Les amateurs de faits divers insolites connaissent sans nul doute le nom de Georges Le Gloupier. Sous ce pseudonyme se cache le personnage mystérieux qui, périodiquement, attire l’attention des médias en jetant des tartes à la crème au visage de représentants dûment choisis de l’establishment culturel. Noël Godin, ci-devant critique de cinéma et « conseiller balistique » de Le Gloupier, en est l’inspirateur et l’acteur central, dont l’action a profondément marqué l’histoire de l’humour politique.
Terreur des red carpets, cauchemar de l’intelligentsia germanopratine, bête noire de l’establishment financiaro-politique, Noël Godin mène depuis cinq décennies le plus bravache des combats comiques contre « les … » entartant les puissants avec tartes chantilly et un cri siglé « gloup-gloup ». L’ouvrage Anthologie de la subversion carabinée, publié par l’Age d’Homme, en est l’aboutissement intellectuel et stratégique, recensant quelque cent cinquante auteurs et décrivant une « croisade pâtissière » qui cherche à « faire un mauvais parti aux couillonneries trônantes ». Ce travail constitue le catalogue magnifique d’une subversion de tous les pouvoirs, mêlant humour, philosophie et théorie politique.
Né à Liège le 13 septembre 1945, Noël Godin grandit dans un milieu modeste et développe très tôt une passion pour le cinéma d’auteur. Dès l’adolescence, il se passionne pour Fritz Lang et collectionne Les Cahiers du cinéma et Positif. Étudiant, il remporte le Prix des jeunes critiques et rejoint la rédaction d’une publication cinématographique belge, avant de multiplier les contributions à Ciné Revue et Actuel dans les années 1960. Parallèlement, il invente en 1968 le personnage fictif de Georges Le Gloupier pour publier de fausses critiques et des interviews apocryphes.
Les premières actions d’entartage apparaissent au cours des années 1968‑1969, lorsque Godin, avec un complice, s’en prend à Marcel De Corte et, le 11 décembre 1969, réalise son véritable coup d’envoi à l’université de Louvain en entartant Marguerite Duras. L’insulte est immortalisée par les médias, et Godin théorise ensuite l’« anarco-pâtisserie » comme forme d’humour anti-autoritaire destinant à révéler la nature humaine des « cuistres » médiatiques. Ses entartages ne sont jamais solitaires mais collectifs, menés par des commandos déguisés en Georges Le Gloupier et armés de tartes à la crème.
L’évolution de sa pratique se décline en trois phases distinctes: les canulars littéraires des années 1960, les entartages pionniers des années 1970, et une articulation plus mûre où l’humour politique devient une méthodologie. Godin refuse toute récupération politique et affirme que l’entartage n’est pas une simple blague mais une philosophie: rappeler aux puissants qu’ils ne sont que des humains. Ses « performances » ne suivent pas le schéma d’un spectacle: elles se déploient dans l’espace public sans billetterie ni scène délimitée, avec des équipes de complices qui incarnent le personnage.
Parmi les épisodes célèbres, l’entartage de Bernard-Henri Lévy à Liège en 1985 et ses suites sur près de vingt ans constituent la saga la plus longue de sa carrière. D’autres entartages médiatisent la notoriété de l’homme: Jean-Luc Godard au Cannes en 1997, Patrick Bruel à Bruxelles en 1993, Bill Gates à Bruxelles en 1998, et Nicolas Sarkozy à Bruxelles en 1997, chacun devenant un épisode marquant dans le récit d’une contestation par l’humour et l’absurde. La cathédrale de Nantes en 1996 et d’autres interventions publiques témoignent également d’une stratégie de choquer pour dénoncer les élites publiques.
Le travail de Godin s’inscrit dans une lignée critique qui place le spectacle au cœur de la contestation: l’anarco-pâtisserie devient une forme de philosophie pratique, où le rire révèle les mécanismes de pouvoir et de symbolique sociale. Sa méthode articule préparation méticuleuse, reconnaissance des lieux et répétitions, avec une conduite collective où chaque entarteur agit sous l’égide du personnage. Cette approche a nourri une tradition européenne d’humour contestataire et a influencé des générations d’artistes et d’activistes, notamment en France avec des figures comme François Ruffin et des pratiques similaires dans l’art contemporain.
Le personnage et l’héritage
Derrière la figure médiatique de Georges Le Gloupier se cache un homme profondément cultivé, critique de cinéma et penseur de l’humour politique. Godin voit en BHL l’incarnation parfaite du « cuistre médiatique » et explique que multiplier les farces permet de rendre le quotidien plus ludique, tout en indiquant que l’entartage n’est pas une agression mais une révélation des véritables dynamiques du pouvoir. Marié avec Sylvie, il partage sa vie entre activisme pâtissier et critique culturelle, et son œuvre s’inscrit dans une tradition libertaire spécifiquement belge mêlant surréalisme, anarchisme et autodérision.
Son action ne se limite pas à des gestes isolés: elle est devenue une école d’humour underground et a contribué à l’émergence d’une dramaturgie politique où le rire et le subversif dialoguent. L’influence de Godin se mesure aujourd’hui dans l’adaptation de cette logique par des mouvements et des artistes à travers le monde, jusqu’à Banksy et Ai Weiwei qui mettent en scène des happenings politiques mêlant critique sociale et arts visuels. L’héritage est aussi sociologique: en dévoilant les mécanismes de la domination symbolique, Godin montre que le pouvoir repose largement sur la mise en scène et propose une contre-spectacle comme outil de questionnement.
Sa vie et son œuvre interrogent les frontières entre art, politique et humour. Son œuvre théorise une forme d’humour politique où la crème pâtissière devient philosophie et où l’entartage, transformé en art performatif, démontre que le rire peut être une arme pacifique contre les puissants et les prétentieux. Ainsi, Noël Godin occupe une place unique dans l’histoire culturelle belge, et son influence pertinente résonne encore aujourd’hui dans les pratiques d’activisme créatif et dans l’héritage des situationnistes comme Guy Debord, qui considéraient que la société du spectacle doit être combattue par le spectacle lui-même.
Tableau des épisodes marquants
| Entartage | Année | Lieu | Cible |
|---|---|---|---|
| Bernard-Henri Lévy | 1985-2006 | Liège | BHL |
| Godard | 1997 | Cannes | Jean-Luc Godard |
| Patrick Bruel | 1993 | Bruxelles | Bruel |
| Bill Gates | 1998 | Bruxelles | Bill Gates |
| Nicolas Sarkozy | 1997 | Bruxelles | Sarkozy |
| PPDA | 1994 | Roland-Garros | Pierre Poivre d’Arvor |
En complément de son activité publique, Godin publie Crème et châtiment : mémoire d’un entarteur (1995), et contribue à Siné Hebdo, Psikopat, La Mèche et CQFD. Sa pensée se poursuit dans les analyses historiques et sociologiques qui le situent dans la lignée des situationnistes et des critiques de la société du spectacle, tout en préfigurant des formes modernes d’activisme visuel et de performance critique.
