L'histoire du cinéma est jalonnée d'œuvres qui, par leur audace, leur réalisme cru ou leur transgression des normes, marquent durablement l'imaginaire collectif. Parmi elles, "Le Dernier Tango à Paris" de Bernardo Bertolucci occupe une place singulière. Sorti en 1972, le film a immédiatement suscité un tumulte, polarisant critiques et spectateurs autour de ses scènes de sexe explicites et de son exploration sans concession de la passion destructrice entre un Américain vieillissant et une jeune Française. Pourtant, derrière le vernis du scandale artistique et la célébrité internationale qui en a résulté, se cache une réalité plus sombre, celle d'un traumatisme infligé à la jeune actrice Maria Schneider, dont la carrière et la vie furent profondément marquées par cette expérience.
La Genèse d'une Œuvre Controversée
"Le Dernier Tango à Paris" est né d'une idée audacieuse de Bernardo Bertolucci et Marlon Brando. Le film dépeint la relation intense et anonyme entre Paul (Marlon Brando), un Américain de la quarantaine désabusé, et Jeanne (Maria Schneider), une jeune Parisienne d'une vingtaine d'années. Leur rencontre fortuite dans un appartement parisien vide les conduit à une liaison passionnelle et brutale, rythmée par des rapports charnels violents et dénués de sentiments profonds. L'appartement, avec son atmosphère confinée et intime, devient le théâtre de leur évasion du monde extérieur, un espace où les identités se dissolvent et où le corps prend le pas sur la raison.

Le choix de Paris comme décor n'est pas anodin. Bertolucci y voyait une "ville interdite", un lieu propice aux fantasmes et aux rencontres anonymes, s'inspirant notamment du roman "Le Bleu du ciel" de Georges Bataille. L'appartement lui-même, décrit comme un "lieu sacré" et un "ventre maternel", symbolise une régression vers un état primal, une tentative d'échapper aux contraintes de la civilisation et du langage. Dans cet espace clos, Paul cherche à bannir la définition sociale de l'être humain, privilégiant le "langage du corps" comme forme de communication existentielle. Cette approche, influencée par des penseurs comme Herbert Marcuse, explore la libération du principe de plaisir face au travail aliéné et aux répressions de la société industrielle.
La Scène du Beurre : Un Point de Rupture
Au cœur du scandale et des discussions entourant "Le Dernier Tango à Paris" se trouve une scène spécifique, celle de la "scène du beurre". Dans cette séquence, Paul sodomise Jeanne en utilisant du beurre comme lubrifiant. L'idée, selon Bertolucci, était d'obtenir une réaction authentique de la part de Maria Schneider, une femme de 19 ans à l'époque, plutôt qu'une performance d'actrice. Il a expliqué que cette idée lui était venue avec Marlon Brando le matin même du tournage, dans le but de surprendre l'actrice et de capturer sa "rage et son humiliation" ressentis.
Bernardo Bertolucci a par la suite tenté de clarifier les circonstances, affirmant que Maria Schneider était informée de la scène de sodomie simulée écrite dans le scénario, mais pas de l'usage du beurre. Il a déclaré en décembre 2016 : "J'ai spécifié, mais peut-être cela n'était pas clair, que j'avais décidé avec Marlon Brando de ne pas informer Maria que nous voulions utiliser du beurre… Nous voulions sa réaction spontanée vis-à-vis de son utilisation inhabituelle."
Cependant, la perception de Maria Schneider fut radicalement différente. Elle a toujours clamé avoir eu l'impression d'avoir été "violée à la fois par Bertolucci et Brando". Elle a confié que, bien que Marlon Brando ait simulé le viol, ses larmes durant la scène étaient bien réelles. L'actrice a révélé que ce traumatisme l'a plongée durant sept ans dans le monde de la drogue, du désamour de soi et des tentatives de suicide.

Les Répercussions sur la Vie et la Carrière de Maria Schneider
Le succès international du film a eu des conséquences dévastatrices pour Maria Schneider. La phrase graveleuse "passe-moi le beurre !" est devenue une expression populaire, et son nom était systématiquement associé à cette scène. L'actrice, décrite comme étant "très soumise" dans l'extrait d'un article de 1972, a hurlé et pleuré "pour de vrai" pendant le tournage. Après la scène, elle s'est réfugiée dans sa loge, en larmes, et Marlon Brando l'a rejointe, tentant de la consoler.
Ce traumatisme a durablement affecté sa carrière. Bien qu'elle ait joué par la suite dans des films acclamés comme "Profession : Reporter" de Michelangelo Antonioni en 1974, et qu'elle ait fait un coming out audacieux sur sa bisexualité à l'époque, sa trajectoire fut brisée. Le film "Maria" de Jessica Palud, sorti en 2024, explore justement cette période sombre de sa vie, incarnée par l'actrice Anamaria Vartolomei. Le film met en lumière comment son premier succès, qui aurait dû être une revanche sur un départ difficile dans la vie - elle était née d'une relation adultérine et n'avait pas été reconnue par son père, le comédien Daniel Gélin - s'est transformé en un cauchemar.
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La réalisatrice Jessica Palud a cherché à raconter le combat de Maria Schneider pour faire reconnaître ce qu'elle avait enduré. Anamaria Vartolomei, interprétant Maria Schneider, a déclaré : "Maria aura passé sa vie à mener un combat pour raconter ce qui s’est réellement passé sur ce tournage, face à une société qui n’était pas prête à l’écouter."
Un Héritage Complexe et une Réflexion Contemporaine
Près de cinquante ans après sa sortie, "Le Dernier Tango à Paris" continue de susciter des débats. L'affaire a été ravivée en 2016 et en pleine ère #MeToo, lorsque des déclarations de Bertolucci ont refait surface, rappelant la manière dont la scène avait été conçue. Le critique de cinéma Antoine Guillot souligne la complexité de Bernardo Bertolucci, le décrivant comme "quelqu'un de très compliqué, de très torturé", et rappelle que d'autres actrices ayant travaillé avec lui n'ont pas eu à s'en plaindre. Il met en garde contre la simplification excessive, arguant qu'il ne faut pas faire de Bertolucci le monstre qu'il n'était pas, tout en reconnaissant que le cinéma interroge constamment les limites humaines de l'art.
Il est crucial de ne pas réduire Maria Schneider à sa seule condition de victime. Le film, malgré les circonstances de sa création, met en scène une femme qui lutte pour défendre son personnage, qui ne se laisse pas intimider et qui va jusqu'au bout. "En faisant de Maria Schneider rien d’autre qu’une victime, on lui a retiré son art, sa puissance, la tornade de vie qu’elle est et que le film documente," souligne une analyse contemporaine. L'œuvre, dans sa complexité, interroge la relation entre l'art, l'artiste et le spectateur, ainsi que les implications éthiques de la création cinématographique.
Le film "Maria" de Jessica Palud, en se penchant sur le parcours de l'actrice, offre une perspective nouvelle sur cette œuvre marquante et sur les enjeux de la représentation, de la consentement et du pouvoir dans l'industrie cinématographique. Il rappelle que derrière chaque film, il y a des individus dont les expériences et les vies sont intrinsèquement liées à l'œuvre qu'ils contribuent à créer, et que le poids de l'histoire, des traumatismes et des luttes pour la reconnaissance ne doit jamais être occulté par la seule appréciation esthétique.
Maria Schneider, décédée en 2011 à l'âge de 58 ans, a passé une grande partie de sa vie à lutter pour raconter son expérience, face à une société qui n'était pas toujours prête à l'écouter. Son histoire, tragique et poignante, résonne encore aujourd'hui avec force, nous invitant à une réflexion plus profonde sur les sacrifices consentis au nom de l'art et sur la nécessité impérieuse de protéger les artistes, particulièrement les plus jeunes et les plus vulnérables.

Le film "Le Dernier Tango à Paris" est une œuvre qui, par sa puissance visuelle et sa thématique audacieuse, a marqué l'histoire du cinéma. Cependant, il est impossible de dissocier son héritage du coût humain qu'il a engendré pour Maria Schneider. Son parcours, illustré dans le biopic "Maria", met en lumière la résilience d'une femme confrontée à des épreuves extrêmes, et la longue bataille pour faire entendre sa voix et reconnaître la violence subie. Cette histoire nous rappelle que derrière la magie du cinéma se cachent souvent des réalités complexes, faites de souffrances et de combats pour la dignité.