La région de Lorraine, riche d'un patrimoine industriel et agricole, a toujours été intimement liée à l'art de la meunerie. Des installations modernes aux vestiges d'antan, l'histoire des moulins en Lorraine est un récit de savoir-faire, d'adaptation technologique et de résilience face aux épreuves du temps, notamment les conflits. Cette exploration nous mènera des innovations contemporaines du moulin Rausch à Woippy aux témoignages d'un passé industriel préservé dans des lieux comme la scierie du Rupt-de-Bâmont, en passant par des sites emblématiques tels que les Grands Moulins de Metz et le moulin de Haut-Apach.
Le Moulin Rausch à Woippy : Renaissance et Modernité après la Guerre
L'histoire récente de la meunerie en Lorraine est marquée par la reconstruction et l'innovation, comme en témoigne le moulin Rausch à Woippy. Inauguré en présence de personnalités de la meunerie et de la boulangerie, ainsi que de représentants de l'O.N.I.C. et de la corporation des boulangers de la Moselle, ce moulin représente une avancée technologique significative. Sa haute stature neuve, dressée au bord de la route nationale Metz-Thionville, symbolise une renaissance après les destructions de la Seconde Guerre mondiale.
En 1944, M. Rausch, alors exploitant d'un moulin à Frauenberg près de Sarreguemines, a vu son installation anéantie par la guerre. La région de Metz, ressentant un besoin criant de farine, a vu l'autorisation accordée à M. Rausch pour reconstruire à Woippy. Dix jours avant la visite de presse, le moulin Rausch commençait à fournir une qualité exceptionnelle de farine aux boulangers messins et de la banlieue. Cette excellence est attribuée à une technique entièrement nouvelle de fabrication et à des installations modernes. Avant l'ouverture du moulin Rausch, les boulangers de Metz dépendaient de meuneries situées dans le Nord et à Strasbourg. Bien que la qualité de la farine livrée fût excellente, les nouveaux procédés du moulin de Woippy garantissent un élément de base pour la fabrication du pain absolument sans reproche, sain et répondant aux exigences de la ménagère et du corps médical.
L'établissement, un immeuble de rez-de-chaussée et quatre étages, fonctionne de manière entièrement automatique. Le personnel est réduit à un minimum, un seul surveillant veillant sur un tableau électrique qui contrôle la bonne marche des 38 moteurs de l'installation. Les travaux de construction ont débuté en 1948, nécessitant cinq années avant la mise en production du premier sac de farine. Actuellement, le moulin produit 200 quintaux par jour. Le processus de transformation du blé en farine est sophistiqué, impliquant une soufflerie qui achemine le produit brut vers diverses machines : nettoyeuse, plisseuse, décortiqueuse, broyeuse, séparateurs d'impuretés, calibreuse, trieuse, tamiseur, et mélangeur. Certaines de ces opérations, comparables au laminage d'un lingot d'acier, sont répétées plusieurs fois. L'aspirateur d'air, qui propulse les produits dans les tubes menant aux machines, débite 54 000 litres d'air par minute. Ce système remplace le vieux principe des vis sans fin élévatrices. Le blé, les déchets, la moulure, la semoule, et la farine sont canalisés et transportés par le vent à travers des tuyaux, dont une partie est vitrée à l'arrivée dans les machines pour permettre une vérification visuelle du bon fonctionnement.
Bien que les 200 quintaux par jour ne suffisent pas à approvisionner tous les boulangers de Metz et de sa banlieue, la quantité produite, qui remplace celle venant du Nord, se distingue par sa qualité supérieure. Le blé de Lorraine, traité localement, est jugé plus riche que les blés du Nord. Le moulin de Woippy, encore en phase d'essais, envisage l'ajout d'un laboratoire et d'un service d'emballage pour permettre une vente directe de farine par l'intermédiaire des commerçants messins. Metz dispose ainsi de son propre moulin, comblant un manque jusqu'alors ressenti dans la région, promettant une amélioration de la qualité du pain proposé aux citadins.

La Scierie du Rupt-de-Bâmont : Un Ancien Moulin Devenu Musée du Bois
Dans un tout autre registre, la scierie du Rupt-de-Bâmont, située à Saulxures-sur-Moselotte, offre un aperçu fascinant de l'évolution des sites industriels historiques. Propriété de la commune depuis 1998, ce lieu était à l'origine un moulin à farine du XVIIIe siècle. En 1927, il fut transformé en scierie, doté d'une roue à augets de 4,20 mètres de diamètre. La scierie, qui a cessé son activité en 1988, est aujourd'hui le siège du musée du bois.
Géré par l'association du patrimoine, qui compte une trentaine de membres, le musée est animé par une quinzaine de bénévoles qui accueillent le public. Le site, qui chevauche le ruisseau du même nom, voit ce dernier actionner la roue à augets, témoignant de l'ingéniosité hydraulique d'antan. Les visiteurs peuvent y découvrir les différents métiers du bois, les outils anciens, et observer le fonctionnement du haut-fer, une scie verticale. Jean-Jacques Claude, président de l'association du patrimoine, est le petit-fils de l'ancien propriétaire de la scierie, ajoutant une dimension familiale et personnelle à la préservation de ce patrimoine.

Le Moulin de Clefcy : La Fabrication de Farine Régionale dans les Vosges
Dans les Vosges, le moulin de Clefcy, situé à Ban-sur-Meurthe, s'inscrit dans une démarche de valorisation des produits régionaux. Ce moulin produit quotidiennement de la farine "Made in Lorraine" à partir de blé 100% régional. La volonté du directeur, Hervé Fichter, est de collaborer exclusivement avec des coopératives de la région pour l'approvisionnement en blé. La transformation de la céréale en farine suit un procédé précis, dont les étapes clés sont expliquées par Hervé Fichter lui-même.
Comment on fabrique la farine ??
Les Grands Moulins de Metz : Un Complexe Industriel Historique
Les Grands Moulins de Metz, anciennement connus sous le nom de moulins Vilgrain, constituent un témoignage important de l'industrie meunière du début du XXe siècle. Construits en 1912 sur la berge du canal de la Marne au Rhin, ces bâtiments forment un grand complexe industriel dédié à la fabrication de farine et de pain. Le site, implanté dans le quartier Stanislas-Meurthe, comprend des silos, des ateliers et une minoterie, le tout édifié en béton armé. Une particularité notable était la présence d'une bande transporteuse souterraine reliant le moulin à un quai de déchargement des céréales sur le canal. La famille Vilgrain, avec des figures comme Louis et son fils Ernest, a joué un rôle clé dans le développement de cette industrie.

Le Moulin à Farine de Haut-Apach : Un Patrimoine Hydraulique aux Trois Frontières
Situé en Moselle, dans la région des "Trois frontières" (France, Allemagne, Luxembourg), à proximité de Schengen, le moulin à farine de Haut-Apach est un site empreint d'histoire. Le moulin se compose d'un bâtiment principal abritant l'usine, avec un rez-de-chaussée, deux étages, et une maison d'habitation, ainsi que diverses dépendances. Construit sur le ruisseau de Mauderen, un cours d'eau à débit rapide qui se jette dans la Moselle, le moulin est établi dans un site boisé et bucolique, protégé des risques d'inondation.
La construction du moulin a nécessité des aménagements hydrauliques pour assurer un débit suffisant. Un canal d'amenée a été creusé en amont, tandis que le ruisseau suit un cours parallèle. Le débit d'eau vers les roues, situées en dessous, est régulé par une vanne ouvrière, avant que l'eau ne passe dans les douves sous le moulin pour rejoindre le ruisseau.
Les archives attestent de l'existence de ce moulin dès 1600, comme possession du duc de Lorraine Charles III, avant d'être acquis par le seigneur Jean de Morbach. Aux XVIIIe et XIXe siècles, le moulin connut une activité très développée, avec deux paires de meules, deux roues tournantes et un personnel nombreux, commerçant de la farine jusqu'en Allemagne.
L'historique familial retrace l'acquisition du moulin par Joseph Weber au début du XIXe siècle, suivie de la transmission à son fils Pierre. Un début d'incendie en 1847 nécessita une reconstruction partielle. À la fin du XIXe siècle, le moulin s'est modernisé avec l'installation de deux moulins à cylindre, augmentant considérablement le débit de mouture, et de plansichters pour le tamisage et le tri. Le système de transmission interne fut perfectionné avec des élévateurs à godets dans des conduits en bois.
Dans les années 1990, un litige de voisinage lié à des inondations a marqué la vie du moulin, aboutissant à un abaissement de la ligne d'eau légale du barrage. Cependant, un jugement de 2006 a reconnu le moulin de Haut-Apach comme "fondé en titre", grâce aux travaux d'un généalogiste. Cette procédure a ravivé l'intérêt pour la préservation de ce patrimoine, entraînant d'importants travaux de restauration. La fille du propriétaire actuel, Laurence, et son mari ont réhabilité une partie du moulin pour y habiter, avec le concours d'un architecte. Les restaurations se poursuivent, avec l'objectif de rénover les roues. L'avenir du moulin s'oriente vers les énergies renouvelables, avec l'étude de la construction d'une petite centrale hydroélectrique.

Le Moulin Beaudoin : Un Siècle de Mouture au Québec
Bien que situé hors de la région Lorraine, le moulin Beaudoin, érigé en 1860 sur le ruisseau de la Décharge du lac Caribou au Québec, illustre la longévité et l'importance des moulins communautaires. Il a servi à moudre les grains des cultivateurs locaux pendant plus d'un siècle. Construit par Pierre Beaudoin, le moulin a été opéré par ses descendants jusqu'aux environs de 1950, date à laquelle l'ancien mécanisme cessa d'être utilisé.
Le moulin était équipé de deux meules en pierre importées d'Allemagne et d'une scie à "chase", remplacée ultérieurement par une scie ronde. Sa grande roue, conçue à l'extérieur, utilisait de grandes boîtes en bois au lieu de palettes, une conception visant à augmenter la puissance de l'eau et la vitesse de rotation. La reconstruction du mécanisme du moulin à farine a été rendue possible grâce à l'implication de M. Martial Laflamme, maître d'œuvre dont l'expertise et l'ingéniosité ont été cruciales. Son parcours, marqué par des expériences variées, de la ferme familiale au métier d'électricien spécialisé dans les industries de haute technologie, puis à la gestion de biens meubles et immeubles dans un centre hospitalier, témoigne d'une grande polyvalence et d'une capacité à relever des défis. Son dicton, "il n’y a pas de problème…, il n’y a que des solutions !", résume son approche pragmatique.
L'histoire de Lorraine Langevin et Jean Turmel, bien que n'étant pas directement liée à un moulin spécifique en Lorraine, met en lumière des parcours de vie marqués par l'éducation, la carrière professionnelle et l'engagement familial, des valeurs qui sous-tendent souvent la pérennité des entreprises et des patrimoines locaux.
L'Évolution Technique et Sociale de la Meunerie
Au-delà des exemples spécifiques, l'histoire des moulins, qu'ils soient en Lorraine ou ailleurs, révèle une évolution constante des techniques et des modes de fonctionnement. L'indication "rue du Moulin" ne fait plus référence aux moulins à vent avec leurs ailes, mais souvent aux anciennes installations hydrauliques. Le long du cours de la Bièvre, par exemple, Jean Wingert a recensé dix-sept moulins, dont certains étaient encore en activité au début du XXe siècle.
Sous l'Ancien Régime, le moulin était, au même titre que le four, la propriété du seigneur local. Après la Révolution, la propriété des moulins banaux a évolué, donnant une nouvelle impulsion à la meunerie. Le XIXe siècle a été une période de transformations techniques majeures qui ont amélioré les rendements de cette industrie vivrière essentielle. La production de farine s'est diversifiée, s'accompagnant parfois de la fabrication de papier ou d'huile, démontrant la polyvalence de ces installations hydrauliques.
La transition des moulins traditionnels aux installations modernes comme le moulin Rausch illustre le passage d'une meunerie artisanale à une industrie de pointe, où l'automatisation et la technologie jouent un rôle prépondérant. Néanmoins, la préservation de sites comme la scierie du Rupt-de-Bâmont ou le moulin de Haut-Apach souligne l'importance de conserver la mémoire de ces savoir-faire ancestraux et de leur impact sur le paysage et l'économie régionale. La farine "Made in Lorraine", produite dans des moulins comme celui de Clefcy, témoigne quant à elle d'un retour aux sources, valorisant le terroir et la qualité des productions locales.