La Porcelaine de Chantilly : Une Histoire d'Élégance et d'Innovation au Siècle des Lumières

L'Aube d'une Manufacture d'Exception

Au XVIIIe siècle, l'Europe entière était en quête du secret de fabrication de la porcelaine, un désir ardent motivé par la nécessité de réduire les coûteuses importations venues d'Extrême-Orient. Durant cette période, la porcelaine, perçue comme « l’or blanc », était extrêmement tendance et son univers très convoité. Les marchands et les cabinets collectionneurs pouvaient facilement s’en procurer grâce aux importations de porcelaines chinoises assurées par la Compagnie hollandaise des Indes Orientales. Passionnés de ce domaine des céramiques importées à grand prix depuis l’Extrême-Orient, les princes Auguste le Fort et Louis-Henri de Bourbon ont souhaité s’y faire une place et lancer leur propre marque pour devenir les concurrents des manufactures asiatiques. La ville de Chantilly, déjà reconnue pour son prestige, allait devenir le berceau d'une manufacture qui marquerait l'histoire de la céramique française.

Louis-Henri de Bourbon-Condé, propriétaire du domaine de Chantilly, était un homme riche et un amateur d’art averti. Grand collectionneur d’arts d’Extrême-Orient, il possédait près de 2000 pièces de porcelaine, dont la plupart venaient de Chine et du Japon. Afin de compléter sa collection, mais aussi fasciné par le mystère que constituait encore alors la fabrication de la porcelaine, il fit venir à Chantilly un porcelainier de la manufacture de Saint-Cloud nommé Cicaire Cirou. Pour le compte du duc de Bourbon, Cicaire Cirou mit au point une pâte de porcelaine tendre, c'est-à-dire sans kaolin, mais se distinguant de la faïence par son aspect translucide. Cette pâte est obtenue à partir de matériaux extraits des sols de la région (marne de Luzarches, sable d'Aumont, etc.) et de poudre d'os broyés. Le prince de Condé nomma Cirou maître de manufacture et l’établit dans un ensemble de bâtiments situés dans le bourg de Chantilly, dans une rue bientôt appelée symboliquement « rue du Japon ». Le bâtiment abritait différents ateliers pour les tourneurs, les mouleurs et les peintres, mais aussi des fours, des entrepôts, des magasins, des logements, le tout sur une superficie qui atteignit 1200 m² en 1781.

Vue de la manufacture de porcelaine de Chantilly au XVIIIe siècle

L'Art de la Porcelaine Tendre à Chantilly

La Porcelaine de Chantilly fait référence à la production de porcelaine réalisée à Chantilly, dans l’Oise. Tout a commencé au début du XVIIIe siècle, lorsque Louis Henri de Bourbon a créé la manufacture en 1725, inspiré par le charme de la porcelaine chinoise et le prestige de la porcelaine dure de Meissen en Allemagne. C'est en 1725, pour le compte du duc de Bourbon, que le chimiste Cicaire Cirou met au point une pâte de porcelaine tendre, une innovation majeure qui la distinguait de la faïence par son aspect translucide.

Cette pâte révolutionnaire était fabriquée à partir de matériaux locaux, tels que la marne de Luzarches et le sable d'Aumont, combinés à de la poudre d'os broyés. Le duc de Bourbon fit bientôt construire une manufacture dans une rue de Chantilly alors appelée rue du Japon, devenue aujourd'hui la rue de la Machine. Un dessinateur, Jean-Antoine Fraisse, venu de Grenoble à la demande du prince, fut chargé de relever les décors orientaux, tels les motifs polychromes japonais du style Kakiemon, dans un grand livre aquarellé destiné à servir de source d'inspiration aux décorateurs. Il s'inspira vraisemblablement pour cela des décors présents dans les riches collections princières.

En 1735, Louis XV accorda pour vingt ans un privilège à Cicaire Cirou, l'autorisant à produire « une porcelaine fine de toutes couleurs, espèces, formes et grandeurs à l'imitation du Japon. » Le procédé de fabrication fut amélioré, grâce à l'action de Claude Humbert Gérin, qui parvint à mettre au point une pâte plus blanche en ajoutant de l’alun calciné dans la fritte. La manufacture produisit pendant près de 70 ans des porcelaines de table (jattes, plats, seaux à rafraîchir, tasses, théières, sucriers…), de toilette (pots à eau et cuvettes, pots à crème ou poudre…), et de décoration (vases, brûle-parfums, fontaines et quelques autres pièces d’exception comme des pendules).

Tasse et soucoupe blanches de forme cylindrale, peintes d'un oiseau et de fleurs, Porcelaine de Chantilly, 1740

Évolutions Stylistiques et Techniques

Le premier style adopté à Chantilly répondait au goût dominant en Europe à l'époque : le goût des « chinoiseries ». Chantilly produisit donc des porcelaines dans le style « Japon », aussi connu sous le nom de « Kakiemon », composé de bambous, pagodes, dragons, phénix, papillons, jeux d’enfants… Cette mode de l’exotisme fut remplacée à partir de 1750 par le style rocaille avec un décor plus réaliste, des motifs floraux ou animaliers, des scènes de genre et des paysages.

Après la mort du duc de Bourbon en 1740, les commandes se firent plus rares et la production diminua. À partir de 1751, le nouveau directeur, Bucquet de Montvallier, qui avait déjà délaissé les motifs d'inspiration japonaise au profit d'un décor floral polychrome, adopta un nouveau style en camaïeu de bleu, dit « à la brindille », proche des décors sur faïence. Dans les années 1760, les privilèges croissants de la manufacture royale de Sèvres et un interdit royal réservant à celle-ci l’usage de l’or et de la polychromie limitèrent fortement les possibilités de décoration des manufactures françaises. Chantilly se consacra alors définitivement aux services de table en camaïeu bleu. Ornés d’œillets ou de brindilles, mais aussi de roses ou de tulipes, ces services connurent un beau succès.

Les formes de Chantilly pouvaient être élaborées par coulage ou estampage, voire par tournage. Puis on posait les cinq couleurs de la palette (rouge capucine, jaune pâle, vert tilleul, vert d'eau, bleu) à l'aide d'un pinceau à remplir. Ces couleurs étaient diluées dans un mélange d'essence de térébenthine plus ou moins grasse, afin de ne pas dissoudre le tracé et d'obtenir le modelé et les transparences désirées. Comme en Extrême-Orient, le vide blanc structurait et organisait la composition, généralement asymétrique.

Seau à bouteille à décor de chinoiseries, Chantilly, porcelaine tendre, 1725-1751

La Marque Distinctive et la Transition

La porcelaine de Chantilly est rapidement identifiable grâce à sa marque distinctive : le cor de chasse, peint au revers de chaque pièce. On dénombre plusieurs types de cor de chasse tout au long du XVIIIe siècle, sans pour autant pouvoir établir une typologie précise. Ils sont de couleur bleue, verte ou orange, sous vernis. Ils sont fréquemment accompagnés d'une lettre qui indique la série de la pièce. Durant une période, la marque a été accompagnée par les initiales des ouvriers potiers.

La porcelaine de Chantilly continue cependant d'être produite en pâte tendre jusqu'en 1802, malgré ses nombreuses imperfections techniques. Après la Révolution française, lors de la vente des biens des princes de Condé, c'est un Anglais, Christophe Potter, qui rachète la manufacture. En février 1792, Christophe Potter racheta la manufacture pour y faire de la faïence fine, de la porcelaine tendre et dure, mais aussi du grès fin. Il possédait à Chantilly non pas une, mais deux manufactures ; celle de porcelaine dure fut créée vers 1795. Par la suite, elle fut reprise par Lallemand, puis par le maire de Chantilly, Pigory.

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L'Héritage et le Renouveau

Bien que la production originale ait pris fin, l'héritage de la porcelaine de Chantilly perdure. Les pièces de porcelaine de Chantilly sont aujourd'hui recherchées par les collectionneurs en raison de leur histoire et de leur qualité. La porcelaine de Chantilly, dont on perçoit rapidement son identité, grâce au cor de chasse peint au revers des pièces, est un témoignage de l'ingéniosité française au XVIIIe siècle.

Le château de Chantilly, dans l'Oise, conserve une partie de cette histoire. Dans les salles du château, le Salon d'Orléans, ancien cabinet des dessins du duc d'Aumale, présente la porcelaine de Chantilly. Créée en 1725 à l'initiative du duc de Bourbon afin de limiter l'importation de porcelaines de Chine ou du Japon, la manufacture de porcelaines produisit à l'origine des pièces inspirées des porcelaines extrême-orientales, aux motifs "kakiemon", puis des pièces au décor bleu, "à la brindille" ou "à l'œillet". La porcelaine de Chantilly, qui n'est en fait qu'une faïence fine, fut vite concurrencée après 1750 par la production de la manufacture royale de Vincennes-Sèvres, à base de véritable kaolin. Rare de ce fait, elle est très recherchée des collectionneurs.

Depuis quelques années, elle revit notamment grâce à la réouverture d'une nouvelle boutique atelier où ne sont vendus que des articles peints à la main et où il est possible de voir travailler des peintres sur porcelaine. Cette nouvelle dynamique permet de mettre en valeur ces précieux objets, ancêtres du design. Comme le souligne Mathieu Deldicque, conservateur adjoint du patrimoine au musée Condé : « La porcelaine peut paraître démodée aux yeux des gens, mais on veut justement montrer que ces objets décoratifs sont un tour de force technique ». L'ensemble de la collection est issu de la manufacture de Chantilly, fondée en 1725 par Louis-Henri de Bourbon-Condé, amoureux des porcelaines asiatiques. Certaines pièces ont même été offertes par des familles cantiliennes tout au long du XXe siècle. L'occasion pour les pièces de retrouver leur splendeur, mais aussi une façon de mettre en valeur ces précieux objets, ancêtres du design. Les porcelaines seront présentées sur du mobilier de l’époque des princes, dans des pièces rocaille, aux boiseries blanches et or. Raffinement et extravagance attendent les visiteurs qui seront invités à découvrir les riches artistiques de l’époque.

Le Château de Chantilly, dans l'Oise, France

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