholique précisa par la suite : « Ceux qui meurent dans la grâce et l’amitié de Dieu, mais imparfaitement purifiés, bien qu’assurés de leur salut éternel, souffrent après la mort une purification, afin d’obtenir la sainteté nécessaire pour entrer dans la joie du ciel » (CEC 1030). En toute rigueur, ces énoncés du Magistère ont leur fondement dans la lex orandi de l’Église plutôt que dans l’Écriture.

L’Église prie pour les fidèles défunts. Si elle prie pour eux, elle le fait en raison d’un état de leur part qui motive sa prière. Aussi est-ce à partir d’eux, que, dans sa conscience de foi, l’Église en arrive à confesser l’existence d’un purgatoire. Les grandes prières eucharistiques d’Orient et d’Occident ont toutes une prière pour les fidèles défunts : « Souviens-toi de tes serviteurs N. et N. qui nous ont précédés, marqués du signe de la foi et qui dorment dans la paix. D’une prière de cet ordre, il n’est pas fait état dans le Nouveau Testament. » Aux Thessaloniciens qui s’inquiétaient du sort des leurs qui mouraient avant le retour du Christ en gloire, saint Paul répond qu’ils ne doivent pas se désoler comme ceux qui n’ont pas d’espérance. Ceux qui sont morts se sont endormis en Jésus dans l’attente du jour de l’Avènement. Alors ils ressusciteront avec les vivants pour aller à la rencontre du Seigneur (cf. 1 Th 4,13-18).

La tradition en appellera par la suite à deux textes de l’Écriture pour fonder sa doctrine sur le purgatoire. Le premier d’entre eux est tiré du deuxième livre des Martyrs d’Israël. On y évoque une intercession pour les combattants morts au combat sur lesquels on a découvert des amulettes. « Voilà pourquoi Judas fit faire un sacrifice expiatoire pour les morts afin qu’ils fussent délivrés de leur péché » (2 M 12,40-46). Le second texte est tiré quant à lui de la première épître aux Corinthiens. Dans un passage qui porte sur l’annonce de l’Évangile, Paul y admoneste les prédicateurs de l’Évangile à propos des matériaux avec lesquels ils construisent la maison qui n’a d’autre fondement que le Christ, de l’or et de l’argent, ou encore de la paille et du foin. Le Jour se révélera dans le feu et éprouvera l’œuvre de chacun. « Si son œuvre est consumée, il en subira la perte ; quant à lui, il sera sauvé, mais à travers le feu » (1 Co 3,15).

La référence au feu renvoie au Dieu de sainteté, et cette image est déjà coutumière de l’Ancien Testament. Aussi est-ce non pas dans l’Écriture mais bien dans la célébration du sacrement de pénitence que la prière de l’Église pour les défunts a trouvé son point d’appui le plus ferme. En effet, dès la fin du deuxième siècle, cette célébration prend la forme précise de la pénitence publique. Fort de l’intercession de la communauté, le pénitent s’avance devant l’évêque et lui fait l’aveu de sa faute. Celui-ci le lie alors aux sanctions de la pénitence ecclésiale, à savoir l’exclusion de la table eucharistique d’une part, et, de l’autre, un certain nombre d’obligations relevant des trois œuvres de pénitence traditionnelles (la prière, le jeûne et l’aumône). Cette pénitence peut se prolonger sur plusieurs années. Au terme, l’évêque en délie le pénitent, lui accordant le pardon de Dieu tout en le réintégrant dans la communauté ecclésiale. Si cette pénitence n’a pu être acquittée du vivant du pénitent, elle se poursuit dans l’au-delà jusqu’à ce qu’elle soit parvenue à son terme.

Sensibles à l’action de Dieu dans ce processus pénitentiel, les Églises d’Orient pensaient cette poursuite de la pénitence dans l’au-delà en termes de « postes de douane » par lesquels le pénitent passait, se déchargeant progressivement de ses fautes, pour en arriver finalement à la pleine vision de Dieu. D’où, toujours en lien avec la discipline pénitentielle de l’Église antique et sa continuation éventuelle après la mort, l’affirmation en Orient d’une illumination progressive de la part de Dieu qui décharge du poids des fautes commises, et, en Occident, celle d’une expiation qui prend directement en compte la liberté engagée dans les actes commis. Ce processus est soutenu, en Orient comme en Occident, par la prière de la communauté ici-bas.

Schéma des notions de purgatoire dans l'Église antique et médiévale

« Cette interprétation de la purification dans l’autre monde constitue désormais une formulation claire de l’idée qui fonde la doctrine occidentale du purgatoire », remarque le card. Ratzinger. Du regard porté initialement sur la fin des temps, l’attention se centre désormais sur le temps qui suit la mort en lien avec la pénitence ecclésiale, motivant la prière de l’Église pour les fidèles défunts aussi bien en Orient qu’en Occident, avec de part et d’autre une sensibilité différente quant à la manière de se représenter la purification en question.

L’Église du premier millénaire

L’Église du premier millénaire se situe encore dans la perspective du retour du Christ au dernier jour, l’au-delà constituant en quelque sorte pour elle un lieu d’attente à la manière du shéol vétéro-testamentaire. S’inspirant du quatrième livre d’Esdras, Ambroise affirme que les âmes ne recevront leur juste salaire qu’à la plénitude des temps. Séparées de leur corps, elles séjournent successivement dans les différentes demeures du ciel dont le Christ a parlé (Jn 14,2). Elles jouissent ainsi d’un avant-goût de leur sort à venir, les unes dans l’amertume, les autres dans la fierté et la joie. Les paliers qu’atteignent les élus s’éstagent comme les jours de la semaine qui conduisent à l’octave éternelle. La dimension sociale est fort présente dans cette perception de l’au-delà. Augustin parle quant à lui de l’au-delà en termes d’abris mystérieux (occulta sedes secreta et abdita receptacula).

La répartition quadripartite de l’au-delà qu’il adopte deviendra la référence commune en Occident jusqu’à l’entrée dans le second millénaire : outre les « justes » et les « impies », il y a les « moins bons » et les « moins mauvais ». L’Église intercède pour les moins bons. Quant aux moins mauvais, ils pourront bénéficier d’un allègement de leur peine au jugement dernier, cette peine ne demeurant pas moins éternelle. Si l’on dit : c’est dans l’intervalle de temps compris entre la mort du corps actuel et la résurrection des corps après laquelle luira le jour suprême de la condamnation et de la récompense, que les âmes des défunts passent par ce feu temporaire, je n’y contredis pas, car c’est peut-être vrai. Il est bien possible en effet que la mort même du corps fasse partie de cette tribulation (purification), et que cette tribulation soit ressentie par chacun au cours du temps qui suit la mort, selon la nature de l’édifice qu’il a construit.

La théologie médiévale

Avec l’entrée dans le deuxième millénaire s’impose un nouvel état d’esprit. La question du sort de l’âme immédiatement après la mort passe à l’avant-plan. L’attente du Christ au dernier jour cède le pas au désir de voir Dieu. Au mode de pensée symbolique des Pères se substitue un mode analytique. C’est dans ce contexte qu’apparaît pour la première fois, en 1196, sous la plume de Pierre le Mangeur, le substantif « purgatoire ». Son apparition marque le passage de l’adjectif qualifiant un état au substantif qui désigne un lieu. La croyance qui s’est le plus fortifiée entre le ive et le xie siècle et qui a créé le terrain le plus favorable à la naissance du Purgatoire, c’est la pratique des prières, et plus largement des suffrages pour les morts. Le purgatoire se dessine avec une topographie triade: ciel, purgatoire et enfer.

Thomas d’Aquin localisait le purgatoire au-dessus de l’enfer « de sorte que ce soit le même feu qui torture les damnés de l’enfer et qui purifie les justes dans le purgatoire. » La souffrance qui cause ce feu dépasse toute souffrance humaine sur terre. Tout en concevant le purgatoire comme un troisième lieu entre le ciel et l’enfer, il tendait à l’« infernaliser », la différence étant que le purgatoire est provisoire et l’enfer éternel. Il estimait qu’une quarantaine d’années constituait une bonne mesure pour estimer la durée en purgatoire, tout en soulignant que les âmes en purgatoire ne méritent pas. Leur volonté est déjà façonnée en Dieu, mais leur purgation purifie les suites du péché.

Carte montrant les concepts médiévaux du ciel, purgatoire et enfer

Le Magistère et les échanges with l’Orient

Les tentatives d’union avec les Églises d’Orient ont contraint le Magistère à préciser sa position. Les Grecs restaient à une purification par illumination progressive; l’Occident parle de peines purifiantes. Innocent demanda aux Grecs, en 1254, d’appeler ce lieu « purgatoire » tout en mentionnant le feu. Florence (1445) approfondit la question; le Magistère se démarque de la théologie orientale en distinguant lieu et feu matériel. Le terme purgatoire n’est pas explicitement utilisé en Égypte grecque, mais la doctrine demeure une purification après la mort, avec une durée déterminée par rapport au jugement.

À la fin du XVe siècle, Catherine de Gênes transforme la vision en la libérant de l’approche purement juridique et en l’associant à une expérience spirituelle d’amour. Elle voit l’âme comme attirée vers Dieu par une transformation qui ressemble à un feu, mais dirigée par l’amour divin, non par la peur. Le purgatoire devient alors une purification aimante, une guérison intérieure par l’amour. Benoît XVI et le Magistère plus tardif insistèrent sur l’idée que le feu est l’amour de Dieu qui purifie et guérit, et que le purgatoire n’est pas une punition mais une guérison nécessaire pour la vision béatifique.

Le purgatoire : c'est dans la Bible !

Le temps après Vatican II et aujourd’hui

Le concile Vatican II et le Catéchisme de l’Église catholique réaffirment que le purgatoire est une étape de purification vers la gloire et la communion bienheureuse. Le pape François rappelle dans Spes nulla confundit la nécessité de prier pour ceux qui ont achevé leur parcours terrestre et l’importance de la communion des saints. La prière pour les défunts demeure une pratique vivante, et la messe est présentée comme le sacrifice du Christ rendu présent qui peut aider à hâter leur délivrance. La prière, le chapelet, les pèlerinages et les indulgences ne sont pas des transactions, mais des échanges d’amour à travers lesquels nous coopérons à la purification des âmes.

Beaucoup de témoins modernes, comme les fidèles de Montligeon, montrent que le purgatoire est lumineux et qu’il est de notre devoir dépoussiérer les images négatives pour accueillir une compréhension plus fidèle et joyeuse. Le purgatoire est une joie et une souffrance simultanées: joie de la certitude du salut et souffrance de l’attente avant la vision face à face de Dieu. C’est une invitation à grandir dans l’amour, à se détacher des attachments terrestres et à s’ouvrir à la miséricorde divine, afin de devenir pleinement nous-mêmes en Dieu.

Tableau récapitulatif des idées clés

AspectCe que dit l’enseignement
NatureÉtat temporaire de purification après la mort
ObjectifPréparer à la vision de Dieu et à la joie du ciel
Mode de purificationFeu purificateur, purgation par l’amour et la grâce
DuréeVariable selon les actes et les prières, mais finalement vers la béatitude
Rôle des vivantsPrière, messe, indulgences pour aider les défunts

Le purgatoire n’est pas l’image d’un lieu sombre et sadique, mais celle d’un chemin d’amour où l’âme est guérie pour aimer éternellement. C’est une réponse à la miséricorde de Dieu qui veut que chaque âme soit prête à contempler son visage.

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