À l’ombre d’un noisetier, une chaîne rouille sur le portail grand ouvert. La caravane n’est plus là. Le hangar a perdu sa toiture. Trois ans après la mort de Lady, le « refuge de la dernière chance » de Pauline S. est à l’abandon. Des vestiges de meubles jonchent la prairie. Sous les orties, on aperçoit, près d’un gilet gris, un livre illustré consacré aux reptiles. À l’entrée d’un box, une licorne et un lapin en peluche prennent le soleil. Plus loin, prisonnier d’un reste de clôture tombée au sol, un ourson est couché, entouré de centaurées. Partout, la végétation a recouvert les traces du séjour de Pauline S. Ici même, il y a trois ans, plus un brin d’herbe ne subsistait. C’est ce qui frappait tous ceux qui s’aventuraient sur le terrain de Pauline S. Les chevaux, trop nombreux pour un pré de cette taille, fouillaient désespérément la terre battue. Elle-même reconnaissait qu’il était « un peu surpâturé », elle évoquait des pourparlers avec un agriculteur qui pourrait peut-être lui louer un autre champ. En attendant, assurait-elle, elle nourrissait ses bêtes avec du foin. À ceux qui s’étonnaient de la modestie de ses réserves, elle annonçait qu’elle devait justement être livrée le lendemain. Elle estimait que ses animaux étaient bien nourris. Son vétérinaire n’était pas de cet avis. Plusieurs fois, il a indiqué à Pauline S. que les quantités fournies étaient insuffisantes, qu’elle n’avait visiblement pas les moyens de garder autant d’animaux. Il n’a pas mentionné les impayés accumulés - le confinement l’avait privée de ses missions d’intérim, il comprenait - mais il a suggéré qu’on abusait de sa gentillesse. Il a dit : « Bon et bête, ça commence par la même lettre. »
À son bureau des Informations Dieppoises, Augustin Bouquet des Chaux fait défiler les clichés sur son écran. Ils lui semblent tous plus atroces les uns que les autres. En un mot : impubliables. Il relève les yeux vers la petite brune qui vient de débarquer au journal avec sa clé USB pleine de gros plans gores. L’événement dont Pauline S. est venue lui parler a eu lieu deux semaines plus tôt : le samedi 6 juin 2020, en début d’après-midi, elle a trouvé une de ses juments à terre, agonisante, l’oreille droite coupée et la tête déchiquetée. Cinq minutes après, Lady avait cessé de respirer. Pauline S. a trouvé que sa jument ressemblait à « un cheval de zombie ». Elle l’a photographiée puis, pour la protéger des mouches, elle a déposé un linge sur sa tête. Ensuite, sur les conseils de son petit ami, elle a appelé la police.
Avec Brandon, c’est du sérieux. Déjà quatre mois qu’ils se fréquentent. Il a 24 ans, elle presque 23. Ils ont l’intention de se pacser « dans un an ou deux ». Militaire, il est basé dans la Sarthe. Quand il a une permission, le week-end, il rejoint Pauline S. sur la Côte d’Albâtre, dans la caravane qu’elle occupe depuis l’été 2019 dans la campagne normande, entre Martin-Église et Grèges. Là, sur un peu plus de trois hectares loués à un garçon coiffeur à la retraite, elle veut ouvrir un « refuge de la dernière chance » pour les animaux condamnés à l’abattoir. Le 6 juin, les policiers sont arrivés en début de soirée. Pauline S. leur a parlé du drone qui, parfois, survole son herbage. De l’homme qu’elle a surpris sur son terrain, au cours d’une ronde de nuit (elle est insomniaque). De la tête de chevreuil retrouvée accrochée à sa barrière quelques semaines plus tôt. Puis Brandon a livré le résultat des « recherches » qu’il a menées sur Internet : si, sur une carte, on relie tous les lieux où des chevaux ont été retrouvés morts avec une oreille coupée au cours des cinq dernières années, un pentagramme se dessine. Pour lui, la piste satanique s’impose. Les policiers, eux, ont estimé qu’il s’agissait sans doute d’une attaque de corbeaux.
- La jeune femme en était là quand elle est tombée sur le post de Loïck Crampon, dont l’âne Scipion a été retrouvé mort dans son pré, un œil crevé et une oreille coupée, le vendredi 19 juin, à soixante kilomètres de Dieppe. À son message, il a joint un article du Nouveau Détective tiré du numéro du 27 mai. Le journal des amateurs de faits divers a repéré quatre cas récents de chevaux « torturés à mort » dont l’oreille droite a été « découpée avec une précision chirurgicale » et « emportée comme un trophée » par « des salauds insaisissables » - un « gang de massacreurs de chevaux ». L’hebdomadaire est formel : « Tous les chevaux de France sont aujourd today menacés. »
- Sur la couchette fleurie qu’elle partage avec une dizaine d’animaux en peluche, Pauline S. a lu les centaines de commentaires indignés, vengeurs et solidaires sous le post de Loïck Crampon. Elle l’a contacté sur Messenger. Elle lui a dit qu’elle était victime, comme lui. Elle a mentionné l’oreille coupée de Lady. Ils ont poursuivi la conversation par téléphone. L’éleveur a assuré qu’il fallait « faire du bruit » pour que des moyens importants soient alloués à l’enquête. Alors, entre deux sanglots, Pauline lui a annoncé qu’elle avait déjà démarché des médias.
- Augustin Bouquet des Chaux, le journaliste des Informations Dieppoises, est donc le premier à lui avoir répondu. L’actualité est un peu creuse et l’histoire de Pauline S. lui semble intéressante. Lors de sa dernière « tournée », cet exercice qui consiste à appeler les commissariats, les gendarmeries et les casernes de pompiers pour recenser les faits divers, un gendarme l’a justement alerté sur une accumulation de morts suspectes d’équidés. Son article est mis en ligne le mardi 23 juin, en fin de journée. Une photo de Lady - encore en vie - est montée en Une de l’édition papier. Manchette : « Une jument massacrée près de Dieppe ».
- Le 25 juin, la propriétaire de Lady dépose plainte contre X pour « sévices graves ou acte de cruauté envers un animal ». Le lendemain, Pauline S. passe à la télé. Filmée dans sa pâture par une équipe de France 3 Normandie, elle explique que sa jument a été « attaquée à l’acide ». Face caméra, elle déclare : « Je ne dors plus et je n'ai qu'une envie, c'est de retrouver - excusez-moi l'expression - l'enfoiré qui a fait ça. » Cut. Dans le commentaire qui accompagne les images, le journaliste Grégory Archiapati ne s’embarrasse pas de conditionnel : « La jument de Pauline S. a été torturée ». Il a dû travailler rapidement : son sujet devait être prêt pour le « 19/20 ». Mais la jeune femme, « vraiment dévastée », lui a semblé « super sincère » et « honnête dans sa démarche ».
- Ce soir-là, la rage et le chagrin de Pauline S. crèvent l’écran. Son nom : « Justice pour nos chevaux ». Ce groupe devient aussitôt une référence pour les médias. Et parce qu’elle en est l’administratrice, Pauline S. s’impose comme une porte-parole naturelle des victimes. Sur son téléphone Samsung, elle répond à tous les messages qui affluent jour et nuit. Elle appelle à redoubler de vigilance devant un cadavre : « Des propriétaires ont pu penser que leur animal était décédé de mort naturelle, puisqu’il avait commencé à être mangé par des corbeaux. »
Drôles de Dames
Dans le milieu dieppois de la protection animale, Pauline S. n’est pas une inconnue. Elle a 18 ans lorsqu’elle s’engage au sein de la SPA locale. Les mercredis et les samedis, elle s’occupe des chiens, et se confie aux autres bénévoles - elle dit tout le temps : « Je suis un vrai moulin à paroles ». Elle raconte qu’elle rêvait de devenir douanière mais « personne n’a jamais cru en [elle] ». Surtout pas sa famille. Toute son enfance, estime-t-elle, elle n’a jamais été qu’un « alibi » : sa mère profitait de leurs promenades pour « se faire sauter par le voisin dans une ruelle ». Lorsqu’elle était au collège, ses parents se sont séparés. À 15 ans, sa mère l’a mise à la porte. Elle s’est retrouvée chez son père qui a sombré dans l’alcool. Depuis, elle cherche des parents de substitution partout. Un temps, deux responsables associatives, Martine et Sylvie, veillent sur elle. Pauline S. : « Vous êtes mes mamans. » Toutes les trois, elles organisent des « sauvetages » d’animaux. Elles se font appeler « Les Drôles de Dames », en référence aux détectives de la série télévisée. Lors d’une expédition, Pauline S. leur annonce solennellement que les bêtes sont toute sa vie parce qu’elle ne peut pas avoir d’enfants. Les trois femmes deviennent intimes. Et puis, un jour, une dispute éclate entre Martine et Sylvie, et c’est la fin du trio.
Bébés
Cet microcosme est marqué par une concurrence acharnée. L’orgueil et la générosité sont inextricables : c’est à qui sauvera le plus d’animaux. Depuis qu’elle s’est lancée dans son projet de refuge, à l’été 2019, Pauline S. s’est imposée dans cette compétition informelle. Via des associations qui cherchaient à les placer, ou directement auprès de particuliers qui avaient publié des annonces sur les réseaux sociaux, elle a peu à peu recueilli des lapins et des furets, des reptiles et des cochons vietnamiens, cinq chats, quatre chiens, douze chevaux, deux poneys. Sans compter trois autres équidés accueillis en pension, contre un peu d’argent. Sur Insta, elle s’adresse à ses « bébés » : « Maman t’aime fort ». Parfois, elle ajoute : « L'amour n'a pas de frontière. » Elle est « une amoureuse des animaux » - c’est ainsi qu’Arnaud Commun, reporter à Paris Normandie, choisit de la présenter. Plusieurs médias reprendront cette formule.
Au fil des interviews, lorsqu’elle décrit la coupe « chirurgicale » de l’oreille de Lady, Pauline S. se met à brandir un élément supplémentaire de légitimité : elle précise qu’elle travaille « en milieu hospitalier ». Il lui arrive, en effet, d’effectuer des missions dans une clinique : elle y fait le ménage. L'agence d'intérim lui propose aussi des remplacements ponctuels « dans le milieu de la vente ». Brandon et ses grands-parents maternels la dépannent comme ils peuvent. Mais en attendant d’avoir l’âge de toucher le RSA, elle dit que sa vie, c’est « article 22, démerde-toi comme tu peux ».
Sa situation est un peu floue, mais les reporters s’en accommodent. Pourquoi d’ailleurs s’autoriseraient-ils à douter d’elle ? Parce qu’elle est jeune ? Parce qu’elle vit dans une caravane qui pue la litière ? « Les policiers ne m’ont vraiment pas prise au sérieux au départ », rappelle sans cesse Pauline S. Pas question pour les journalistes de reproduire la même erreur.
Trophée
Le 13 juillet, dans une « enquête sur le gang de tueurs de chevaux », Le Parisien se fait l’écho d’une note du Service central du renseignement territorial (SCRT), qui met en évidence « une véritable volonté de porter atteinte aux équidés de manière générale tout en gardant une oreille en trophée ». Les agents du renseignement pensent que « les auteurs » ont « des connaissances et des compétences dans le monde équestre ». Mais leurs « réelles intentions » restent mystérieuses : « superstition, fétichisme, rituel satanique, sectaire ou autre » ? Une cellule spécialisée de la gendarmerie coordonne désormais l’enquête au niveau national. Face à la menace, Pauline S. Certains organisent des rondes avec leurs voisins et relèvent les plaques d’immatriculation des véhicules inconnus, d’autres s’équipent en caméras et préviennent : « Le fusil est chargé ». Pauline S., elle, a installé une clôture électrifiée avec l’aide de son ami Christophe. Ils ont sympathisé six mois plus tôt lors d’un repas au Buffalo Grill organisé pour les dix ans d’une association canine. Elle lui a parlé de son amour des chevaux. Lui de sa passion pour les galgos, les lévriers espagnols. Depuis, elle le voit « comme un papa ». (Précisons que Christophe est le frère de Martine - que Pauline S. a longtemps considérée « comme une maman ». Pauline S. ne les voit jamais ensemble : le frère et la sœur, brouillés, ne se parlent plus.)
Star
Les semaines passent et la panique s’installe. Au mois d’août, les autorités recensent « une trentaine de cas » depuis le début de l’année 2020. Le groupe « Justice pour nos chevaux » compte désormais près de 20 000 membres : des éleveurs et des gendarmes, des wiki-enquêteurs et des sympathisants. Des journalistes, aussi. Pauline S. continue à répondre à leurs sollicitations. « Ces monstres procèdent par série », explique-t-elle au Figaro. Christophe la met gentiment en garde : il trouve qu’elle se « prend pour une star ». Brandon, lui, ne supporte plus cette manie d’accorder des entretiens. Quand il est là, c’est un sujet de frictions. Mathilde Carnet, correspondante en Normandie pour BFMTV, en fait les frais.
Alors qu’elle a rendez-vous pour une interview, elle se gare le long de la départementale et appelle Pauline S. pour signaler son arrivée en bas du chemin qui mène à la pâture. Brandon décroche. Concert d’insultes. La journaliste fait demi-tour. Pour la chaîne d’info continue, il n’est cependant pas pensable de se priver d’un tel témoignage. La correspondante revient sur les lieux un jour où Pauline S. est seule. Et puis, le 25 août, la jeune femme, un keffieh autour du cou, apparaît en direct sur BFMTV. La présentatrice, Aurélie Casse, l’interroge : « Vous arrivez à les recenser [les cas] ? Parce que moi, en préparant l’émission, je n’ai pas trouvé de décompte vraiment clair… » Pauline S. accède au rang d’experte télévisuelle. Sur les réseaux, quelques messages dissonants apparaissent. « Ce soir je suis folle de rage, de tristesse… On me dit "allume la télé, vite !" Je vois cette fameuse jeune femme toute gentille d’apparence interrogée par BMFTV ! Mais aucun journaliste ne réagit.

Ministre
Deux jours plus tard, la gendarmerie diffuse le portrait d’un homme surpris par le propriétaire d’un ranch dans l’Yonne en train de s’en prendre à un poney. Le ministre de l’Agriculture, Julien Denormandie, se rend dans un centre équestre et dénonce « des actes de cruauté d’une barbarie inimaginable ». Un portrait robot, la mise en scène de la mobilisation du gouvernement, et la fin des grandes vacances dans les rédactions : il n’en fallait pas plus pour relancer une salve de papiers sur « le mystère de l’été ». Des journalistes de France Info, L’Obs, La Stampa et Radio Canada demandent les coordonnées de Pauline S. à leurs confrères de Paris Normandie et des Informations Dieppoises. Ces derniers s’assurent de son accord par SMS mais plusieurs journalistes tombent sur son répondeur. Ceux qui la relancent au début de la deuxième semaine de septembre constatent que son numéro de téléphone n’est plus attribué. Ses comptes sur les réseaux sociaux, quant à eux, sont désactivés. Pauline S. a disparu.
Le mystère des chevaux mutilés - C à Vous - 01/09/2020
À l’ombre d’un noisetier, une chaîne rouille sur le portail grand ouvert. La caravane n’est plus là. Le hangar a perdu sa toiture. Trois ans après la mort de Lady, le « refuge de la dernière chance » de Pauline S. est à l’abandon. Des vestiges de meubles jonchent la prairie. Sous les orties, on aperçoit, près d’un gilet gris, un livre illustré consacré aux reptiles. À l’entrée d’un box, une licorne et un lapin en peluche prennent le soleil. Plus loin, prisonnier d’un reste de clôture tombée au sol, un ourson est couché, entouré de centaurées. Partout, la végétation a recouvert les traces du séjour de Pauline S. Ici même, il y a trois ans, plus un brin d’herbe ne subsistait. C’est ce qui frappait tous ceux qui s’aventuraient sur le terrain de Pauline S. Les chevaux, trop nombreux pour un pré de cette taille, fouillaient désespérément la terre battue. Elle-même reconnaissait qu’il était « un peu surpâturé », elle évoquait des pourparlers avec un agriculteur qui pourrait peut-être lui louer un autre champ. En attendant, assurait-elle, elle nourrissait ses bêtes avec du foin. À ceux qui s’étonnaient de la modestie de ses réserves, elle annonçait qu’elle devait justement être livrée le lendemain. Elle estimait que ses animaux étaient bien nourris. Son vétérinaire n’était pas de cet avis. Plusieurs fois, il a indiqué à Pauline S. que les quantités fournies étaient insuffisantes, qu’elle n’avait visiblement pas les moyens de garder autant d’animaux. Il n’a pas mentionné les impayés accumulés - le confinement l’avait privée de ses missions d’intérim, il comprenait - mais il a suggéré qu’on abusait de sa gentillesse. Il a dit : « Bon et bête, ça commence par la même lettre. »