La Desserte rouge de Henri Matisse: histoire, caractéristiques et réception

La Desserte rouge est une huile sur toile d'Henri Matisse. Dans ce tableau de genre est représentée une salle à manger dont le même motif est utilisé sur la table et sur les murs (bleu, violet), donnant une impression de continuité. C'est à peine si une ligne très fine permet de distinguer la nappe qui couvre la table du papier peint (ou de la tapisserie) du mur. La composition est ouverte puisqu'on ne voit qu'une partie de la fenêtre et, au loin, une partie d'un bâtiment derrière une sinuosité du terrain. La fenêtre est traitée comme un tableau et le personnage sur la droite semble réduit à un élément de décor. L'extérieur qu'on aperçoit par la fenêtre contraste par la couleur avec le décor intérieur. Toutefois, la rondeur et la couleur de certains fruits sur la table se répètent dans des objets lointains (probablement des massifs de fleurs) qu'on aperçoit par la fenêtre.

Au premier plan, par la fenêtre, se dresse un arbuste assez dense. Le dialogue visuel se passe entre l'espace littéral et l'espace. La perspective n'est guère respectée, notamment par le rendu de la surface de la table, bien qu'elle soit établie par le rebord de la fenêtre et la chaise de gauche. À droite, une femme, personnage qui semble exercer la fonction de servante ou de bonne, dresse la table. Elle paraît malheureuse, pensive ou encore tout attentive à la tâche qu'elle accomplit. Sur la table se trouvent des fruits, du pain et deux carafes, dont l'une contient du vin rouge. Devant la fenêtre une chaise est tournée vers le spectateur, comme pour l'inviter à s'y asseoir. Une seconde chaise, dont on ne voit que le haut du dossier, se trouve derrière la table. En dépit d'un certaine mélancolie qui semble planer sur la scène, en raison de la position du personnage et de son attitude préoccupée, la couleur rouge dominante donne à cet intérieur une atmosphère chaleureuse qui s'oppose aux couleurs plus froides de l'extérieur.

Contexte et réception

Chloë Ashby, Les Couleurs de l'art : L'histoire de l'art en 80 palettes, Pyramyd, 2023, 256 p. Ruth R. Henri Matisse « La desserte rouge » 1908. Il s’agit d’une commande du collectionneur russe Chtchoukine. « La desserte » sera exposée dans son palais à Moscou, elle deviendra propriété de l’état avec la révolution. Cette desserte rouge a connu deux états antérieurs : d’abord d’un vert assez froid, puis en bleu (couleur initiale de la toile de jouy utilisée comme modèle). Elle est exposée comme harmonie en bleu au salon d’automne en 1908. S’agit-il d’une concession à l’amateur d’art russe ?

Matisse utilise des couleurs pures (rouge, jaune) auxquelles il associe les couleurs complémentaires (vert et violet) pour produire un effet de contraste maximum (condensé dans le noir et blanc du tablier de la servante). L’organisation du tableau est pensée en fonction des rapports de proximité, d’étendue et de surface des couleurs (une étendue de rouge appelle une surface verte). Ce parti pris justifie la phrase de Matisse : lorsqu’il met du vert, il ne cherche pas à représenter un paysage, mais il place la quantité de couleur nécessaire pour faire vibrer les couleurs et créer le contraste maximum qui produira un effet sur les sens du spectateur. La ligne courbe : prolifération des lignes courbes qui évoquent les arabesques de l’art islamique auquel Matisse est très sensible par sa dimension décorative.

  1. Les formes deviennent signes et se répondent les unes aux autres pour tisser des motifs (la servante et l’arbre, les “fleurs” et les oranges), selon un principe d’analogie.
  2. Le cannage de la chaise dessine une croix devant laquelle la servante s’incline.
  3. Remarque : « La dessert rouge » est une icône dans l’Art (comme la Joconde). Le mérite t-elle vraiment ? Il s’agit certainement d’un malentendu dont l’image médiatique est à l’origine.

En entrant dans la salle « Matisse » au Musée de l’Hermitage à Saint-Pétersbourg, le visiteur peut passer devant sans la remarquer. Son format modeste, ses couleurs éteintes (brun-rouge) font que la rencontre avec l’oeuvre déçoit les attentes (pour beaucoup, c’est la même expérience avec la Joconde). Le mythe n’est pas à la hauteur de la réalité. Toutes les reproductions évacuent cette réalité pour des raisons médiatiques.

Relations avec d’autres œuvres et thèmes récurrents chez Matisse

Henri Matisse « Nature Morte aux oranges » 1913. Huile sur toile 94 x 83 cm. « Les voyages au Maroc m’aidèrent à reprendre contact avec la nature mieux que ne le permettait une théorie vivante mais quelque peu limitée comme le Fauvisme. J’ai trouvé les paysages au Maroc tels qu’ils sont décrits dans les paysages de Delacroix et les romans de Pierre Loti. Un matin, à Tanger, je montais à cheval dans une prairie, les fleurs venaient jusqu’à la bouche du cheval. Le sujet : l’orange, présente dans de nombreuses toiles depuis 1896, est » L’emblème botanique de l’âge d’or » (Pierre Schneider, Matisse, Flammarion p.463).

Le sujet même du tableau « les oranges » est repoussé vers le fond et traité différemment de l’ensemble de la composition. Couleurs, lignes et espaces ne peuvent être évoqués séparément : ces différents éléments renvoient à deux espaces différents dans le tableau : celui du compotier de fruits et son environnement. Le sujet même du tableau est traité de façon réaliste et nous donne une vision convaincante du sujet représenté : les oranges, les feuilles vertes, les citrons et la poterie qui renvoient à « ce que l’on sait des choses ». L’espace environnant est dans la logique du Fauvisme, c’est-à dire, qu’il est conçu plus comme une partition musicale dans laquelle les couleurs et les lignes se répondent avec des timbres et des sonorités différentes pour produire un effet d’harmonie ou de contraste selon le cas (rose de la nappe, rouge du support, rouge du support et bleu intense du fond, lignes droites et lignes courbes dans le fond du tableau).

La perspective est étrange. Le point de vue est de toute évidence du dessus, mais l’artiste invite le regard à s’attarder sur le dessous des choses (« le socle », « les fenêtres », « le balcon »…).

Biographie et contexte personnel

Henri Matisse a vingt ans lorsqu’il commence à s’intéresser à la peinture. Il s’inscrit aux cours de dessin de l’école Quentin-de-la-Tour destinée aux dessinateurs en textile de l’industrie locale. Cette période marque la reconnaissance du travail de Matisse. Dans les années 40, Matisse expérimente les collages presque abstraits. Le personnage représenté est Caroline Joblaud, ex-modèle et maîtresse de Matisse et mère de sa première fille Margueritte. C’est un tableau plat !

Les arabesques très présentes sur l’arrière-plan décoratif, envahissent la nappe. Le peintre met en écho les couleurs, les forces et l’harmonie des sons. Il n’y a pas de dualisme entre la couleur et le dessin. « Ce que je poursuis par-dessus tout, c’est l’expression…L’expression, pour moi, ne réside pas dans la passion qui éclatera sur un visage ou qui s’affirmera par un mouvement violent. Elle est dans toute la disposition de mon tableau : la place qu’occupent les corps, les vides qui sont autour d’eux, les proportions, tout cela y a sa part. De nombreux peintres figuratifs ou abstraits se réclameront de Matisse et de ses découvertes, comme Picasso.

Images illustrant la Desserte rouge, détails des fruits et des motifs arabesques

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