Orchestre Ray Meringue et Konpa dans la musique française des années 1970: héritage haïtien et fusion caribéenne

Appelée mereng aux États-Unis, la meringue a connu une véritable popularité internationale au début des années 1970. Proche du merengue dominicain voisin, elle a même fait quelques incursions en France et restera populaire aux Caraïbes. Mais c’est au terme d’une vogue initiale du merengue dominicain dans les années 1950 que le dérivé de la meringue haïtienne, le konpa, compas en français, a surgi dans les bals de Port-au-Prince.

L’histoire de la meringue couvre plusieurs siècles d’une évolution basée sur un bouquet de rythmes, véritable signature d’Hispaniola, une île partagée par Haïti et la République Dominicaine (Saint-Domingue en français). C’est après l’effervescence provoquée par les premiers disques dominicains dans les années 1940-50 que la meringue haïtienne a connu ses premiers enregistrements, un âge d’or créatif dont ce coffret est un florilège. Avec des morceaux confinant au sublime comme ici Grogue, nous sommes au cœur du réacteur de la meilleure musique caribéenne, à un carrefour géoculturel essentiel.

Hispaniola a produit des musiques de danse parmi les plus exaltantes de leur temps, un magma musical antillais qui s’est fondu dans les bals populaires d’après-guerre entre Haïti, Saint-Domingue, Cuba, Porto Rico, la Jamaïque, les Îles Vierges, la communauté hispano-phone de New York, etc. L’influence de la meringue haïtienne et du merengue dominicain sur les autres musiques caribéennes (plena, bachata, pachanga, salsa, etc.) est abordée plus en détail dans notre coffret consacré à la musique voisine de Saint-Domingue, bien mieux diffusée et à l’audience internationale. À l’inverse, ce volume est axé sur la meringue haïtienne et le konpa, né en 1955 - resté populaire aux Antilles.

Différents éléments ont contribué à forger la forte personnalité de la meringue haïtienne : l’isolement politique de Haïti, les pressions économiques étrangères, son histoire chaotique, ses dirigeants incompétents et tyranniques, sa misère endémique, ses tremblements de terre (dont un cataclysmique en 1946) et sa langue créole issue du français, langue très minoritaire aux Caraïbes. La réticence du producteur originel Joe Anson et de ses successeurs à signer des licences d’exploitation avec des marques américaines bien distribuées a aggravé sa diffusion très restreinte, sans aucun succès international. Méconnue et confinée, relativement peu documentée, la meringue n’en demeure pas moins l’une des grandes musiques-mères dans l’extraordinaire diversité de l’arc musical formé par les Caraïbes.

Ce coffret a été réalisé à partir de disques haïtiens d’époque (pressés aux États-Unis), difficiles à dénicher en bon état en raison de tirages limités, de la faible circulation des pièces de collection et de récurrents ouragans - auxquels le vinyle résiste mal. Ils ont été patiemment restaurés au studio Art et Son à Paris en dépit de difficultés techniques. Beaucoup n’avaient jamais été réédités. Cette anthologie permet donc de faire revivre pour la première fois la nonchalance des meilleurs bals haïtiens, qui prenaient place dans des cabarets au temps des dictatures de Paul Magloire et François Duvalier. Comme la plena portoricaine, le mambo cubain, le rock et le jazz, le merengue et la meringue ont régné sur les pistes de danse noires les plus brûlantes de l’époque.

Ce florilège constitue en soixante-dix morceaux un précieux témoignage de la musique populaire haïtienne la plus authentique à l’époque où elle s’inscrivait dans la modernité, entre racines traditionnelles créoles et cette phase influente, plus créative, d’une indéniable originalité. Vaudou. C’est après l’indépendance des États-Unis en 1776 que Haïti devint la deuxième république créée aux Amériques - la première démocratie noire de l’histoire. Arrachée dans le sang, l’indépendance du pays (1804) est d’autant plus significative et symbolique qu’elle s’est affirmée à la suite d’une révolte d’esclaves au terme d’une longue guerre civile où rien moins que les armées espagnole de Charles IV, britannique de George III et française de Napoléon Ier ont été vaincues par un peuple martyrisé, décidé à conquérir sa liberté coûte que coûte.

La population haïtienne avait été soumise à la servitude par les colons français pendant plus d’un siècle avant de promulguer l’abolition de l’esclavage des décennies avant tous les autres pays américains - et européens. Leur isolement politique a perduré au fil des siècles pour différentes raisons, abandonnant ce pays minuscule à un chaos peu enviable, où la misère, les coups d’états et la violence restent la norme deux siècles plus tard. Issu d’ethnies africaines très variées, Yoruba, Ibo et Bantou notamment, le peuple haïtien est bien distinct des classes dirigeantes. Il est néanmoins parvenu à s’unir en mélangeant différentes religions animistes africaines pour n’en faire qu’une seule : le vodou haïtien (vaudou en français) qui a galvanisé la révolution, puis les guerres endémiques contre le frère ennemi dominicain chez qui l’esclavage perdurait. Les Noirs ont pérennisé ces puissantes spiritualités vodou, où la musique joue un rôle moteur dans une culture de résistance, de contestation.

Extravagants, codifiés, les rituels de la liturgie vodou comprennent différents éléments musicaux africains métamorphosés par cette créolité. Comme aux actuels Bénin ou Congo, ces cérémonies animistes ont pour fonction centrale des transes obtenues au son de tambours et de chants hypnotiques. Au cours de ce que l’on pourrait appeler une sorte de channeling atavique, les initiés entrent en contact avec les esprits de leurs ancêtres bienveillants, des divinités qui leur prodiguent différents conseils et inspirent des créations artistiques, notamment musicales. La religion catholique apportée par les esclavagistes français a marqué l’iconographie locale. Mais les saints chrétiens restent essentiellement une façade pour la bourgeoisie dans un pays où la religion dominante est le vodou.

Notre coffret Haiti Vodou - Folk Trance Possession Rituals 1937-1962 réunit les premiers et meilleurs disques d’authentiques rituels vodou haïtiens. L’héritage de ces cérémonies imprègne l’âme de la musique populaire traditionnelle du pays, la meringue où les mots-clés du vodou sont rarement prononcés en raison de la très mauvaise réputation de ces rites populaires. Peu étayées, ces critiques se contentent d’ordinaire de grotesques stéréotypes et poncifs de zombies et de satanisme plutôt que d’expliquer une réalité d’exploitation, d’ignorance, d’arriération, de violence et de misère où la spiritualité ancestrale est traditionnellement une soupape. Contre Danse Haïti partage l’île d’Hispaniola avec la République Dominicaine. Comme le merengue de Saint-Domingue, la meringue haïtienne plonge ses racines dans les musiques de chambre sur lesquelles les colons européens dansaient.

Ces contre danses (danza en espagnol) étaient jouées à la cour des souverains européens aux XVIIIe et XIXe siècle. Elles étaient dansées en vis à vis, et certaines en carré par des partenaires se faisant face : on parlait alors de quadrille ou lanciers. Différents rythmes et styles européens étaient ainsi prisés par l’élite blanche coloniale, la bourgeoisie créole. Carnaval commence par exemple par la mélodie de « Au Clair de la lune », une chanson populaire vers 1780. Les mélodies et danses des Blancs étaient demandées par les planteurs. Les musiciens européens étaient rares aux colonies et les esclaves de maison ont été formés à les interpréter. Jouer de la musique représentait pour eux un privilège, un vent de liberté. Partout, les descendants d’Africains ont interprété ces musiques créées pour des danses guindées et codifiées. Ils y ont vite apporté leur balancement afro-créole, incitant à des danses plus libres. Des percussionnistes chevronnés nourris par les tambours vodou et leurs rythmes sophistiqués ont joué un rôle déterminant en donnant aux musiques européennes de jadis une dimension bien plus entraînante. Le rythme rabòdaye haïtien utilisé par les groupes rara se retrouve dans nombre de musiques caribéennes, dont le mento jamaïcain, la biguine martiniquaise et le konpa haïtien. Les planteurs haïtiens en fuite après la révolution ont contribué à l’exporter à Cuba et à la Nouvelle-Orléans : il est probable qu’il se soit disséminé à partir de Haïti. Certains Dominicains, dont Luis Alberti lui-même, réfutaient néanmoins que ce rythme essentiel ait pu avoir une origine noire, préférant y voir une racine espagnole - un regard dominicain caractéristiquement raciste. Quoi qu’il en soit, on retrouve ces musiques européennes créolisées dans toutes les Caraïbes : quadrille en Jamaïque ou Guadeloupe, schottische ou java en Louisiane, mazurka ou valse en Martinique, danzon ou paseo à Saint-Domingue et danza à Cuba.

Contre Danse N°4 de Nemours Jean-Baptiste est un exemple parlant de contre danse. Le style et la mélodie française y sont préservés, mais sur une rythmique délicieusement créolisée, propice à la danse et son déhanchement caractéristique de l’héritage bantou aux Caraïbes. Le commandeur commence d’ailleurs le morceau par « Prenez vos dames, messieurs ». Les autres morceaux portant le nom de contre danse (n° 7, 8 et 9) sont en réalité de purs konpas ou meringues. On retrouve aussi un passage de valse dans Contre Danse n°9, une meringue où, dans la tradition du quadrille des Caraïbes, un commandeur dirigeait la danse en indiquant les pas et actions à accomplir. À Haïti, les rythmes et danses kongo se sont métamorphosés en un nouveau style, le karabinyé, dérivé de la contre danse, qui a évolué vers la meringue.

Meringue avant 1934. Le nom de cette danse est sans doute dérivé de la pâtisserie française à base d’œufs en neige et de sucre récolté en Haïti. Battre les œufs en neige nécessite beaucoup d’énergie et d’agitation, une frénésie qui évoque peut-être la danse propulsée par les rythmes de la meringue. Le terme meringue désigne initialement les musiques populaires d’Hispaniola dans leur ensemble. Fondamentalement rurales et d’inspiration nettement contestataire, depuis le temps de l’esclavage elles ont été un rare moyen d’expression pour les miséreux. Comme en Martinique, Guadeloupe et ailleurs, la base du répertoire populaire était européenne mais comprenait aussi de la meringue locale. Les fanfares et les orchestres militaires ont été largement responsables de la formation des musiciens, reflétant l’ambiance martiale du pays. Au XIXe siècle des musiciens haïtiens ambitieux avaient introduit des thèmes et rythmes populaires dans les musiques de salon et la musique militaire. La meringue de salon, plus lente et proche des racines européennes, était jouée au piano à l’heure du thé et appréciée par la bourgeoisie. Dans les cinémas du début du siècle, les spectacles précédant les films incluaient de la meringue.

Pendant l’occupation américaine (1915-1934), les Marines ont apporté le jazz au son haïtien. Le Charleston et le fox-trot circulaient aussi à Paris. Beaucoup de formations haïtiennes ont adopté le jazz américain dans les années 1920, et certaines ont fait carrière à Paris. La meringue était néanmoins présente dans les bordels dansants fréquentés par les soldats américains. Parallèlement, les intellectuels haïtiens comprenaient le rôle du jazz dans la Harlem Renaissance. Tous considéraient la meringue comme compatible avec l’influence du jazz et du son cubain. Le racisme américain et l’imitation ostentatoire de la société bourgeoise française par l’élite haïtienne ont influencé un mouvement indigène puisant ses forces dans l’histoire de résistance noire. La négritude et le vodou étaient valorisés dans ce courant, tandis que les chansons anti-américaines furent réprimées. Le chanteur Candio est devenu un compositeur contestataire et l’un des éléments fondateurs de ce paysage musical. Le mouvement indigéniste cherchait une identité propre face à l’hégémonie extérieure, et le son cubain gagnait en popularité.

illustration ancienne de la meringue haïtienne et konpa

Actif de 1928 jusqu’au milieu des années 1960, Ray Ventura et Ses Collégiens ont importé en France le jazz, l’associant à la chanson et ouvrant la voie à des orchestres français modernes. Né à Paris le 16 avril 1908, Raymond Ventura a fondé The Collegiate Five, puis les Collégiens, et a rapidement intégré des musiciens comme Misraki, Gasté et Gréco Aslan. Leur répertoire, axé sur le jazz et les standards américains, a démontré que le jazz pouvait être intégré dans la chanson française sans perdre son identité. Le groupe a connu des tournées et des jalons importants, y compris des enregistrements et des concerts à Gaveau, à l’Empire, à l’Olympia et au Casino de Paris. L’évolution se poursuit avec l’arrivée de Ray Ventura et sa suite à travers les décennies, jusqu’aux bouleversements des années 1970 et 1980 qui font émerger de nouvelles générations et reconfigurent l’écosystème musical.

Dans les années 1970, le rayonnement du konpa et de la meringue s’associe à une période de tumultes institutionnels en France et en Europe. Les répertoires de Ray Ventura et de ses successeurs témoignent d’un lien fort entre le passé des orchestres de variétés et les explorations du jazz et des musiques caribéennes, révélant une continuité dans l’innovation musicale française et européenne à travers les décennies.

  1. Hispaniola comme carrefour des rythmes caribéens.
  2. Émergence du konpa comme dérivé modernisé de la meringue haïtienne.
  3. Ray Ventura et les Collégiens comme ponts entre jazz américain et chanson française.

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