Coeur coulant croix en Savoie: bijoux, symboles et histoires d’un territoire

La Savoie a eu une histoire assez tumultueuse, et a changé de main à plusieurs reprises. De 1792 à 1815 la Savoie était attachée à la France, mais en 1815 elle est revenue à la maison de Savoie jusqu'en 1860, date à laquelle la Savoie est définitivement annexée par la France lors de la signature du traité de Turin. Les paysans montagnards achetaient souvent leurs bijoux de mariage lors d'un voyage à Turin d'où une influence italienne dans les bijoux savoyards, notamment dans les coulants en forme de nœud.

Dans la Savoie, plus riche que le pays dauphinoise et les Alpes, on trouve des bijoux plus importants et plus souvent en or que l'argent. Beaucoup de bijoux savoyards étaient faits en Italie, et les Savoyards ramenait également des bijoux achetés dans d'autres régions lors de leur travail hivernale. On trouve notamment des croix de Nice et des croix provençales en Savoie. Dans certains références on fait mention que des croix bosses de type Normande ont été fabriquées et portées en Savoie mais aucune preuve d'une production savoyarde ne m'a été présenté, notamment par les poinçons, et il faut donc considérer que ces quelques croix bosses ont été fait en Normandie et ont pour origine des héritages, cadeaux, mariages ou achats en Normandie.

En faisant des recherches sur les bijoux régionaux, j'ai appris à me méfier des bijoux rares, car souvent la seule raison de leur rareté est qu'ils ne sont pas de cette région. Dans le livret de Docteur Paul Bisch, en plus d'une croix bosse normande, il présente même une croix badine du Tarn, le croyant être savoyarde. Un recueil important des costumes, mœurs et légendes de Savoie a été publié par l'artiste et folkloriste anglo-italienne Estella Canziani en 1911.

La croix grille de Chambéry est une croix latine aux branches ciselées avec des extrémités fleuronnées et ajourés par trois trous en forme de larmes. Le haut de la croix, où est percé un trou pour passer l’anneau de suspension, est souvent plus épaisse pour empêcher l’usure de rendre le trou plus grand. Les extrémités (appelées Bécarrons) de la croix grille dauphinoise sont plus ajourées que ceux de la croix grille de Chambéry et sont moins en forme de losange mais presque triangulaires. Il n'y a pas de figure de Marie sur le revers comme sur les croix grilles de Chambéry ou sur les croix grilles des Villards. On la rencontre dans la région de Montmélian, sur les confins du Dauphiné.

La croix bâton plate savoyarde est plate avec des bras légèrement biseautés, tandis que le haut de la croix est décoré avec quelques stries en relief. Les extrémités des bras sont décorées avec des boules pointues pour représenter des larmes du Christ. Cette croix se retrouve partout en Haute Savoie. La croix de Beaufortain est biface et creuse dont les bras sont tous presque de la même longueur. Les faces sont gravées de rayons d’une côté, des roses de l’autre avec l’acronyme INRI gravée obliquement sur le bras supérieur. La croix est garnie de trois pendeloques formés chacun de deux sphères soudés. La croix est suspendue d'un étroit ruban de velours noir à un coulant en forme de cœur lisse avec la bordure dentelée découpée en points. Cette croix se porte uniquement dans le Beaufortin :Beaufort, Hauteluce, Césarches.

La croix dite "de Valloire" comporte le Christ sur une face, Marie sur l’autre et se distingue par les rayons partant du centre de la croix. Les bras se terminent par des fleurons de style Empire. Populaire en Savoie, la croix dite "de Valloire" a été fabriqué en et portée en Champagne, Paris et le Grand Est et semble exister seulement en or. La croix plate des Villards est la plus ancienne des croix de Savoie et une des plus grandes, pouvant mesurer jusqu’à 13 cm de diamètre. Plat et creux et toujours en argent, la croix est gravée de symboles de la Passion et d'acronymes et quelques fois le nom du propriétaire. Le type I a la forme d’une croix de Malte avec des bras se terminant par des angles vifs et un motif de trèfle percé de trois trous ronds. La croix de type II a des coins plus arrondis et des motifs fleuronnés aux extrémités percés de trois trous en forme de larmes. Les deux croix se trouvent parfois sur des cordons décorés de perles.

Les coulants sont des cœurs simples sans décoration au débord plat parfois festonné et dotés, sur le revers, de trois trous aux bords arrondis. Petite croix en or très similaire à la croix plate des Villards type I mais attribué à Beaufort par Paul Bisch, à débattre. La grande croix grille des Villards, successeur de la croix plate et également toujours en argent, est très similaire aux croix grilles de Chambéry, mais qu'elle est bien plus grande, moins trapue et presque toujours marquée au nom de son propriétaire à le place de INRI. Sa taille est similaire aux grandes croix plates des Villards, pouvant aller jusqu'à 13cm. Les croix grilles comme les grandes croix plates étaient souvent portées sur des brides brodés et perlés dont les couleurs et motifs varient selon les localités.

Bien qu'on trouve quelques croix fleuries datant de l'époque sarde, presque toutes ce qu'on trouve de nos jours sont des bijoux récents, ré-introduit vers 1880 par la famille de bijoutiers Sainson de Grenoble. Les dessins, assez variables, sont presque toujours basés sur des croix bâtons avec des embellissements au centre, bien que des rares exemples basés sur des croix plates sont connues. Ces derniers semblent être toujours plus anciennes. La croix à pointes de diamant, cruiss à péèss, articulée sur le nœud de Turin existe avec un ou également avec cinq cabochons facettés sur le nœud de Turin ; les deux variétés sont illustrées à droit. L'artiste André Jacques décrit cette croix ainsi - ....la croix de Bessans est composée de six cabochons très gros et saillants, taillés à facettes en pointe de diamant et entourée d'un cercle de perles d'or : le cabochon central est relié aux autres à la croisée par quatre fleurs de lys. La croix est suspendue par une charnière à un motif richement orné de nombreuses petites volutes ajourées autour d'un cabochon semblable à celui de la croix, mais beaucoup plus petit. Ce motif intermédiaire s'articule lui-même à un large nœud également en or. Au centre du nœud est encore un gros cabochon entouré de perles, d'où élance quatre jets élégants de filaments ajourés et habilement distribués en tournoiements. L'ensemble de ce bijou est vraiment somptueux. Cette croix est le plus riche que nous possédions en Savoie.

La croix de Bessans ou croix à l'as, cruiss à l'aoss prend son nom du coulant ornée en son centre d'un unique cabochon facetté en relief (tout comme l'as d'un jeu de cartes). Les bras de la croix sont tubulaires avec des extrémités en pointe et elle porte un Christ auréolé. Cette croix se porte à Bessans et à Lanslebourg haut près du cou et attachées par un collier de ruban de soie en torsade, et généralement de couleur claire. La croix de Tignes est une variante de la "croix à l'as" de Bessans. Elle est toujours en or, et dépourvue du coulant en forme de nœud de la croix à l'as, ainsi que l'élément articulé situé entre la croix et le coulant. Les trois croix ci-dessus sont de fabrication industrielle et on trouve des exemplaires faits à Paris et Turin. Bien que portées en Savoie, elles ne sont pas uniques à cette région, car on les retrouve un peu partout en France. André Jacques dit d’avoir trouvé des croix de Faucigny à Sallanches.

Sur les traditionnelles croix Jeannette des Alpes, les bras s'amincissent en s'éloignant du centre ; alors que sur les croix Jeannette des autres régions de France les bras ont une largeur identique sur toute leur longueur. La gravure pour l'article de Laurent Sevez, publié en 1862 et illustré ci-dessous, montre cependant que les bras de cette croix Jeannette ont la même largeur sur leur longueur. La croix sur la gravure est pratiquement identique à la croix ci-dessus, où on peut voir que la différence de largeur est très subtile. Les Jeannettes savoyardes sont presque toujours en or pleine, tandis que les Jeannettes des autres régions sont généralement creuses. Souvent offertes pour les fiançailles, les croix Jeannettes sont appelées fian en Savoie.

"Quant aux habitants, en général ils m'ont paru bons, doux, affables envers les étrangers. Ils ont la physionomie ouverte et franche, et souvent ils cachent sous leur bonhomie un bon sens et un jugement remarquables. Cependant ; il faut bien dire que la soif de l'argent leur a ôté de cette qualité qui était le propre du savoyard de rendre service. Tu veux voir, de mon champ en friches, un point de vue, tu paieras ; tu as besoin d'un renseignement, tu le paieras. Ces gens vivent aux dépens du baigneur pendant six mois, négligeant tous leurs travaux. Les moissons ne sont pas rentrées, les foins pas coupées, les fruits pas cueillis, qu'importe le baigneur me fait gagner cinq ou six francs par jour. Autre signe déplorable la race des marmots encombre, en mendiant, les routes, les rues et les hôtels. Les hommes sont en général bien constitués, ils paraissent forts, vigoureux et durs à la fatigue. Leur habillement se compose toujours d'un veston et d'un pantalon en grosse toile écrue ; ils ne connaissent pas encore le luxe des vêtements. Quant aux femmes, elles sont laides, lourdes et grosses avec cela elles semblent plus vieilles qu'elles ne sont réellement. Une chose surprenante, ce sont leurs pieds et leurs mains si larges et si longs qu'elles pourraient dormir debout sans remuer. Une allemande seule pourrait rivaliser, sur ce point, avec une savoyarde. Comme on reconnaît vite une française, une parisienne. Quant à leur toilette, elles en ont fort peu, je dirai même point. Je n'ai vu que de simples robes d'Orléans, taillées à la mode du pays. En fait de bijoux, chaque savoyarde a le sien qu'elle porte même la semaine. C'est une fort belle croix Jeannette, en or, retenue au cou par un cœur d'or passé dans un ruban en velours noir.

Des extraits historiques et des témoignages se mêlent ici à l’analyse des styles et des signatures des bijoux. Plus tard, des images et des livraisons montrent comment les pièces ont circulé entre Turin, Paris, Turino et les ateliers savoyards, et comment les motifs traditionnels - croix, cœurs, nœuds et perles - tissent une mémoire durable des Alpes et de leurs échanges. Les croix Jeannettes, les coulants en forme de cœur et les pendentifs argentés étaient portés lors des fiançailles et des cérémonies, parfois transmis en héritage, parfois achetés lors de voyages pour des mariages dans les vallées et les villes voisines.

Image illustrative: bijouterie savoyarde et croix traditionnelles

Liste synthétique des typologies observables dans les collections savoyardes et leurs traits distinctifs :

  • Croix grille de Chambéry: croix latine ciselée, extrémités fleuronnées et trois trous en forme de larmes; revers sans Marie; dimensions jusqu'à 13 cm.
  • Croix bâton plate savoyarde: bras biseautés, haut décoré de stries en relief; extrémités en boules pour symboliser les larmes; répandue en Haute-Savoie.
  • Croix de Beaufortain: biface et creuse, faces gravées rayons et roses; INRI obliquement gravé; trois pendeloques; portée sur ruban noir et coulant en forme de cœur; localisation Beaufortin.
  • Croix de Valloire: Christ et Marie sur faces opposées; rayons du centre; bras terminés par des fleurons Empire; souvent en or et portée en Champagne et Paris.
  • Croix plate des Villards: grande et ancienne (jusqu'à 13 cm); argent, gravure de la Passion et acronymes; types I et II selon les motifs.
  • Coulants en forme de cœur: simples, revers à trois trous; portés en ensemble avec les croix.
  • Croix Jeannette des Alpes: bras qui s’amincissent; Or plein généralement; fian en Savoie.

Après 1880, une réintroduction des motifs savoyards modernes a été menée par la famille de bijoutiers Sainson de Grenoble, conservant l’esthétique des croix et des cœurs tout en s’inscrivant dans des pratiques contemporaines. Des mentions de gravures et de poinçons, ainsi que des références à Estella Canziani et à son œuvre, témoignent d’un travail de collection et de documentation qui mêle folklore et artisanat joaillier. La dimension sociale des bijoux - leur coût, leur valeur sentimentale et leur fonction rituelle - apparaît clairement dans les récits de villages et dans les échanges entre Turin et les vallées savoyardes.

On retrouve une riche variété de symboles religieux et de motifs ornementaux, ainsi que des échanges transfrontaliers qui ont façonné l’esthétique des coulants et des croix savoyardes. Le texte de référence de Canziani et les descriptions de Paul Bisch témoignent d’un patrimoine vivant, où bijoux et traditions demeurent des témoins privilégiés des liens entre l’Italie du nord, la Savoie et les Alpes françaises.

L'histoire de CARTIER : bijoux, pouvoir et secrets... - Documentaire - AMP

Des notes finales indiquent que les croix et les coulants, même lorsqu’elles portent des noms et des inscriptions propres à certaines vallées, n’étaient pas strictement exclusives à la Savoie, mais faisaient partie d’un réseau régional et national plus large, avec des pièces parfois fabriquées à Paris, Turin ou ailleurs, et achetées ou offertes lors d’événements importants comme les mariages et les baptêmes. Cette dynamique reflète une culture matérielle où l’ornement joue un rôle clé dans l’expression identitaire des Savoyards, tout en restant profondément ancré dans les flux économiques et culturels des XIXe et début du XXe siècle.

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