Petit Pois : Le Berger Urbain du 93 et sa Philosophie de Réappropriation

Au cœur de Bagnolet, en Seine-Saint-Denis, une réalité surprenante défie les conventions urbaines : des chèvres et des brebis paissent à quelques minutes seulement du périphérique parisien. Cette image, à première vue insolite, n'est que la partie visible d'un projet bien plus profond, porté par l'association Sors de Terre. C'est l'histoire de Gilles, surnommé "Petit Pois", et de sa philosophie de réappropriation de la ville, d'actions concrètes et de vie de quartier, qui donne naissance à une bergerie pas comme les autres. L'association Sors de Terre, née il y a maintenant huit ans, a débuté avec une idée simple : jardiner avec les enfants. Ce qui semblait être un projet modeste a rapidement pris de l'ampleur, attirant de nouvelles énergies comme Lucas, David et Yvan. L'arrivée de ces nouveaux membres a coïncidé avec l'acquisition des premiers animaux, deux brebis et une chèvre, marquant le début d'une aventure pastorale en milieu urbain.

Bergerie urbaine avec chèvres et brebis

L'Essor d'une Bergerie au Cœur de la Ville

Aujourd'hui, la bergerie des Malassis est un lieu vibrant qui accueille une vingtaine d'animaux, sans compter les poules qui évoluent en liberté. Ce qui était autrefois un simple espace de jardinage s'est transformé en un ensemble multifacette : ferme pédagogique, boîte d'entretien d'espaces verts, et association de quartier. Les activités pédagogiques, l'entretien des espaces verts et la vente de lait et d'œufs permettent à Gilles de vivre de sa passion. L'histoire de Petit Pois est celle d'une concrétisation de l'impossible. Il est dit que "Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait !" Cette phrase résume parfaitement l'esprit pionnier qui anime le projet.

Gilles, avant de s'installer à Bagnolet, avait une expérience significative dans des fermes à la campagne et à la montagne. C'est là qu'il a appris à connaître les animaux. De retour en ville, une idée folle lui est venue en discutant avec ses amis : "un jour j'aurai des chèvres en ville". Ce qui a commencé comme une plaisanterie est devenu une réalité tangible. L'idée était de faire paître les chèvres dans les allées et les friches environnantes, transformant ainsi ces espaces délaissés en pâturages. Cette démarche, loin d'être anodine, a un impact direct sur la vie du quartier.

A Bagnolet, des moutons et des chèvres stars de la cité

L'Écologie par le Pâturage : Plus qu'une Tondeuse, une Philosophie

L'approche de la bergerie des Malassis va bien au-delà de la simple présence d'animaux en ville. Elle propose une vision novatrice de l'entretien des espaces verts, se définissant comme des "tondeuses écologiques". Mais attention, il ne s'agit pas de machines, mais bien d'animaux vivants, dont la présence et l'activité ont des implications bien plus profondes. Cette philosophie interpelle, car elle propose un décalage par rapport aux pratiques habituelles. L'objectif n'est pas seulement de tondre l'herbe, mais de créer un lien différent avec l'environnement urbain.

Le travail de gestion des espaces verts, qui s'est développé au sein de l'association, est abordé avec une conscience écologique et sociale inédite. L'association intervient sur des contrats d'entretien, comme celui d'une résidence à Bobigny comprenant deux hectares d'espaces verts. Au lieu d'une gestion classique, Sors de Terre propose une "gestion écologique et sociale". Cela implique de prendre en compte les usages et les pratiques des lieux publics, et de favoriser ceux qui méritent de l'être. Les techniques d'entretien sont différenciées, plus écologiques et, par conséquent, plus économiques.

Ce travail de gestion est décrit comme étant "50% d'intervention sur les espaces et 50% de social". Gilles et Lucas prennent le temps de discuter avec les habitants, d'expliquer les changements et leurs raisons. La présence des chèvres facilite ces rencontres et ouvre la discussion. L'approche n'est pas de convaincre, mais d'expliquer ce qui est fait et pourquoi. Cette démarche de dialogue, même en cas de désaccord, est cruciale pour les habitants qui voient leur environnement évoluer.

L'espace vert devient métaphorique. La manière dont un lieu est géré implique un certain usage, un certain ordre social. Changer la gestion d'un lieu, en y introduisant des animaux et une gestion différenciée, signifie vouloir changer la relation entre les gens. Cela peut provoquer des changements, faire bouger l'ordre social et les règles établies. Cette dynamique est accueillie différemment par les uns et les autres, cristallisant les envies et les oppositions au sein du quartier.

D'autres contrats d'entretien sont en cours de signature, chacun adapté à des contextes spécifiques. Par exemple, pour un lycée de Pantin, la gestion des espaces verts est repensée autour de l'implantation d'un petit troupeau de brebis, accompagnée de formations et d'activités pour une expérience bénéfique à tous. Gilles s'attache à déconstruire les concepts de "éco-pâturage", "nature en ville" et "création de lien social", les replaçant dans leur contexte concret et leurs implications réelles.

Petit Pois : Plus qu'un Berger, un Animateur de Vie de Quartier

Le surnom "Petit Pois" vient d'une anecdote liée aux enfants du quartier. Avant que ceux-ci ne sèment des graines, Petit Pois leur racontait des histoires, et une en particulier est restée gravée dans leurs mémoires. Il est celui qui "vient d'ici, du 93, et qui se sent chez lui". Presque tous les enfants le connaissent, car il a planté des légumes près de leur école maternelle, est intervenu dans leurs classes, et a animé des ateliers. Il a créé mille activités, pour lui et pour les gens du quartier.

La bergerie est le lieu principal de l'association, abritant le jardin potager et les animaux. Elle est ouverte à tous, dans la mesure où un membre de l'association est présent. Les ateliers s'étendent également au collège du quartier, où l'objectif est de transformer les locaux avec les élèves volontaires, en introduisant plus de végétal, des constructions en bois et de la peinture. Il y a une dimension poétique dans ces actions, où, à travers des mots ou des gestes, quelque chose fait "tilt" dans la tête de chacun, un peu comme la lecture d'un vers qui touche profondément.

Le travail de l'association consiste à "opérer un décalage". Il ne s'agit pas de rester enfermé dans des discours sur le jardinage ou l'écologie, mais de retrouver un lien avec la vie des gens, avec leur environnement. Cela demande une écoute attentive et la capacité de rebondir sur toutes les situations et paroles, d'ouvrir des fenêtres sur de nouvelles perspectives.

À une centaine de mètres de la bergerie, des prés ont été aménagés avec les habitants entre deux immeubles. Cet espace, auparavant délaissé par la municipalité, a été réactivé grâce à l'intervention de Lucas et Gilles pour son entretien, et surtout grâce à la présence des animaux qui a rendu le lieu plus agréable et propice aux rencontres.

Enfants interagissant avec des animaux dans un cadre urbain

La Participation Réelle : L'Antithèse des Réunions Conventionnelles

Dans le vocabulaire de l'association Sors de Terre, le mot "participatif" prend un sens différent. Contrairement aux réunions de concertation et aux assemblées publiques souvent proposées par les institutions, Sors de Terre privilégie une approche plus spontanée et ancrée dans le réel. "On ne parle pas de concertation, on ne fait pas de réunions publiques, on ne prévient même pas quand on fait des chantiers collectifs, ou très peu." L'action se fait "sur le moment, sur la motivation, avec les gens qui sont là, ou ceux qui arrivent, parce qu'on est en train de construire quelque chose et que ceux qui passent ont envie de participer." L'idée est de construire "là où on est, avec ceux qui sont là", en se respectant dans ses différences.

Cette approche a démontré sa force en 2014, lorsque le maire de Bagnolet a donné à l'association un ultimatum de trois semaines pour quitter les lieux. La mobilisation des habitants a été telle que, lors des élections suivantes, le maire qui avait voulu les expulser s'est positionné comme étant "avec la bergerie". Cet épisode illustre une vérité fondamentale : lorsque l'on agit réellement avec les habitants, on acquiert un pouvoir politique que les institutions peuvent craindre.

En France, les opérations de rénovation urbaine se succèdent, souvent accompagnées de réunions de concertation où l'on déplore le manque de participation, tout en constatant que ces réunions servent rarement à grand-chose. Si la voix des habitants n'est pas entendue, c'est parfois parce qu'on ne souhaite pas l'entendre.

L'opération de rénovation urbaine du quartier des Malassis est en cours. Les habitants sont prêts à s'engager pour que la bergerie actuelle reste à sa place et ne soit pas remplacée par une bergerie municipale sur un autre terrain. Certains ont même lancé une pétition de soutien, indépendamment de l'association. Face à une situation politique complexe et après une rencontre décevante avec le maire, Sors de Terre a décidé de relancer une pétition pour préserver l'indépendance de la future bergerie. Une bergerie municipale, dans leur vision, viderait l'initiative de son essence.

L'association ne se bat pas uniquement pour ses propres intérêts. La discussion ne doit pas se limiter à la bergerie, il ne s'agit pas d'être "l'arbre qui cache la forêt". La mairie doit prendre en compte les besoins réels de l'ensemble des habitants. La question n'est pas tant celle de l'argent, mais de la manière dont il est alloué. "S'ils s'occupent du quartier, ils s'occuperont bien de nous aussi, parce qu'on fait partie du quartier et qu'on est du quartier. Et que s'ils traitent des vrais problèmes, nous on est une petite part pour s'investir dans le positif." La bergerie, par sa forme et son fonctionnement, est un messager d'espoir, une lueur dans le quotidien de chacun.

Le Pois : Symbole de cette Initiative Urbaine

Le terme "Petit Pois" utilisé pour le surnom de Gilles n'est pas anodin. Il fait référence au pois cultivé (Pisum sativum), une plante annuelle de la famille des Fabacées, largement cultivée pour ses graines. Le pois, riche en énergie et en protéines, est une plante grimpante herbacée annuelle. Son système radiculaire profond et ramifié, avec des nodosités pour la fixation de l'azote, témoigne de sa capacité à s'ancrer et à se développer. Sa tige flexible et ses vrilles lui permettent de s'accrocher et de s'élever, symbolisant l'ascension et la croissance du projet de Gilles et de son association.

Historiquement, le pois est cultivé depuis le Néolithique et a accompagné les céréales dans l'apparition de l'agriculture. Il fut un aliment de base en Europe et dans le bassin méditerranéen durant l'Antiquité et le Moyen Âge. Sa culture s'est diffusée à travers le monde, et il a joué un rôle important dans l'alimentation humaine et animale.

La consommation du petit pois frais, tel que nous le connaissons aujourd'hui, a commencé en Italie à la cour des Médicis et a été introduite en France au XVIe siècle. Elle s'est développée à l'époque de Louis XIV, devenant une mode à la Cour. Thomas Jefferson, troisième président des États-Unis, s'est également intéressé aux petits pois, témoignant de leur importance culturelle et agronomique.

Au XIXe siècle, la vogue des petits pois s'est accrue en France, avec une multiplication des variétés. Le début du XXe siècle a vu l'industrialisation de la production, avec le développement de la mise en conserve et de la surgélation. En Europe, la culture du pois protéagineux s'est développée dans les années 1970-1980 pour l'alimentation animale, avant de connaître une régression.

Sur le plan nutritionnel, les pois secs sont des féculents, comparables aux céréales par leur valeur énergétique, et riches en protéines, minéraux et vitamines. Les petits pois frais, plus riches en eau, sont également une source de nutriments. Le pois contient des facteurs antinutritionnels, mais en quantités généralement faibles.

Les pois se présentent sous différentes formes : pois cassés (grain débarrassé de ses téguments et séparé en cotylédons), petits pois (grain vert frais), mangetout ou pois gourmand (gousse entière plate), et croquetout (gousse ronde et charnue). Les petits pois sont disponibles frais, en conserve ou surgelés. Leur préparation culinaire varie, allant de la cuisson "à l'anglaise" ou "à la française" à des préparations plus spécifiques comme "à la Clamart" ou "à la Fontanges".

L'analogie entre le pois et l'initiative de Petit Pois est frappante. Comme le pois qui s'ancre et grandit, l'association Sors de Terre a su s'implanter dans le tissu urbain, développer ses activités et créer un lien fort avec les habitants. Comme le pois, qui a une histoire riche et s'adapte à différents contextes, le projet de Petit Pois est une réponse innovante aux défis de la ville contemporaine, une manière de cultiver un autre type de lien social et de réappropriation de l'espace urbain.

Illustration botanique d'un plant de pois

La Réappropriation de la Ville : Une Démarche Concrète et Inspirante

L'initiative de Sors de Terre s'inscrit dans une démarche plus large de réappropriation de la ville par ses habitants. En 2015, une exploration de projets similaires en Île-de-France a révélé une volonté commune de redonner vie aux espaces urbains. L'idée initiale de mettre des bacs de plantes dans la rue s'est heurtée à la nécessité d'autorisations municipales. L'astuce trouvée a été de fabriquer des pots de fleurs s'accrochant au mobilier urbain, contournant ainsi les contraintes administratives. Ces pots décorés et plantés sont entretenus par les habitants, transformant le paysage urbain au quotidien.

Lors d'une visite au jardin partagé de l'association Le Sens de l'Humus à Montreuil, l'attention a été portée sur la Cantine Participative, et de là, l'on a entendu parler de la bergerie de Bagnolet. Ces rencontres et ces découvertes ont alimenté la réflexion et l'action, montrant comment des projets locaux peuvent s'inspirer mutuellement et créer un réseau de solidarité et d'innovation.

Le projet de Sors de Terre, malgré les moments de doute et le manque d'énergie qui peuvent survenir, repose sur un fond solide et des enjeux clairs. L'enthousiasme qui en émane, même s'il peut varier, reste palpable et inspirant. La post-production de la websérie SideWays, qui a documenté cette aventure, a été réalisée en parallèle des autres activités du projet, témoignant de la polyvalence et de la détermination des acteurs. Le financement de cet épisode, comme de toute la série, a été possible grâce au soutien de ceux qui croient en ce projet et souhaitent le voir perdurer.

La bergerie des Malassis, à travers son approche singulière et ses actions concrètes, offre une vision alternative de la vie urbaine. Elle démontre qu'il est possible de créer du lien, de cultiver la nature et de redonner du sens à l'espace public, même au cœur de la ville. Petit Pois et son troupeau ne sont pas juste des bergers, ils sont des catalyseurs de changement, des initiateurs de dialogue et des bâtisseurs de communauté, prouvant que l'impossible est souvent juste une question de perspective et de volonté.

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