Ce pragmatique surdoué, ce travailleur acharné en apportera des preuves nom-breuses sur ses chantiers algériens, entre 1953 et 1984. Son entrée en matière dans ce pays, ce furent quatre cités en pierre, mais il s’en faut de beaucoup pour que la partie soit le tout. On y rencontre aussi des constructions industrielles expérimentales en acier, des hôtels, des équipements publics : cités universitaires, mairies, abattoirs, etc., où se déclinent toutes les variétés de la maçonnerie et du béton armé.
Pour Fernand Pouillon, le chantier est le lieu où le maître d’œuvre « caresse le bâtiment » et si les matériaux y jouent un rôle considérable, ils ne sont pas l’essentiel. Dans son architecture, c’est la composition qui importe avant tout. Si l’on considère par exemple Diar es Saada, la première, la plus célèbre et à la fois la plus « française » de ses cités algéroises, et qu’on la compare à la Cité universitaire Aïn El Bey à Constantine, réalisée 25 années plus tard, ce qui frappe, c’est la même maîtrise des volumes, des vides et des pleins, de l’échelle.
C’est le même cheminement qui jamais ne lasse l’œil et procure au marcheur, à l’usager, cet incomparable sentiment de confort vécu que peut procurer l’architecture. À Saada, cette impression est magnifiée par la pierre de taille des façades alors qu’à Aïn El Bey, l’émotion spatiale n’est en rien altérée par la maçonnerie de ciment ; il se confirme in abstentia, que « le matériau importe peu ». Celle de Fontvieille, dont est issue la pierre des Arènes et du Palais de Constantin à Arles ou celle de l’abbaye de Montmajour, a fourni à peu de choses près toute la pierre des cités algériennes de Pouillon. L’architecte était familier de cette pierre par culture marseillaise et provençale ainsi que par son expérience aixoise. Mais cette intimité ne peut suffire à expliquer le cheminement du matériau supposé avoir voyagé dans ses malles.
Surtout si l’on observe en passant que les Romains, qui ont énormément construit en Afrique du Nord, l’ont fait toujours avec la ressource locale, comme en témoignent les nombreuses carrières qui voisinent avec les sites archéologiques. Qui étudie une cathédrale gothique doit savoir où, en amont, se situent les carrières dont on a tiré le matériau. Pouillon en est très conscient, il l’évoque dans son roman à propos du chantier de l’abbaye du Thoronet. Si bien que notre première hypothèse est que la volonté du maître d’œuvre n’est pas la raison principale qui l’a conduit à choisir la pierre de Fontvieille pour l’édification des cités d’Alger.
Pour l’épisode qui nous intéresse ici, 1945 et la reconstruction constituent un premier repère. Si, en 1900, la production annuelle des carrières françaises s’élevait à 1 200 000 m3, celle-ci était tombée en 1937 à 150 000 m3. Mais l’économie de la reconstruction d’après-guerre, avec son cortège de restrictions et de priorités, c’est aussi un regain d’intérêt pour les matériaux littéralement « contre-conjoncturels », dé-lais-sés en période d’euphorie, tels que la pierre. C’est notre deuxième hypothèse : l’ingénieux carrier Paul Marcerou, propriétaire de plusieurs carrières en Provence, dont Fontvieille, tire parti de cette conjoncture pour mécaniser et moderniser son industrie.
Ce fils et petit-fils de maîtres tailleurs de pierre avait dès 1935 initié la mécanisation des opérations de taille en carrière. Les circonstances de l’après-guerre lui ouvrent l’accès à des financements publics. Marcerou fait fabriquer plusieurs séries de machines qu’il expérimente et met en œuvre dans ses carrières. Les prêts publics consentis sont insuffisants, les gains de productivité n’en sont pas moins appréciables et rendent possible la fourniture en pierres pré-taillées des chantiers de Pouillon, sur le Vieux-Port de Marseille en particulier. Le carreau est désormais à ciel ouvert. lire également La Casbah d'Alger.
En 1952, la production est largement opérationnelle, mais le carrier est en faillite. L’acquéreur est un riche et influent Pied-noir, Georges Blachette, le Crésus qu’évoque notre titre. Peu après ce rachat, en avril 1953, en protagoniste essentiel, parlementaire influent, patron de presse à Alger, Blachette stimule et promeut énergiquement la candidature de Jacques Chevallier à la mairie d’Alger. Cet homme politique est un libéral acquis aux idées sociales de l’Eglise catholique. Il fait campagne et se fait élire sur un programme massif de construction de logements, y compris pour la population musulmane. Il envisage ce projet comme un moyen d’empêcher la « guerre civile ». Ces circonstances induisent le raisonnement suivant lequel Blachette aurait acquis une entreprise modernisée grâce à l’argent public et serait par conséquent motivé à lui procurer des débouchés.
La pierre qu’il extrait, lui et ses partenaires sont en mesure en effet de la transporter. La « balance commerciale » entre l’Algérie française et la métropole étant ce qu’elle est, les bateaux naviguent la route nord-sud souvent à vide. Notre troisième hypothèse serait donc que le pragmatique Pouillon, habité par la rage de bâtir, se profile à Alger comme l’homme providentiel qui permettra à la fois à Jacques Chevallier de mettre en œuvre la politique de logement promise et à Georges Blachette de créer des débouchés de nature à rentabiliser son investissement dans la pierre de Provence.
De fait, la demande algéroise en pierre de Fontvieille sera soutenue. Elle le sera tant et si bien que les procès-verbaux des chantiers algérois regorgent de rapports d’incidents de fourniture. La qualité n’est pas au rendez-vous et des épaufrures sont constatées. La chaîne logistique entre Fontvieille et les hauteurs d’Alger est difficile, la pierre est un matériau fragile. Les blocs pré-taillés avec une tolérance de 2 mm sont conditionnés dans des emballages dont on apprend qu’ils doivent être retournés. Notre quatrième hypothèse interroge cette longue chaîne d’approvisionnement et se demande si sa maîtrise et le profit qui pouvait en être tiré reposaient sur une véritable rationalité économique ou si au contraire elle n’était qu’une expression sophistiquée des anomalies dont sut profiter l’économie pied-noir.
À Alger, la pierre de Provence est perçue à tout le moins comme une curiosité. Elle y est appelée la pierre qui pleure ; certains prétendent qu’elle aurait rendu de l’eau. On sait la minutieuse attention que Pouillon porte à la construction et aux métiers du bâtiment, elle nous autorise à exclure absolument l’idée d’une mise en œuvre inadéquate du matériau ; eût-elle été constatée, que le maître d’œuvre y aurait immédiatement mis bon ordre. Enfin, une cinquième hypothèse mérite d’être soulevée. Elle relève de la stéréotomie et des métiers de la pierre. C’est la question des joints, de l’idée que l’architecte s’en faisait ; celle de savoir si le meilleur joint, c’est celui qui n’existe pas. Les procès-verbaux démontrent que le joint fait problème. On y apprend que diverses solutions sont envisagées, que celles adoptées à Aix-en-Provence sont essayées, mais que les ingrédients d’origine locale, la chaux en particulier, ne sont pas toujours adaptés. À telle enseigne que l’idée s’impose que le joint est au fond un pis-aller dont le bâtisseur aimerait se passer. Or cette question, Pouillon l’a envisagée assez précisément dans Les Pierres sauvages. On peut y lire que le cellérier a fait établir des échantillons des différents types de pose dont un « joint à sec, c’est-à-dire sans mortier … classique dans l’Antiquité ». Dans son évaluation de l’échantillon, le maître d’œuvre établit une hiérarchie, elle servira à connoter les espaces de l’abbaye en fonction de la finesse de la mise en œuvre de la pierre, donc des joints.
- Fernand Pouillon, Mémoires d’un architecte, Paris, Seuil, 1968, p. 1.
- Ibidem, p. 10.
- Fernand Pouillon, Les Pierres sauvages, Paris, Seuil, 1964, p. 11.
- Ibidem, p. Publié le 24 mai 2022 à 17:07.
L’appareil photographique est une machine à regarder. Certains, comme le smartphone, sont voyeurs, tricheurs et insatiables. D’autres, par nécessité, sont attentifs, patients, ou même philosophes, comme la chambre photographique. Leo Fabrizio travaille à la chambre, et cette technique du regard, lente et analytique, semble prolonger, voire démultiplier son goût pour la quête de sens. Ses images s’en trouvent augmentées d’une compréhension pour leur sujet qui dépasse les seuls aspects formels. Spécialisé dans la photographie d’architecture, ce natif de Moudon et diplômé de l’ECAL s’est fait connaître avec une première série sur les bunkers suisses, puis un travail dans la banlieue de Bangkok (Dreamworld), où il est allé interroger la part de rêve que portent toutes les constructions humaines.

Le reste de cet article est réservé à nos abonnés. Un chantier proprement pharaonique : c'est ce que dévoile l'album suivant. Cette cité de cinq mille logements, qui devait abriter quarante mille personnes et dont on estime qu'aujourd'hui elle en abrite le double, a été réalisée à des prix inférieurs aux prix HLM de l'époque. Les prises de vues montrent certains des procédés de construction de Fernand Pouillon : la pierre banchée, les cloisons porteuses de briques posées sur champ, les planchers à caisson parfois en céramique, ici en béton. La pierre provient des carrières de Provence à Fontvieille. Le génie architectural de Fernand Pouillon nous aurait évité des milliers de démolitions de logements invivables en rendant leurs habitants plus heureux et plus solidaires.
Ce site de photographie offre un panorama - forcément personnel - des réalisations les plus marquantes, visitées ces dernières années. Des informations plus détaillées sont disponibles sur le net ainsi qu’une bibliographie explicitant son œuvre. Les Pierres sauvages. Une réflexion majeure sur l’art de bâtir. Pour qui ? Les carrières de Fontvielle d’où la plupart des blocs utilisés dans les chantiers de Fernand Pouillon furent extraits.

Comme dans toutes les constructions de Pouillon : le souci du moindre détail. Alger : La Cité “Climat de France”… Un voyage d’étude d’une semaine en Algérie. Des réalisations d’une qualité incroyable. L’Hôtel El Riadh à Sidi Ferruch. Le théâtre de Tipaza. Après l’indépendance algérienne, Fernand Pouillon fut rappelé par le nouveau gouvernement pour concevoir et construire tous les complexes hôteliers autour de Tipaza. Une des petites maisons de La Brèche aux Loups, le lotissement de 435 logements d’Ozoir-la-Ferrière. Fernand Pouillon ne construisait pas que du collectif, de l’institutionnel ou du monumental. Dans tous ses programmes, Fernand Pouillon promouvait des artisans locaux pour affirmer son enracinement dans l'identité des territoires où il construisait. Beaucoup d’entre eux furent “révélés” à cette occasion.
Le château de Vauban, à Bazoches, dans le Morvan, visité avec l’association des amis de l'architecte Fernand Pouillon. Un pan encore moins connu de l’activité de Fernand Pouillon : la restauration d’édifices anciens. À titre d’exemple symptomatique : le château de Belcastel dans l’Aveyron. Le Point du Jour, à Boulogne Billancourt. Une autre œuvre majeure. J’ai eu la chance de travailler avec quelques personnages d’exception comme Jean Painlevé ou Jean-Jacques Servan-Schreiber. Jean Painlevé a inventé le cinéma scientifique mondial. Il a organisé le cinéma français après la seconde guerre mondiale et décrit les relations entre la science et les particularités de sa communication. Jean-Jacques Servan-Schreiber avec le Défi américain (1972), puis le Défi mondial (1981) a montré avec quel esprit visionnaire il fallait aborder les questions du développement international, de la globalisation des échanges entre pays riches et pays pauvres. Vis-à-vis des des nouvelles technologies il “venait de l’avenir” comme l’a écrit magnifiquement Françoise Giroud. Heureusement, l’Express qu’il a créé existe toujours, mais ses idées sur la “réforme” de la société français et ses luttes contre les scléroses ou les conservatismes de tous bords n’ont guère été suivies. JJSS est décédé le 7 novembre 2006.
Fernand POUILLON "le roman d'un architecte
Fernand Pouillon est né à Cancon le 14 mai 1912. Il a grandi à Marseille et c’est en Provence qu’il a établi les bases de son savoir-faire et sa notoriété. À l’âge de vingt-deux ans, en 1934, il construit son premier immeuble. Son vocabulaire véritablement personnel émerge avec le stade municipal d’Aix-en-Provence en 1946 et la station sanitaire de Marseille en 1947: une modernité en ligne directe et continue de l’histoire de l’architecture et de l’ingénierie, la «mise à jour» de procédés ancestraux de construction, la mise en valeur de chaque matériau par la juste combinaison de tous les matériaux entre eux, la juste adéquation d’une forme à son usage. Toute sa vie il sera ouvert à toutes les techniques, tous les procédés, tous les matériaux, toutes les formes dès lors qu’ils serviront ses objectifs au service de l’architecture et de ses semblables. Le projet du groupe de logements de la Tourette (1948) au-dessus du Vieux-Port de Marseille voit l’aboutissement décisif de toutes ses réflexions. La maturité de sa méthode culminera aux Deux cents logements d’Aix-en-Provence (1951) avec l’adjonction de délais de réalisation incroyablement courts et de prix incroyablement bas. Puis elle servira les ensembles de milliers de logements à Alger Diar Es Saada, Diar El Mahçoul, Climat de France construits de 1953 à 1958. Simultanément il construit en Iran deux gares ferroviaires, l’État-major général, l’Institut géographique national et peut-être des cités militaires. Pour les ensembles de logements parisiens à Pantin, Montrouge, Meudon-la-Forêt, Boulogne-Billancourt, de 1957 à 1961 il cumule les fonctions de l’entrepreneur, de l’architecte et du maître de l’ouvrage. Ces promotions immobilières à grande échelle sont basées sur le bon vouloir d’hommes politiques dont certains deviendront les artisans de sa chute. En 1961 il est le principal accusé d’une affaire judiciaire montée sur l’ensemble de 2260 logements du Point du Jour. Privé de liberté jusqu’en 1964, Fernand Pouillon écrit et se révèle grand écrivain: Les pierres sauvages, roman de la construction au XIIe siècle de l’abbaye du Thoronet dans le Var, est récompensé en 1965 par le prix des Deux-Magots et reste encore aujourd’hui un succès littéraire, tout comme ses Mémoires d’un architecte qui paraîtront en 1968. Bien que radié à vie par l’Ordre des architectes, dès 1965 Fernand Pouillon travaille avec l’assentiment de l’Élysée au plan de la nouvelle ville de Créteil (banlieue de Paris). Simultanément il commence à élaborer le plan d’aménagement touristique de l’Algérie avec son ami Jacques Chevallier, ancien maire d’Alger. Puis il lâche le projet de Créteil et choisit d’investir toute son énergie en Algérie. Jusqu’en 1984, année de son retour définitif, il construira occasionnellement en France: quatre-cent-cinquante maisons individuelles à Ozoir-la-Ferrière (77), un immeuble à Reims (51), un château-fort à Belcastel en Aveyron (12), une abbaye à Cotignac (83), quelques villas, et des maisons métalliques qu’il avait inventées, commercialisées par la PUM (Produits d’Usines Métallurgiques).
Précurseur des vastes aménagements touristiques en Méditerranée, l’Algérie du président Houari Boumediene lui offre un territoire immense qu’il exploitera au meilleur prix avec une architecture qu’il adaptera à la fois au plus près du territoire où elle se situe, des hommes à qui elle est destinée et des usages qu’elle va supporter. L’œuvre en Algérie indépendante est composite et désoriente les amateurs de classification. Les réalisations les plus emblématiques sont les complexes fameux de Sidi Ferruch, de Tipasa et les hôtels de Ghardaïa, Timimoun et Seraïdi. Ensuite c’est surtout le ministère de l’Enseignement Supérieur qui absorbera son activité pour des cités universitaires. Le dernier grand chantier de Fernand Pouillon en Algérie est celui de l’hôtel El Djazaïr (ex-Saint-Georges) achevé en juillet 1982. Pendant ce temps, la France du président Georges Pompidou l’amnistie en 1971, et l’Ordre des architectes le réintègre en 1978. Il y est élu à deux reprises en 1980 et en 1986. À partir de 1984 le Président de la République François Mitterrand se fait l’artisan de son retour en France, l’élève au rang d’Officier de la Légion d’Honneur et lui confie notamment le projet du Centre de Conférences Internationales quai Branly à Paris, à l’emplacement qui recevra finalement le Musée du quai Branly.
Fernand Pouillon a parcouru le monde de l’Iran à l’Afrique du Sud, du Japon à l’Australie, du Pérou à la Martinique, de la Côte d’Ivoire à Abu Dhabi, des États-Unis à Porto-Rico, dans des voyages où les affaires se mêlaient à une grande pénétration de la culture des hommes et des paysages. Dans les années cinquante il offre à ses jeunes collaborateurs deux voyages d’études, en Italie et en Espagne, exigeant simplement d’eux de faire des croquis et de prendre des photographies. La culture de tous les arts et de toutes les civilisations lui paraît indispensable de l’art de l’architecture. Dans ce but il crée dans les années 1970 une maison d’édition, Le Jardin de Flore, avec laquelle il ré-édite notamment trente-trois ouvrages majeurs et rarissimes comme le premier traité de perspective imprimé au monde en 1505 par Viator et la Divina Proportione de Pacioli (Venise, 1509).
La vie de Fernand Pouillon est un engagement sans réserve et permanent pour un monde plus beau, plus fraternel, plus naturel par l’architecture. Dans le rapport qu’elle entretient avec le bonheur de l’homme l’architecture occupait une place centrale dans ses préoccupations et dans sa vision du métier d’architecte avec ses responsabilités sociales. Sa mort survient le 24 juillet 1986. Dans un ultime combat il venait tout juste d’être élu au Conseil de l’Ordre des Architectes à la tête d’une liste de jeunes architectes qu’il avait nommée «Pour le paysage architectural de la France».