L'Art Ancestral et Moderne du Verre Bavarois : Histoire, Techniques et Peinture

Au cœur des vastes forêts qui bordent la Bohême et la Bavière, dans une région réputée pour ses artisans d'art, se déploie un savoir-faire séculaire dédié à la transformation du verre. Ces "faiseurs de verre", comme ils aiment à s'appeler, perpétuent une tradition qui a donné naissance à des objets uniques, des flûtes de champagne monumentales aux trophées d'exception, témoignant d'une maîtrise technique et artistique remarquable. La région de l'Arber, l'un des sommets emblématiques de ce massif forestier, demeure un bastion de cette activité, abritant notamment à Zwiesel une école renommée qui attire des étudiants du monde entier, soucieux d'apprendre les subtilités de cet art fragile et fascinant.

Les Racines Historiques de la Verrerie : Des Origines Lointaines à la Révolution Romaine

L'histoire du verre remonte à des millénaires, avec une origine probable au Proche-Orient autour du IIIe millénaire avant J.-C. Les premiers objets en verre étaient généralement de petites perles ou des amulettes, les récipients creux n'apparaissant qu'aux alentours de 1500 av. J.-C. Les artisans d'Asie auraient contribué à établir l'industrie verrière en Égypte, où les premières pièces datent du règne de Thoutmôsis III (1504-1450 av. J.-C.). Avant l'invention de la canne à souffler, diverses méthodes étaient employées pour fabriquer et embellir des objets en verre coloré. Certains articles étaient ciselés dans des blocs de verre solide, tandis que les verriers adaptaient des procédés de moulage, versant du verre fondu dans des matrices pour produire des incrustations, des statuettes et des récipients. La tradition du verre ciselé, caractéristique de l'époque sassanide, fut poursuivie par les artisans musulmans, qui fabriquaient des récipients sculptés en haut relief, représentant souvent des sujets animaliers ou floraux. L'on produisait également du verre incolore orné de motifs gravés à la roue. En Chine, les premiers objets en verre, souvent fondus à partir de pains de verre préformés importés, étaient petits et ciselés pour imiter les pierres dures comme le jade ou le corail. L'utilisation du verre pour rehausser les pierres semi-précieuses dans la bijouterie et, plus tard, dans les flacons à priser, constitue un thème récurrent dans le verre chinois. Peu de récipients en verre sont connus avant la construction de la verrerie du palais impérial de Pékin en 1680.

La véritable révolution dans l'art du verre survient avec la découverte du soufflage, technique qui voit le jour en Syrie et se répand rapidement dans tout l'Empire romain, supplantant progressivement les méthodes plus anciennes. Cette technique, plus rapide et moins coûteuse, donne naissance à un nouvel engouement pour la verrerie. Si les procédés de fabrication antérieurs mettaient l'accent sur la couleur et le motif, le soufflage sublime les qualités de finesse et de transparence du matériau. Dès la fin du Ier siècle av. J.-C., le verre incolore supplante le verre coloré. Les Romains sont également à l'origine de la plupart des techniques décoratives connues. Les articles en verre soufflé étaient modelés dans des moules, permettant une production de masse et une grande variété de formes. Des maîtres verriers comme Ennion de Sidon, actif au Ier siècle av. J.-C., signaient de petits bols fantaisistes réalisés selon cette technique. De nombreux objets en verre étaient décorés de scènes religieuses ou historiques, parfois ornés de motifs de feuilles d'or pressées entre deux épaisseurs de verre transparent, offrant des rendus d'une extrême finesse, comme le portrait d'homme à fond bleu du IIe siècle av. J.-C. Le verre camé, obtenu par la fusion de couches de verre de diverses couleurs ensuite ciselées pour laisser apparaître des motifs contrastés, compte parmi les réalisations les plus célèbres, dont le vase de Portland.

Le goût pour la polychromie était particulièrement vif en Orient. En Syrie, des cordons de verre filé étaient appliqués avec habileté sur des vases à parfum. Dès le IIIe siècle av. J.-C. en Égypte, on fabriquait des verres mosaïques, puis des objets millefiori, incrustés de baguettes polychromes ornées de motifs. Outre Rome, les centres de production les plus importants se trouvaient en Gaule et en Rhénanie. À Cologne, l'un des foyers les plus actifs, on a retrouvé des verres diatrètes, dont certaines parties de la surface externe sont ajourées, comme la coupe Lycurgue du IVe siècle av. J.-C. conservée au British Museum. La fabrication de verre domestique connut un déclin général en Occident avec la chute de l'Empire romain.

Le Verre au Moyen Âge et la Renaissance : Entre Tradition et Innovation

Sous l'influence des Francs, les verriers d'Europe du Nord et de Bretagne continuèrent à produire des récipients utilitaires. Avec la christianisation, le verre fut de plus en plus utilisé pour des usages liturgiques, comme les calices. La plupart des objets étaient de couleur verte, la décoration se limitant à des motifs moulés simples, au filetage et à des plaques imitant les pierres précieuses. Les verres gravés présentaient une facture assez maladroite. Les difficultés d'approvisionnement en soude d'Orient amenèrent les verriers du Nord à se tourner vers la cendre de bois, réalisant un verre à base de potasse.

L'art du verre connut une véritable renaissance à partir du Xe siècle. Les verres soufflés étaient fréquents, comme en témoigne une bouteille à long col conservée au musée de Bordeaux. Dès 980, la présence à Venise de Phiolarii, fabricants de verre creux, fioles et flacons, est attestée. La verrerie pouvait servir à des usages spécifiques, tels que les lampes ou la médecine, mais aussi la gobeleterie, dont le moine allemand Théophile fit une spécialité. De l'époque gothique subsistent d'élégants exemples de gobeleterie, comme un pot et une coupe décorés de godrons. Cependant, les réalisations les plus notables de la verrerie occidentale à l'époque médiévale furent les vitraux au nord et le verre de mosaïque dans l'Empire byzantin. Les mosaïques byzantines, issues de la mosaïque hellénistique et romaine, étaient principalement composées de petits cubes de verre, ou tesselles, scellés dans du mortier. Les tesselles pouvaient être extrêmement complexes, avec des incrustations d'or et d'argent. Les fenestrages dans les églises apparurent dès le VIe siècle, mais les exemples les plus anciens subsistant datent du Xe siècle. Le verre était coloré, puis découpé selon les formes requises par le dessin. Les pièces étaient ajustées dans des bandes de plomb et placées dans un châssis en métal.

À partir du XVe siècle, la verrerie de Murano connut un succès considérable, dominant le marché européen jusqu'au début du XVIIIe siècle. La contribution principale des Vénitiens fut le développement d'un verre extrêmement raffiné, en sodium dur d'une grande ductilité. Incolore et très transparent, ce verre ressemblait à du cristal de roche et était connu sous le nom de cristallo. Des objets étaient également soufflés dans du verre coloré et opaque. À partir du XVIe siècle, les formes devinrent plus légères et plus délicates. Un type de verre en filigrane fut développé à Venise et largement imité, incorporant des fils blancs opaques travaillés en motifs complexes, évoquant la dentelle. Des œuvres exécutées avec du verre travaillé à la lampe furent créées à Murano, tandis que la ville de Nevers acquit une grande renommée pour ce type d'articles au XVIIe siècle.

La technique de la gravure à pointe de diamant était particulièrement adaptée au verre à base de soude. Les fabricants de verre à travers l'Europe tentèrent de copier les Vénitiens dans leurs méthodes de production, leurs matériaux et leurs décorations. Le verre allemand, à base de chaux et de potassium, plus épais et plus dur que le cristallo, était particulièrement bien adapté à une décoration de gravure à la roue. Caspar Lehmann, à la cour de Rodolphe II à Prague, fut l'instigateur du développement de la gravure au début des années 1600. Les coupeurs de verre et les graveurs de Nuremberg et de Potsdam devinrent célèbres pour leurs dessins exécutés dans le style baroque.

Verre de Murano filigrané

La Peinture sur Verre : Un Art aux Multiples Facettes

La peinture sur verre, terme générique englobant diverses techniques, a connu des évolutions considérables au fil des siècles. L'une des techniques les plus fascinantes est le verre églomisé, dont le nom dérive du Français Jean-Baptiste Glomy, qui aurait redécouvert cette technique à la fin du XVIIIe siècle. Elle consiste à décorer le verre par l'application de feuilles métalliques (souvent de l'or ou de l'argent) et de peintures appliquées à l'envers de la plaque de verre. Bien que généralement associée aux bordures de miroirs de la fin du XVIIe et du début du XVIIIe siècle, cette méthode de décoration fut pratiquée bien avant. Les motifs de chinoiseries appliqués sur des appliques murales du début du XVIIIe siècle en sont un exemple rare, où la technique du verre églomisé s'exprime dans un style typique des meubles laqués anglais et continentaux de la même période.

Exemple de verre églomisé avec décor de chinoiseries

Plus communes, d'autres œuvres furent réalisées selon le principe du "grattage et découpage" de la fine couche argentée à l'arrière d'un miroir, permettant ensuite de peindre sous verre les décors et motifs choisis. Cette pratique s'est particulièrement développée en Chine pour le marché européen, donnant naissance à l'art de la peinture d'exportation sur verre inversé. Les artisans chinois, experts en peinture et calligraphie, adoptèrent cette technique après 1715, notamment sous l'influence du missionnaire jésuite Père Castiglione. Ils raclaient le tain du miroir pour révéler le verre, sur lequel ils peignaient des scènes bucoliques, des paysages ou des figures, souvent influencées par les modes européennes telles que la chinoiserie. Ces œuvres, une fois acheminées vers l'Europe, étaient fréquemment agrémentées de cadres élaborés en bois doré ou sculpté. La production de ces miroirs peints sur verre inversé a connu son apogée aux XVIIIe et XIXe siècles, alimentée par la demande européenne pour l'exotisme.

La Bavière, Terre de Maîtres Verriers et d'Innovations

La Bavière, avec sa tradition séculaire dans la production de cristal, abrite encore aujourd'hui des cristalleries d'exception. La région de l'Arber, au cœur de la "Route du Verre" (Glasstrasse) qui s'étend de Waldsassen à Passau, est un lieu privilégié pour découvrir cet artisanat. Des villages comme Frauenau sont des étapes incontournables. La famille Eisch, par exemple, perpétue son métier de verrier depuis 300 ans, ouvrant son atelier il y a 70 ans pour sublimer le verre à travers la fantaisie, la couleur et le savoir-faire technique. Chez Eisch, tout est fabriqué exclusivement sur place, et les commandes, y compris pour des clients prestigieux comme la cour d'Angleterre, nécessitent des délais de fabrication de deux à trois mois. Chaque pièce est soufflée, taillée, gravée et peinte à la main, témoignant d'un artisanat d'art de haut niveau.

Atelier de soufflage de verre en Bavière

La manufacture de cristal de Theresienthal, fondée à l'initiative du roi Louis Ier de Bavière, produisit des verres précieux pour la cour royale, Napoléon III et les tsars. Les pièces créées pour Louis II, en couleur rubis et décorées d'or, ornaient le château de Neuschwanstein, illustrant le faste et le raffinement de la verrerie du XIXe siècle.

Dans cette région fière de sa tradition verrière, des entreprises comme Joska à Zwiesel ont su allier production artisanale et développement commercial. Proposant des objets uniques tels que des trophées remis aux vainqueurs du Tour de France, des pièces monumentales ou des articles plus fantaisistes, Joska met en avant le travail manuel. La production d'un trophée de taille normale demande environ 15 heures, du soufflage à la gravure, l'intégralité du processus étant réalisé à la main. L'entreprise, qui emploie 200 salariés dont 85 dans la production (souffleurs, graveurs, peintres), accorde une importance primordiale à la qualité, chaque pièce étant examinée avant de quitter l'usine. Pour faire face à la demande mondiale, une partie de la production est sous-traitée. Joska a également développé un site axé sur le loisir, avec des ateliers de démonstration de soufflage et de gravure, et même la possibilité pour les visiteurs de souffler leur propre objet. Des attractions pour les enfants, un jardin décoré d'accessoires en verre et un Biergarten bavarois complètent l'offre, transformant le lieu en une destination touristique attrayante, parfois qualifiée de "Disneyland du verre".

Les Techniques de Peinture et de Décoration du Verre

La peinture sur verre, dans le contexte de la verrerie décorative, prend de multiples formes. Au-delà du verre églomisé et des exportations chinoises, d'autres techniques ont marqué l'histoire.

Dans le domaine des vitraux, la peinture joue un rôle crucial. La "grisaille", une peinture opaque à base d'oxyde de fer ou de manganèse broyé avec un fondant, est employée pour exécuter le trait et les ombres légères. Elle sert à dessiner les détails fins tels que les yeux, les traits du visage ou les plis des drapés. Cette technique, maîtrisée dès le Moyen Âge, est essentielle pour donner vie aux figures dans les vitraux. Parallèlement, le "jaune d'argent", apparu vers le XIVe siècle, permet de colorer localement le verre, offrant des teintes lumineuses. Cette peinture, appliquée sur la surface du verre avant cuisson, pénètre dans la masse vitreuse à haute température, modifiant sa couleur.

Exemple de vitrail médiéval avec détails peints en grisaille

Les verres eux-mêmes peuvent être colorés dans la masse, par l'ajout d'oxydes métalliques lors de la fusion. Le cuivre donne des bleus clairs, des verts et des rouges ; le cobalt produit des bleus intenses ; le manganèse des rosés et des pourpres. L'or, utilisé avec précaution, peut également produire des teintes rouges ou roses. Le fer contribue aux réactions chimiques, tandis que la fumée de bois donne les jaunes indécis et nacrés. Au Moyen Âge, les verres étaient souvent coulés en plaques d'épaisseur et de coloration inégales, des irrégularités que les verriers utilisaient habilement pour le modelé des personnages et qui conféraient aux fonds unis un aspect chatoyant.

Au XIXe siècle, la peinture sur verre connaît un renouveau, marqué par une recherche constante entre tradition et innovation. Les chimistes, les archéologues et les verriers s'efforcent de redécouvrir et de maîtriser les techniques anciennes, tout en expérimentant de nouvelles méthodes issues des progrès scientifiques et industriels. La technique de la "peinture sur double glace", développée entre 1798 et 1801 par Christophe Dihl, consiste à peindre un motif sur deux feuilles de verre dépolies, puis à les superposer de manière à ce que la peinture soit prise entre les deux épaisseurs. Cette méthode visait à rehausser l'intensité des couleurs, les peintures vitrifiables de l'époque manquant parfois de l'éclat des anciens verres teints dans la masse.

Une autre évolution notable fut l'impression sur verre, qui permit une reproduction plus rapide et standardisée de motifs, notamment pour les bordures et les fonds. L'impression au pochoir, bien que remontant peut-être au XVe siècle, devient courante au XIXe siècle. Ce procédé, par l'utilisation de caches, permet de laisser passer l'encre uniquement aux endroits souhaités. Des brevets furent déposés pour améliorer l'application des couleurs en poudre et leur fixation. L'impression par empreinte, utilisée dès le milieu du XVIIIe siècle en Angleterre, fut introduite en France dans les années 1790, permettant le transfert de motifs gravés sur une plaque de cuivre.

L'avènement de la photographie offrit une nouvelle perspective, notamment pour la réalisation des visages. L'impression photographique sur verre, développée par des inventeurs comme Samson, permit de reproduire des images avec une précision inédite. Ces épreuves, qu'elles soient vitrifiées ou non, ouvrirent de nouvelles voies à la décoration verrière.

Le vitrail, art séculaire, continue d'évoluer, intégrant des techniques anciennes et modernes pour créer des œuvres lumineuses et expressives. De la Bavière à travers l'Europe, l'art du verre demeure une source d'émerveillement, alliant savoir-faire ancestral et créativité contemporaine.

Artisanat : Emmanuelle, le vitrail dans la peau

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