Dans l’occident médiéval, le rouge est la couleur par excellence et les teintures tirées du bois rouge nommé Grana de Brasile ou Brasilium s’imposent comme une gamme incontournable, allant du rouge ou rose foncé à partir de la braise. Les caravanes et les navires transportent les copeaux à Bagdad, relayés par les marchands vénitiens, vers la côte méditerranéenne.
Lorsque les Portugais atteignent les rivages du Brésil, ils appellent d’abord Vera Cruz, mais rapidement Brasil devient le nom du pays du bois rouge, reflet d’un engouement pour les essences tinctoriales et leurs couleurs. L’exploitation intensive débute, et les Indiens sont sommés d’abattre les arbres puis de dépouiller l’écorce avant que le bois ne soit débité, râpé et transporté vers Lisbonne. Le bois brésil continue à être utilisé au XVIIIe siècle dans les manufactures textiles, grâce à un procédé complexe d’imprégnation et de mélanges pour obtenir des imprimés de qualité.
Appelée « bois brésil », cette appellation regroupe différentes espèces du genre caesalpinia, toutes contenants la même Braziline comme principe tinctorial. Le bois brésil est un arbre à fleurs jaune et bois rouge foncé, mesurant environ une trentaine de mètres et poussant surtout sur les côtes du Brésil. Diverses méthodes d’extraction existent, et les premières productions étaient longues et imparfaites; il fallait réduire les copeaux en poudre, un travail ardu. La plus ancienne mention écrite du procédé remonte au XIIe siècle, reprise au XIVe siècle par Pierre de Saint Omer qui explique comment obtenir une laque.
L’oxydation de la braziline est favorisée par les alcalis et l’ammoniaque; les anciens ajoutaient de l’urine ou de la soude dans les préparations. La couleur finale dépend des bains: alcalis forts donnent des tons cramoisis, acides produisent des roses vifs. À partir du XVIe siècle, les nuances gagnent en précision, mais la déforestation actuelle rend ce pigment marginal. L’émission Tout en nuances sur RCF Isère a exploré ces subtilités des couleurs et leur symbolique, tout en évoquant les choix des peintres et les mots des écrivains.
Le Brésil tire aussi son nom du Bois-Brésil ou pau-brasil, arbre tinctorial fondamental, dont l’exploitation a façonné le premier cycle économique brésilien avant le sucre, et dont la résurgence politique est marquée par des enjeux de déforestation et de conservation. Le Bois-Brésil, ou brasilwood, fut exporté vers l’Europe et utilisé en archèterie grâce au travail de François Xavier Tourte, qui révolutionna la fabrication des archets de violon grâce à ses propriétés physiques. L’inquiétude des archetiers a mené à l’Initiative internationale pour la conservation du pernambouc (IPCI), invitant des professionnels à soutenir des plantations et à préserver les ressources forestières.
En 2007, le Brasil obtint l’inscription du pernambouc à l’annexe II de la CITES, entravant fortement son commerce; sous la présidence de Jair Bolsonaro, la question a évolué, avec une demande d’inscription à l’annexe I, mais la CITES a sursis à cette demande en 2022, sous condition d’exploitation durable. Quand on prononce « brésil », beaucoup pensent aux plages ou au football, mais les teintures évoquent surtout le Bois-Brésil et le bois de sappan, bois tinctorial asiatique importé en Europe dès le XIe siècle et donnant des teintes riches et vives similaires à celles du bois brésilien.
Le sappan, arbre poussant en Asie du Sud-Est, fournit une teinture nommée brazilin, proche chimiquement de l’hématoxyline du bois de campêche sud-américain. Marco Polo décrit au XIIIe siècle sa joie de découvrir ces bois en Asie, et le bois de sappan est bien une teinture médiévale en Europe. Des informations anciennes indiquent que l’espèce n’est pas en danger selon l’UICN et CITES, ce qui atténue les inquiétudes quant à sa disponibilité future. Le terme « brésil » se réfère ici à la couleur des braises produites par le principal principe tinctorial, et non au bois seul.
Le sappan est utilisé en copeaux ou poudre grossière, avec des recettes qui préconisent macération puis longue décoction et un temps de mûrissement. Le problème majeur est la faible solidité à la lumière, bien que la résistance au lavage soit élevée; de nombreuses références dans les textes médiévaux et renaissants signalent l’emploi du sappan pour « roser » la garance ou imiter le kermès, et en Italie, des paonazzo obtenus par superposages sur garance ou par mélanges avec le pastel et le woad. Des essais personnels montrent qu’un bain de sappan peut produire des teintes profondes sur des soies et des taffetas, bien que la densité du tissage influe fortement sur l’absorption, nécessitant des traitements préalables et des mordançages variés.
Des expériences récentes démontrent que des teintures à 100% de sappan sur des serges de soie peuvent donner des couleurs d’une profondeur remarquable, approchant les résultats obtenus par des mélanges de garance et de cochenille. Des essais supplémentaires sur d’autres fibres et tissus montrent que certaines textures plus fines, comme la mousseline, peuvent réagir différemment, et que des couleurs comme le rose profond ou le violet nécessitent des combinaisons délicates et un contrôle précis du bain et du temps de fixation.
Parallèlement, la certification FSC et une gestion forestière responsable s’imposent comme garanties de durabilité pour les bois tropicaux, avec des pratiques de reboisement et des contrôles réguliers afin de limiter le défrichement illégal. Manaus, capitale de l’État d’Amazonie, illustre la dépendance économique et environnementale: autrefois centre du caoutchouc, aujourd’hui porte d’accès à la biodiversité et au tourisme, tout en restant un pôle économique majeur.
Le Brésil demeure le plus grand État d’Amérique du Sud et tire son nom du bois du Brésil; outre son rôle historique dans le commerce, le bois du pernambouc est aussi prisé pour la fabrication d’archets d’instruments de musique, alliant force et souplesse, et témoignant d’un patrimoine artisanal profondément lié à la couleur et à la matière.
