Vous connaissez le facteur Cheval et son palais insensé. Vous connaissez sans doute Robert Tatin et son domaine imaginaire. Et les autres ? Toute la cohorte de créateurs d’art singulier, pour la plupart autodidactes, qui ont eu un jour LA révélation ?
Trois parcours, un même élan créatif
Ferdinand Cheval a consacré 33 ans de sa vie à ériger son palais idéal. Il le débute en 1879 et pierre par pierre, après de longues heures de travail, le finit en 1912. Il a fait ça tout seul : il y a 29 000 heures de travail en 33 années en dehors de ses journées. Facteur rural, Ferdinand Cheval ramasse des pierres. Au début, il en ramène ainsi dans ses poches lors de ses tournées en pleine campagne, puis, il se munit d’un panier et s’en va même parfois sur les routes avec sa fidèle brouette.
Parmi eux, près de Chartres, le balayeur de cimetière Raymond Isidore et sa Maison Picassiette, recouverte, à l’intérieur comme à l’extérieur, de fresques en mosaïque, de faïence et de verre, récupérés dans des décharges. C’est au cours de ses promenades que Raymond Isidore ramassait, sans intention, ses différents éléments de décor. Il les récoltait pour leur couleur ou leur scintillement. Puis, une fois amoncelés dans son jardin, l’idée lui vint alors de réaliser une mosaïque. En vous promenant dans la maison Picassiette de Raymond Isidore, on retrouve également des clins d’œil à la ville de Chartres et à ses monuments, comme la cathédrale ou encore la Porte Guillaume.
Né à Laval Robert Tatin est vraiment un enfant du pays. Tout d’abord ouvrier décorateur, puis charpentier, puis entrepreneur en bâtiment, il devient un grand voyageur tout en se consacrant à l’art. Il touche ainsi à la peinture, à la sculpture, la mosaïque, la céramique… et côtoie Jean Dubuffet, Giacometti, André Breton, Jacques Prévert, Jean Cocteau… Après un mariage à Vence, il revient sur les lieux de son enfance et s’installe avec son épouse en Mayenne.
Le palais idéal du Facteur Cheval et ses résonances
Si vous vous rendez au palais idéal de Ferdinand Cheval, un fantastique bestiaire vous attend, mais aussi des créatures mythologiques et de nombreuses références à des lieux du monde. Du côté de Ferdinand Cheval, il a été une source d’admiration pour les surréalistes, mais aussi d’inspiration pour de nombreux artistes. Avant lui, des auteurs de chansons, des peintres comme Picasso ou Marx Ernst, des écrivains, un bédéiste… se sont emparés du phénomène et ont fait l’éloge de cet art singulier. Le palais idéal du facteur Cheval a été classé au monument historique en 1969 par André Malraux.

Maison Picassiette : mosaïques et récup'
La maison Picassiette a été labellisée au "Patrimoine du XXe siècle". C’est au cours de ses promenades que Raymond Isidore ramassait, sans intention, ses différents éléments de décor. Il les récoltait pour leur couleur ou leur scintillement. Puis, une fois amoncelés dans son jardin, l’idée lui vint alors de réaliser une mosaïque.

Robert Tatin : un domaine monumental entre peinture, sculpture et architecture
Âgé de 60 ans, artiste reconnu aussi bien comme peintre que céramiste, Robert Tatin imagine et entreprend la réalisation d’une œuvre sculptée monumentale, construite autour de sa maison de Cossé-le-Vivien. Il met à profit l’expérience partagée avec les bâtisseurs de Brasilia et les découvertes techniques sur le mortier de ciment armé pour modeler en 21 ans une « archisculpture » unique et spectaculaire, conçue à partir de nombreux plans et dessins. Cette œuvre onirique propose au visiteur un voyage intérieur, foisonnant de références à des civilisations lointaines.
Le lieu de vie de Robert et Lise Tatin à Cossé-le-Vivien a été labellisé Maison des illustres par le ministère de la Culture en 2012. Fidèle aux souhaits de Robert Tatin, le site demeure un lieu d’innovation et de création où l’art d’autres créateurs continue de s’exprimer.
L'Allée des Géants et l’Étrange Musée Tatin
Tel un parcours initiatique, cette Allée des Géants encadrée de 19 statues monumentales en ciment peint ouvre la perspective qui conduit à « l’Étrange Musée Tatin ». Le Dragon est le gardien bienveillant du cœur du musée, auquel n’échappe aucun passage de visiteur. C’est une entrée symbolique dans l’univers de l’artiste. Entre le dragon, gardien du musée et de la connaissance, sa maison personnelle, le jardin des méditations, les mosaïques des 12 mois de l’année ; la promenade est inédite avec un univers en réduction du végétal, de l’animal, de l’humain, du minéral, du passé, du présent, du futur.

Jardins et aménagements
De la Porte du Soleil au levant à la Porte de la Lune au couchant, le Jardin des méditations se déploie sur 500 m². Du petit jardin potager qui jouxtait la maison à l’arrivée de l’artiste jusqu’au domaine actuel de plus de six hectares, l’écrin de verdure qui abrite le musée n’a cessé d’évoluer. Les principaux aménagements autour du musée ont été réalisés à partir de 1997 selon les souhaits de Robert Tatin et avec la volonté de valoriser et de préserver l’identité de son œuvre. La plantation des six cents charmes sur environ 1000 m² a été effectuée en 2009 à partir de dessins et croquis de Robert Tatin. Depuis 2008 les jardins du musée sont reconnus Refuge à papillons en s’associant au G.R.E.T.I.A. (GRoupe d’ÉTude des Invertébrés Armoricains).

Techniques, ateliers et pratiques
C’est par la peinture que Robert Tatin aborde la création artistique. Inscrit à l’École des Beaux-Arts de Paris puis à l’atelier de fresque de l’École des Arts Appliqués, il y apprend les techniques picturales qui lui permettent d’exprimer sa pensée mais également un goût, revendiqué toute sa vie, pour le travail artisanal de la matière. C’est le modelage de la terre qui offre à Robert Tatin sa première notoriété artistique. En 1947, dans son fond de bougnat parisien transformé en petit atelier de céramique, rue de la Cerisaie, il reçoit Jean Dubuffet ou Jacques Prévert… Les critiques sont enthousiastes et la presse lui consacre des articles élogieux.
Avec le soutien de Matarazzo Sobrinho, grande figure de l’art brésilien, il poursuit des expériences techniques novatrices et il obtient un premier prix à la première biennale de São Paulo en 1951. Dès lors, les expositions se succèdent. Croquis, gouaches, aquarelles sont autant de moyens pour Robert Tatin d’observer le monde qui l’entoure. Plus que de simples carnets de voyage, ils sont le fruit d’une observation fine et assidue de la nature, des hommes et des femmes qu’il rencontre.
Sa technique est relativement simple : planter dans le sol une buse-tuyau de ciment sur lequel il moule la forme voulue avec du grillage. Sur cette coque creuse est appliqué du ciment qu’il teinte comme du granit ou colore de diverses manières. Sur cette coque creuse est appliqué du ciment qu’il teinte comme du granit ou colore de diverses manières.
Un héritage multiple et fragile
Dans toute la France, nombreux sont ceux qui un jour se lancent dans l’aventure artistique de leur vie, leur chef-d’œuvre comme disent les Compagnons. Le facteur Cheval a donc fait des émules. D’autres amateurs ont créé des lieux où leur imaginaire est roi. De nombreux sites sont restés anonymes, ont été disloqués ou ont totalement disparu. Certains se visitent et sont inscrits à l’inventaire des monuments historiques, d’autres appartiennent à des particuliers qui en interdisent l’accès.
À 20 kilomètres de la frontière française, dans la ville de Bordighera, le maçon Marcello Cammi avait en effet créé un lieu unique. Pendant 40 ans, et suivant ses rêves, il n’a eu de cesse non seulement de créer un jardin de sculptures de ciment, mais de revisiter son environnement en sculptant les berges du Rio Sasso. Contrairement aux autres artistes spontanés, Marcello a ainsi bâti son univers sur l’espace public. Le Rio Sasso a maintes fois emporté son travail lors de crues. Ce qui ne l’a jamais découragé à recommencer son œuvre. À sa mort, puis à celle de son épouse, rien n’a été entretenu. Il est bien regrettable que la ville n’ait protégé son artiste, considéré comme un représentant majeur de l’art brut italien, et même en dépit du testament de l’artiste et de son épouse.
Regards critiques et classifications
Où le ranger ? Comment le définir ? Art brut, art naïf, art composite, art modeste, surréalisme, éclectisme : tous ces termes qui pourraient l'englober ne sauraient le réduire, ni l’enfermer dans une case. Alors qu’il soit baptisé brut, populaire, loufoque… il s’agit d’art tout court. L’art singulier reste pluriel !
Vous ne loupez pas l’allée des géants avec l’hommage aux grands artistes éclectiques ou surréalistes de Suzanne Valadon à Pablo Picasso, de Gauguin à André Breton, sans omettre le douanier Henri Rousseau, lui aussi né à Laval. On imagine un hommage raisonné aux temples aztèques ou incas, grecs ou romains, avec des clins d’oeil aux favelas, que grand voyageur, Tatin avait découvert en Amérique du Sud.

Transmettre et faire vivre ces lieux
Le musée ou le palais? On imagine un hommage raisonné aux temples aztèques ou incas, grecs ou romains, avec des clins d’oeil aux favelas, que grand voyageur, Tatin avait découvert en Amérique du Sud. Le site demeure un lieu d’innovation et de création où l’art d’autres créateurs continue de s’exprimer. Un vaste bosquet d’arbres, une allée ombragée, l’allée des géants, le palais lui même, la maison de l’artiste, avec sa bibliothèque, ses livres, sa cuisine, sa salle d’eau ornée de ses céramiques, la galerie de peinture, les souvenirs de voyages, les lieux d’exposition : tout cela impressionne et enchante. Cela change, bien sûr, s’ordonne au fil des saisons, invitant des artistes cousins ou amis.
Car, généreux, enthousiaste, avide de transmettre, inoubliable avec sa longue chevelure et sa longue barbe, blanches, Raymond Dreux a fait la promotion de nombreux autres artistes comme Ciska Lallier, photographe et peintre, Jean-François de Amondis, Robert Bousquet ou mêmes des anonymes. Le Petit musée du Bizarre en Ardèche abrite certaines de ses œuvres, ses amis Bob et Maggie Drake conservant la plupart de sa collection et de ses nombreuses archives.
Itinéraires possibles pour le visiteur
- Commencer par le Palais idéal du Facteur Cheval pour saisir l’ampleur de l’abnégation et du travail manuel.
- Poursuivre par la Maison Picassiette pour apprécier l’art de la récupération et la magie des mosaïques.
- Terminer par le Musée Robert Tatin pour un parcours où peinture, sculpture et architecture se mêlent dans un jardin-sculpture.
Une visite artistique qui justifie un voyage en Mayenne : le magnifique musée Robert Tatin à Cossé-le-Vivien où l’on découvre un extraordinaire « œuvrier », selon ses propres termes d’artiste et d’artisan, entre peinture, sculpture, architecture et céramique, dans une maison des champs flirtant avec le palais du facteur Cheval d’Hauterive en Drôme.

| Artiste | Lieu | Support/technique | Particularité |
|---|---|---|---|
| Ferdinand Cheval | Hauterives (Drôme) | Pierre, construction solitaire | Palais Idéal, classé monument historique |
| Raymond Isidore (Picassiette) | Chartres | Mosaïque de faïence et verre récupérés | Maison décorée intérieure/extérieur, Patrimoine XXe s. |
| Robert Tatin | Cossé-le-Vivien (Mayenne) | Ciment armé, peinture, céramique, mosaïque | Allée des Géants, Musée Tatin, Maison des Illustres |
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