Analyse approfondie de Au Bon Beurre de Jean Dutourd

Ce livre (prix Interallié) nous raconte l'histoire pendant la seconde guerre d'un crémier qui "s'engraissait" sur le dos des pauvres gens.

Coupant le lait, bidouillant la balance, tout est bon pour gagner de l'argent (qu'il entasse avidement sous forme de lingots dans son garde-manger).

C'est surtout une des rares histoires qui nous montre la lâcheté de nombreuses personnes pendant cette sombre période.

"Certains critiques m'avaient détourné de lire "Au bon beurre", laissant entendre qu'il existait, entre Jean Dutourd et le couple immonde qu'il a peint, une obscure connivence.

Ce couple à qui, plus ou moins, nous aurons tous eu affaire, pendant quatre ans, le voilà dénoncé, exposé au pilori qui désormais dominera l'histoire de ces noires années.

Pas de série ou de livres liés.

Un couple de petits commerçants tient une crèmerie à Paris.

Rien n'est plus classique en apparence, mais tout se complique avec la défaite 1940 et l'Occupation allemande, de surcroît à l'époque du rationnement alimentaire, des tickets d'alimentation.

Ces vendeurs de produits laitiers comptent bien en tirer partie, se lancent dans le marché noir et la contrebande, tout en affichant leurs affinités pour l'homme fort de l'heure, le maréchal Pétain.

Il est clair qu’avec Au bon beurre Jean Dutourd lança un gros pavé dans la marre !

Au travers d’une famille lambda, les Poissonard, crémiers de profession, Jean Dutourd nous dépeint toute la palette des comportements humains avec un penchant pour la bêtise, la lâcheté, la bassesse et la traîtrise.

Cette famille, ô combien profiteuse, veule et couarde symbolise ces personnes qui ont su profiter de l’occupation, s’enrichissant sur la détresse humaine, portant aux nues la bravoure et l’organisation sans faille de ces soldats allemands qui redresseront la France.

Sentant le vent changer de direction, ils n’hésiteront pas à renier leurs dires et défendre vaille que vaille notre cher pays qui a tant souffert.

Autre personnage central, Léon Lécuyer, parfait contraste des Poissonard, jeune prisonnier français évadé, cœur vaillant, héroïque mais tellement naïf, est le parfait représentant de cette France insouciante, si sûre d’elle…

Je pense notamment au terrible fiasco de la ligne Maginot, parfait symbole de cette naïveté balayée par le pragmatisme allemand.

Je dois avouer que j’ai été surpris par la facilité avec lequel j’ai lu ce roman.

Ecrit il y a plus d’un demi-siècle, Au bon beurre se boit comme du bon lait !

Un véritable page turner.

J’ai pris énormément de plaisir à le lire.

J’ai également apprécié l’humour pince sans rire de cet écrivain que je ne connaissais pas.

Les situations sont parfois cocasses.

L’immoralité du roman et surtout de cette fin cynique m’a également plu.

Ironiquement l’auteur nous narre les vicissitudes d’un couple de crémiers pendant cette période trouble qui ne manquait pourtant pas d’occupation.

Alors que ces temps sont souvent qualifiés de sombre, là au vue de cette lecture on rit plutôt jaune, par le discernement déployé par les Poissonard à honorer le genre humain.

Et force est de constater à cette lecture, qu’aujourd’hui encore plus qu’hier, seul l’argent donne le pouvoir et domine les idéaux.

Répugnant, sans morale aucune, opportuniste jusqu'au bout, ce couple ignoble existe avec sa réalité, son sentiment de vivre dans un monde difficile dont il faut tirer le meilleur parti, envers et contre tout.

Jean Dutourd qui nous a quitté il y a peu, n'évoquait à la vérité pas grand chose pour moi.

C'est l'actualité de sa mort qui m'a poussé à lire un de ses livres.

Car sous cette occupation, bon nombre de français se sont pliés, ont courbé l'échine, mis le genou à terre.

Peut-on les juger à l'aune de notre époque ?

S'il ne s'agissait que de plier l'échine on n'en aurait pas voulu aux Poissonard.

Mais ils bombent le torse, retroussent les manches pour exploiter la situation politique et en tirer profit.

Jean Dutourd donne une dimension de Thénardier aux Poissonard dans le long chapitre dont Josette l'employée est l'épicentre.

Par un retournement de veste magnifique, les Poissonard parviennent à passer pour d'honorables résistants, ah !

Combien sont-ils ces Poissonard ?

Un livre agréable à lire, révoltant, édifiant sur cette méchanceté qui se passe tous les jours s'en que l'on s'en rende compte, sournoise.

Un crémier tricheur, voleur, collaborateur et opportuniste à souhait, « parce que les temps sont durs, n’est-il pas, et que chacun doit bien tirer son plan...

Les personnages qui défilent dans ce roman sont des prototypes, à la limite de la caricature, mais ils sont croqués avec une ironie et une cruauté extraordinaire.

remous : un peu trop de contemporains s’étaient reconnus et n’étaient pas très fiers.

Mais si ces personnages sont sordides et mesquins, au point qu’on les prendrait en pitié, le bon Jean Dutourd est là pour nous rappeler que la vie est une comédie dont il vaut mieux rire que pleurer.

Jean Dutourd s’est amusé à nous produire un petit régal d’humour cruel ; il a toujours tapé juste et par moments, il est carrément désopilant.

Mais il n’y a pas de jugement dans ce roman, pas de morale non plus ; tout juste cette philosophie, qui fut celle de Jean Dutourd pendant toute sa vie : mieux vaut en rire !

« Au bon beurre », de Jean Dutourd est un roman sous-titré : « Scènes de la vie sous l’occupation ».

Publié en 1952, « Au bon beurre » est précisément une étude de mœurs.

Ça se veut drôle, parodique, et il est de bon ton de le juger caricatural.

Or le roman est très drôle, mais nullement caricatural : les humains qu’on y côtoie sont plausibles, possibles, jamais outranciers.

Il y est question d’un couple de fromagers - les Poissonard - qui pratique assidûment le marché noir sous l’occupation, dans le 17ème arrondissement de Paris, de 1940 à 1950.

Autour du couple gravitent des voisins, des employées, des clients : tout le nuancier humain en temps de guerre, de la paisible lâcheté à la tentative de courage, voire l’héroïsme.

Dutourd écrit dans le registre élégant et ironique des années 50, les dialogues sont gouleyants et les portraits de trombines, au poil.

Avec ça, de poétiques notations sur l’été 42 : « Paris, sec et blanc comme une carcasse de cheval au milieu du Sahara, dressait autour des Poissonard son admirable squelette.

Ils le considéraient avec des yeux de propriétaires. Cela leur appartenait, comme un cadavre appartient aux vers.

Avec une gourmandise assumée, Dutourd décrit l’humain tel qu’il est, et non tel qu’il devrait être.

C’est bizarre, me disais-je, cette sensation d’ouvrir une fenêtre interdite pour inspirer un air frais, revigorant, aux parfums disparus.

Liberté, franchise, humour.

Dutourd se moque des commerçants peu scrupuleux pour qui un sou est un sou, guerre ou pas guerre.

Les Poissonard ont d’ailleurs du cœur avec ce voisin - surtout quand la Libération approche, c’est vrai : ils le logent et le protègent, ce pauvre homme, moyennant finance bien sûr !

Mais ces salopards de Poissonard sont aussi capables de taire au vieil homme, pendant des mois, que sa fille et sa femme ont péri dans les camps.

L’époque est décrite en détails quotidiens, concrets, de ceux qui ne seInventent pas : ce qu’on mange, ce que ça coûte, comment on s’arrange, ce qu’on dit de cette guerre en faisant la queue pour un peu de beurre trafiqué.

Le livre a reçu un grand succès public, et le prix Interallié 1952.

Mais à l’époque, le bouquin n’a pas fait rigoler tout le monde.

Certains lui ont reproché d’avoir si bien peint ce couple de margoulins, que cela prouvait tout bonnement les accointances que l’auteur avait avec eux.

Ces lecteurs ont-ils été gênés de lire en toutes lettres ce qu’ils avaient observé tout près d’eux sans broncher, pendant quatre ans ?

Est-ce parce que le roman ne colle pas au mythe d’une France unanimement résistante, autre récit que l’après-guerre - et de Gaulle - imposaient au nom de l’unité nationale ?

Certains n’ont peut-être pas aimé la description tendre mais amusée de l’engagement politique chez un jeune homme.

Le jeune Léon, qui se pensait un esprit distingué en étant vaguement socialiste, se laisse séduire par les tirades d’Alphonse, militant communiste, « homme austère si versé dans une science difficile ».

La conversation d’Alphonse, pour Léon, est « aride, abstraite, toute de déductions, pleine de données économiques et hérissée de vocables pédants, mais elle l’intéressait aussi : grâce à elle, il entrevoyait des problèmes inconnus. »

L’ironie n’a pas plu : on a traité Dutourd de vilain collabo, ou approchant.

Mauriac lui-même a reconnu avoir été dissuadé de lire « Au bon beurre », à cause de cette suspicion de connivence entre les crémiers louches et leur créateur.

Il raconte avec humour que le mot de Flaubert (« Madame Bovary, c’est moi ! ») a causé bien du tort aux écrivains, et qu’il pensait au contraire avoir fait un portrait cruel de son couple de fricoteurs.

On découvre ainsi qu’en 40, déjà, le langage administratif était déjà un sabir hypocrite servant à tronquer la réalité.

« Les mots eux-mêmes avaient perdu leur signification. Les démarches les plus normales se qualifiaient de la façon la plus étrange. Par exemple, on ne fumait plus du tabac, on fumait sa décade, ou du belge, on mangeait ses tickets ; la moutarde s’appelait du condiment, les pommes de terre des féculents, les oranges des agrumes.

Le mardi le jeudi et le samedi, la vente des apéritifs était interdite dans les débits de boisson : c’était les jours sans.

Sait-on aujourd’hui ce qu’étaient les conditionnements provisoires ?

C’est le nom qu’en français l’on attribua pendant quatre ans aux emballages.

Rien ne restitue la saveur d’une époque comme son vocabulaire.

De 1940 à 1944, la France a usé d’un jargon tout à fait inédit, le plus souvent d’origine administrative, où la cuistrerie et la prétention s’en donnaient à cœur joie.

Monsieur Dutourd (1920- 2011) a été résistant pendant l’occupation, fait prisonnier et évadé deux fois, défenseur de la langue française, gaulliste (mais qui ne l’est pas ?) : ces aspects de son cv sont toujours valorisés.

Il a également été journaliste de France-Soir, membre des Grosses Têtes, membre de l’Académie française, catalogué anarchiste de droite : moins vendeur.

Si j’ajoute qu’il a publié en 1985 un recueil de chroniques intitulé « La gauche la plus bête du monde », et sa position iconoclaste sur les Serbes de Bosnie, la majorité culturelle actuelle s’empressera d’enterrer l’homme une seconde fois.

Jean Dutourd s’est opposé, à la fin de sa vie, à la féminisation des noms : rien que pour ça je le ressusciterais volontiers.

Comme le dit très bien Brigitte Fontaine (Libération, 2020) : « Si on me traite d’écrivaine, je tue ! »

Il y a toujours eu des écrivains femmes, et là on dirait que c’est la première fois qu’il y en a, parce qu’on a mis un «e» à la fin… Un écrivain est un écrivain, de même qu’une gazelle est une gazelle, même si elle est du sexe mâle.

Alors un écrivain est un écrivain, même fille.

J’imagine Monsieur Dutourd observant aujourd’hui certains de mes concitoyens. Quel roman pourrait-il en tirer ?

Un roman qui raconte la vie d’un couple (les Couillonard ? les Ballotins ? Les Couillonard : urbains, diplômés du supérieur, cadres salariés de grandes boîtes d’audit, de conseil ou chez Big Pharma, où ils tiennent des postes inutiles mais avec agilité) (c’est-à-dire une docilité confinant à l’abrutissement, jonglant avec mille procédures absconses et improductives).

Biberonnés à l’égalité et la parité, partisans de la paix entre les peuples, fous d’éthique et autres valeurs, ils vivent en banlieue, « comme tout le monde », mais une banlieue où une police municipale étoffée leur évite certains aspects du vivre-ensemble.

Vissés à leur smartphone, ordinateurs et autres disques durs bourrés de lithium, ils se revendiquent écolos : au marché, qu’ils font ensemble (le moyen-âge sexiste, c’est fini), ils tendent leurs boîtes de bambou recyclé à la crémière, pour éviter les barquettes jetables.

Le roman s’ouvre sur les Couillonard participant à la marche républicaine du 11 janvier 2015, applaudissant les policiers, brandissant une pancarte Charlie, émus.

Peu après, ils s’engueulent avec leurs voisins, soupçonnés de voter à droite, voire pire (la femme porte des talons et des bijoux, l’homme a une voiture non hybride et un cartable en cuir).

Récemment cambriolés, ces voisins leur décrivent l’allure des malfaiteurs, filmés par leur caméra de surveillance.

Les Couillonard s’emportent : ils refusent tout amalgame entre les cerises et la confiture de cerises, sans parler de la tarte aux cerises, rien à voir, vous n’aurez pas notre haine.

Chapitre suivant, 2017 : les Couillonard sont émus, Macron est élu.

Ils ont fait barrage contre le fascisme, et manifesté leur foi en l’Europe, qui protège de la guerre.

Quand déferlent les Gilets Jaunes, nos amis se tiennent à distance des lacrymos, dubitatifs - ça gagne vraiment si peu un aide-soignant ? -.

Ils déplorent les interventions policières - salauds de flics - mais se sentent un peu perdus : ces jeunes en capuche qui pillent les magasins, ce sont aussi des aides-soignants ?

Quand la réalité se complique, autant prendre ses RTT et aller skier.

On les retrouve en 2020, confinés. Vaccinés, masqués, douchés au gel hydroalcoolique, délateurs zélés des contrevenants, les Couillonard applaudissant avec émotion les soignants à 20 h.

Grâce à l’Europe, il y a du Pfizer pour tout le monde, ouf !

Ils donnent de vieux cachemires à des associations : il faut bien aider ces pauvres gens agressés par l’autre fou.

Illustration des poissonnards et du contexte de l’occupation

A l’automne 2022, les Couillonard ont à nouveau voté Macron (l’Europe, rempart contre la guerre !), mais ont totalement oublié l’Ukraine, - trop long cette histoire, quelques semaines ça va, mais là ça n’en finit pas.

Autrefois outrés par l’agression russe, sanglotant devant les images des premiers morts, ils n’ont aucune idée du nombre d’Ukrainiens tués ou mutilés à vie, pas plus s’agissant des Russes.

Leur sujet de préoccupation en 2023 : la montée des extrêmes et des fake-news.

Heureusement, l’Europe veille et soutient l’Ukraine : la démocratie vaincra !

Monsieur a un nouveau poste chez un sous-traitant de l’armement, les bonus sont faramineux, ils achètent deux studios pour les louer.

Parmi les 1257 dossiers, ils choisissent un étudiant Pakistanais et un livreur Africain : c’est si bon de soutenir l’Autre.

Dans le dernier chapitre, en 2024, les Couillonard donnent congé à leurs locataires : c’est bientôt les JO, une si belle fête internationale !

Le temps de trafiquer le bilan DPE des studios, ils les relouent quatorze fois plus cher à des Australiens fans de triathlon, qui ne savent pas encore que la Seine n’est pas praticable.

Le 7 octobre 2023 ? Quoi ?

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A Paris, avec les Allemands arrivent le rationnement, les privations, la peur, avec dans leur sillage un marché noir florissant pour qui parvient à y accéder. Et les Poissonard y virent une aubaine : pourquoi se gêner ?

Le roman Au Bon Beurre est paru en 1952, et d’après ce que laisse entendre la quatrième de couverture, il ne fut pas bien accueilli.

On comprend pourquoi.

La France encore meurtrie devait préférer ignorer ses blessures, s’idéaliser, plutôt que d’admettre certains aspects nauséabonds de la vie sous l’occupation, si ordinaires soient-ils, si innocents face aux crimes odieux commis à la même époque.

Les Poissonard ne sont pas ici franchement maléfiques, collaborateurs ou cruels.

Au Bon Beurre est typiquement le genre de roman à mettre entre toutes les mains adultes et averties.

Pour ne rien gâcher, les personnages, aussi bien ceux des crémiers que celui de Léon Lécuyer, jeune soldat idéaliste et romanesque, qui semblent terriblement caricaturaux au début, prennent de l’épaisseur et s’humanisent de plus en plus jusqu’à confondre le lecteur, un peu perdu, qui ne sait plus par moments trancher clairement entre le bien et le mal.

Au Bon Beurre a beau avoir 65 ans, c’est un récit qui n’a pas pris une ride et qui mérite qu’on le lie avec attention.

Dutourd, Jean (1952). Au Bon Beurre ou dix ans de la vie d'un crémier.

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