Ce qui distingue les membres de ces deux clans, ce n’est pas une idéologie précise mais une différence de tempérament. Sans doute vouent-ils une haine égale au communisme et à la démocratie, mais ils sont divisés sur des questions de tactique. Les modérés préconisent une guerre d’usure qui aboutira à la prise de possession légale du pouvoir par le dedans ; les ultras accordent leur préférence à l’esprit offensif qui permettra, par une série de coups de force, de procéder à la conquête du pouvoirpar le dehors. Tout au long de la première et de la deuxième révolution, ces deux tendances se sont affrontées au sein du Grand État-Major et l’ont emporté alternativement, tandis que grandissait le spectre d’une scission redoutée. A présent, la rupture est consommée. Entraînés par leur impatience, les ultras ont tenté leur chance - et ils ont perdu la partie. Car en pratiquant des coupes sombres dans la Reichswehr provisoire, von Seeckt ne cherche pas seulement à grouper autour de lui « les meilleurs d’entre les meilleurs ». Il a une conception très précise du rôle de l’officier dans l’État et ne veut s’entourer que d’éléments dont il soit sûr.
Au dernier moment, Ltittwitz a été débordé par ses propres troupes et le chef de la Heeresleitung ne veut pas s’exposer à la même surprise : encore un putsch manqué, et c’en sera fait de l’armée allemande. Il n’y a pas de place, dans la Reichswehr nouvelle, pour les tempéraments impulsifs ou les aventuriers. Sans doute, le Traité de paix oblige-t-il von Seeckt à ne conserver que 100.000 hommes sur 350.000. Mais il le laisse libre de les choisir comme il l’entend. Or son choix suit presque exactement le clivage qui sépare, depuis 1918, les modérés des ultras. Désormais, le corps des officiers se trouve scindé en deux : d’un côté, l’armée régulière, les représentants officiels de la tradition militaire allemande, les « élus » qui serviront de cadre et d’exemple à la nation ; de l’autre, les « réprouvés », les condottieri et les hommes de main, toujours liés à leurs camarades par des liens qu’aucune disposition légale ne saurait briser, et qui doivent accepter cette humiliation en silence.
Sans doute, les officiers de la Reichswehr connaissent-ils, eux aussi, des épreuves pénibles. Ils sont souvent en butte aux injures d’une population hostile et doivent servir sous les couleurs noir-rouge-or de la République qu’ils haïssent. Combien moins enviable, en revanche, est le sort de leurs anciens compagnons d’armes, qui n’avaient d’autre patrie que leurs bataillons dissous ! Vont-ils se résigner à leur sort et disparaître, absorbés par la vie civile ? Pas tous, loin de là. « J’ai quitté l’uniforme, écrit l’un d’eux à Rudolf Mann, mais je reste soldat quoi qu’il advienne. » Un autre se laisse arracher cet aveu significatif : « J’ai cherché à apprendre un métier. J’ai accepté les travaux les plus durs. J’ai tout fait pour oublier la vie militaire. C’est impossible. Quand on a ça dans le sang, on ne peut plus faire autre chose. »
Lorsque l’armée impériale s’était volatilisée dans cette fournaise chauffée à blanc qu’était l’Allemagne révolutionnaire, les corps francs s’étaient constitués spontanément autour de quelques chefs résolus. A présent, le même phénomène se reproduit une seconde fois mais dans un cadre différent. Incapables de se réadapter à la vie civile, les anciens volontaires d’Ehrhardt, de Bischoff et de Rossbach vont se grouper dans les innombrables formations illégales qui continueront à graviter autour de la Reichswehr : Heimwehren et Selbstschütze, ligues clandestines et associations secrètes, sans cesse dissoutes et toujours reformées, mystérieuses et insaisissables, dissimulant des dépôts d’armes dans des fermes isolées et entretenant dans le pays une atmosphère de fièvre, d’inquiétude et de meurtre. Dans la patrie classique des complots et des conjurations, les sociétés secrètes vont proliférer à l’infini. D’autres préféreront quitter l’Allemagne et s’expatrier. Ils iront à travers le monde, en Autriche et en Irlande, au Japon et en Bolivie, en Mandchourie et dans le Riff. On les rencontrera partout où se préparent des soulèvements, partout où l’on a besoin d’instructeurs et de soldats perdus.
Quant aux relations qui peuvent exister entre la Reichswehr et les associations secrètes, celles-ci sont très malaisées à définir car elles varient suivant les cas et, dès qu’on s’efforce de préciser leur nature, on se heurte à une série d’obstacles - écrans de silence et polémiques passionnées, démentis officiels et témoignages contradictoires - qui ne facilitent guère la recherche de la vérité. D’une façon générale, il faut garder présent à l’esprit le fait que, sur les 40.000 officiers de la Reichswehr provisoire, seuls 4.000 ont trouvé place dans la Reichswehr de métier. Pour ces derniers, les officiers licenciés ne sont pas seulement des exaltés, qui ont gravement compromis l’armée au moment du putsch de Kapp : ce sont des rivaux qui jalousent leur place et n’hésiteraient pas à la prendre si on la leur offrait. Cependant, les officiers de la Reichswehr ne renient pas pour autant leurs anciens compagnons d’armes. Le but auquel ils travaillent n’est-il pas identique ? Tout en conservant les distances, ils les approuvent au fond d’eux-mêmes. Eux qui sont assermentés à la Constitution, ils leur savent gré d’aller hardiment de l’avant, de les débarrasser de leurs adversaires les plus gênants, de déblayer le terrain où ils s’installeront un jour. La plupart du temps, la Reichswehr ignore les auteurs des attentats politiques et, lorsqu’elle les connaît, elle ne les dénonce pas.
Très différente, en revanche, est l’attitude des membres des associations illégales à l’égard des officiers de la Reichswehr. Tout en enviant leur situation, ils les méprisent en secret. Ils ont, pour eux, le sentiment du loup envers le chien de la fable. Pour leur part, ils ont tout sacrifié au triomphe de leur cause : sécurité, foyer, et même l’honneur. Mais eux, du moins, ne portent pas le collier de la République et leur fanatisme se nourrit d’une sombre exaltation. Ils sont les instruments d’un avenir qu’ils appellent de tous leurs vœux mais dont ils ignorent encore comment il se réalisera. En gros, ces formations peuvent se répartir en trois groupes caractérisés par leur degré croissant d’illégalité. Les premières sont ouvertement constituées et dépendent de certains organismes du gouvernement. Les dernières vivent en marge de la loi et leur existence est entourée d’un halo de mystère. En passant des unes aux autres, on a l’impression de s’enfoncer au cœur d’une forêt vierge. Les lisières de la forêt sont encore claires et aérées. Mais plus on avance, et plus la végétation devient touffue. Les arbres et les lianes ont tôt fait de cacher le ciel.
Les Gardes civiques et les corps paramilitaires bavarois
Les premières d’entre elles furent les Gardes civiques, ou Volkswehren, chargées d’assurer la surveillance des casernes et la police des villes. Ces Gardes civiques conservaient un caractère local et ne devaient pas être employées en dehors de leurs garnisons. C’est en cela seulement qu’elles se distinguaient de la Reichswehr, dont elles conservaient, par ailleurs, l’armement, la structure, la solde et la discipline. Aux Gardes civiques, de caractère strictement défensif, les autorités du Reich adjoignirent bientôt une milice offensive : les Engagés temporaires, ou Zeitfreiwilligen, composée de soldats engagés pour une durée de trois mois. Concurremment avec les Engagés volontaires, le Reich constitua des troupes de secours techniques, ou Technische Nothilfe, composées d’ingénieurs, de chimistes, d’étudiants des grandes écoles, de contremaîtres et d’ouvriers volontaires. Destinées à parer aux occupations d’usines, pratiquées par les Spartakistes, leur mission consistait à assurer, en cas de grève, la marche des services indispensables à la vie de la nation : eau, gaz, électricité, transports, etc. Enfin, des Gardes d’habitants, ou Einwohnerwehren, avaient été instaurées dans toutes les communes d’Allemagne, en vertu d’une ordonnance du 25 avril 1919. Rattachées elles aussi au ministère de la Reichswehr, les Einwohnerwehren avaient pris rapidement une grande extension. Militaires quant à leurs cadres, mais civiles quant à leurs effectifs, ces milices bourgeoises étaient destinées à veiller sur la sécurité publique dans les villages et dans les villes.
Les articles 177 et 178 du traité de Versailles ayant interdit toutes les organisations armées en dehors de la Reichswehr et de la police des États, les autorités du Reich enlevèrent les Gardes d’habitants au ministère de le Reichswehr pour les rattacher au ministère de l’Intérieur, où elles passèrent sous les ordres d’un Commissaire civil. « Tout en protestant, écrit le général Nollet, le gouvernement [du Reich] transmit aux divers États les injonctions des Alliés. Il les invita même à supprimer les Einwohnerwehren, sauf à leur substituer telles autres organisations de protection qu’ils jugeraient à propos, sous réserve que la création de ces dernières ne pût faire conclure à une violation du Traité. La plupart des États entrèrent dans la voie qui leur était indiquée. Ils s’évertuèrent à trouver un compromis entre les exigences des Alliés et les vœux de leurs populations. Effrayé par cette perspective, le Reich promulgua une loi « Sur le désarmement des populations civiles » (8 août 1920), suivie, le 22 mars 1921, d’une seconde loi « Sur l’exécution des articles 177 et 178 du Traité », mais la Bavière n’en persista pas moins dans son refus. Bravant à la fois les Alliés et les autorités d’Empire, le Cabinet de Munich répondit que les Einwohnerwehren ne tombaient pas sous le coup des paragraphes invoqués, et qu’elles subsisteraient, en Bavière, sous leur forme actuelle, car la défense de la patrie était un devoir moral, supérieur à toute obligation politique.
Du coup la situation devint franchement mauvaise. Les États allemands conjurèrent le gouvernement bavarois de céder afin de ne pas envenimer la discussion entre le gouvernement du Reich et les Alliés et ne pas exposer le pays à des représailles. Pris entre les dangers d’une scission et d’une seconde action exécutive de la Reichswehr, le gouvernement bavarois finit par se soumettre. Il décréta la dissolution de l’Einwohnerwehr. Venons-en à présent au deuxième groupe, qui comprend l’ensemble des associations illégales : Rossbach, Oberland, Aulock, Heydebreck, Hubertus, Arnim, Schmidt, etc.
En décembre 1918, le jeune lieutenant Gerhard Rossbach, du 175e régiment d’artillerie, constitue de sa propre autorité une compagnie de Grenzschutz, qui prend bientôt le nom de Section d’Assaut des volontaires de Rossbach (Freiwillige Sturmabteilung Rossbach). C’est, à cette époque, un détachement de cent quatre-vingts hommes, où toutes les armes sont représentées. Le 29 janvier 1919, les volontaires de Rossbach s’emparent de la ville de Culmsee, en Prusse-Occidentale, occupée à cette époque par des milices polonaises. Le 28 juillet 1919, le Traité de paix est signé. Indigné par ce qu’il appelle la « capitulation honteuse du gouvernement de Weimar », Rossbach déchire ses insignes et se donne un nouveau drapeau : deux bandes transversales en argent, surmontées d’un grand « R » brodé, sur fond noir. Malgré la défense formelle des autorités du Reich, Rossbach décide d’aller rejoindre la Division de Fer, qui lutte devant Riga sous les ordres de Bermondt-Awaloff. Les effectifs du corps s’élèvent à ce moment à 1500 hommes.
Le 7 novembre, Rossbach arrive à Mitau, où il apprend que les troupes allemandes battent partout en retraite. Bondissant en avant, Rossbach se précipite sur Thorensberg, où il réussit à délivrer un bataillon de la Division de Fer, encerclé par les Lettons. Mais le repli s’accentue et Rossbach est obligé de suivre le mouvement. Au début de décembre, les volontaires de la Baltique évacuent la Courlande. Le 12, Rossbach rentre en Allemagne, où il est inculpé de désertion, et sa troupe exclue de l’armée pour insubordination. Mais Rossbach refuse de laisser dissoudre son bataillon. Il fait paraître une annonce dans les journaux, offrant ses services aux particuliers qui voudraient l’employer dans un but d’intérêt national. En mars 1920, le putsch de Kapp se déclenche. Appelé à Berlin par le général von Lettow-Vorbeck, le corps franc de Rossbach est réintégré dans la Reichswehr sous son ancienne dénomination. Un mois plus tard, le putsch ayant échoué, le bataillon Rossbach est dissous pour la seconde fois. Mais, comme en 1919, ses membres refusent de se disperser. D’accord avec la Ligue agraire poméranienne (Pommersche Landbund), le bataillon se transforme en Communauté de travail ou Arbeitsgemeinschaft. Cette Communauté de travail est une organisation semi-militaire, semi-agricole, du genre de celles que von der Goltz se proposait d’installer dans les Pays Baltes. Ce moment ne tarde guère. Au printemps de 1921, Rossbach rassemble ses volontaires pour les mener en Haute-Silésie. Le corps compte alors quatre mille hommes environ. En 48 heures, deux régiments et une compagnie de cyclistes sont sur pied. Le corps comprend en outre des sections d’autos et de camions, qui transportent le service sanitaire, la clique et les bagages. En juillet 1921 un armistice est conclu par le général Hofer, et les troupes d’autoprotection sont dissoutes en Haute-Silésie. Elles doivent remettre leurs armes à la Commission de désarmement mais parviennent à les dissimuler dans des fermes et des châteaux. Échappant au contrôle de la police, les formations de Rossbach rentrent en Poméranie où elles reprennent leur ancienne activité au sein de l’Arbeitsgemeinschaft. Mais, entre-temps, la Communauté de travail a été interdite, en vertu de la loi sur l’application des articles 177 et 178 du traité de Versailles (22 mars 1921). Rossbach transforme alors sa Communauté de travail en Mutuelle d’épargne, ou Sparvereinigung, dont le centre est à Kalsow, dans le Mecklembourg, et les bureaux à Berlin-Wannsee 2. Arrêté le 11 novembre 1922, pour complot contre la sûreté de l’État, Rossbach est relâché quelques jours plus tard. Le 16 novembre, un décret du ministre Severing interdit la Mutuelle. Le 18, Rossbach fonde l’Union pour la formation agricole (Verein für Landwirtschaftliche Berufsbildung). Dans cette lutte acharnée contre les pouvoirs publics, Rossbach ne se décourage pas. « Je fonderai des associations, déclare-t-il, plus vite que les autorités ne pourront les dissoudre. » En décembre 1922 il est à Munich, où il célèbre le quatrième anniversaire de la constitution de son corps franc. Tous les anciens Baltes résidant en Bavière - ils sont pr...
Note: La suite retrace les avatars du mouvement, y compris les activités du Corps Franc Pommiès et les guerres de guérilla en France et en Europe, illustrant les filières clandestines, les modes d’organisation et les méthodes de combat des corps francs à travers les décennies.

LES CORPS FRANCS FRANÇAIS 14-18 : Qui étaient VRAIMENT ces soldats de l’ombre ?
| Catégorie | Description |
|---|---|
| Gardes civiques - Volkswehren | Surveillance casernes et police villes; caractère local |
| Engagés temporaires - Zeitfreiwilligen | Milice offensive, trois mois de service |
| Technische Nothilfe | Ingénieurs et ouvriers pour maintenir services indispensables |
| Einwohnerwehren | Milices civiles par État, armement diverses, dissolution après Versailles |
Les corps francs bavarois et leurs réseaux illustrent comment des formations clandestines et semi-légales ont façonné les dynamiques politiques et militaires européennes après 1918, en propageant des méthodes d’action furtives, des structures paramilitaires et des alliances complexes entre armée et organisations secrètes. Les récits historiques des Rossbach et Pommiès montrent aussi l’évolution des tactiques de guérilla, des sabotages d’infrastructures et des programmes d’instruction et d’entraînement de combattants hors cadre officiel.