Viande rouge et viandes transformées : Quel est le lien avec le cancer ?

La consommation de viande, qu'elle soit rouge ou transformée, est un sujet de discussion récurrent lorsqu'il s'agit de santé publique, notamment en raison de son association potentielle avec le risque de développer certains cancers. Comprendre les nuances de cette relation, les quantités à ne pas dépasser et les mécanismes impliqués est essentiel pour faire des choix alimentaires éclairés. L'évaluation de la cancérogénicité de ces aliments a fait l'objet d'études approfondies menées par des organismes scientifiques internationaux de premier plan, apportant des éclaircissements précieux sur les risques et les recommandations.

Définitions : Viande rouge et viande transformée

Avant d'aborder les risques, il est crucial de définir clairement les termes employés. Le terme « viande rouge » désigne le tissu musculaire non transformé des mammifères, tel que le bœuf, le veau, le porc, l’agneau, le mouton, le cheval et la chèvre. Cette définition s'applique même si la viande est hachée ou congelée, tant qu'elle est consommée généralement cuite et n'a pas subi de processus de transformation visant à en altérer la structure ou la conservation. La teneur en matières grasses de la viande rouge est variable, dépendant de l'espèce animale, de son âge, de son sexe, de sa race, de son alimentation et du type de découpe.

Le terme « produits carnés transformés (ou viande transformée) » englobe, quant à lui, tout type de viande ayant été transformée par salaison, maturation, fermentation, fumaison ou d'autres procédés visant à en améliorer la saveur ou à en faciliter la conservation. Cela inclut des produits comme la charcuterie (saucisses, saucissons, jambons, lardons, bacon, pâtés, rillettes) et d'autres préparations qui ont subi un traitement spécifique pour prolonger leur durée de vie ou modifier leur goût. Les processus de transformation, tels que la maturation et la fumaison, peuvent aboutir à la formation de substances chimiques reconnues pour leur potentiel cancérogène.

Infographie définissant la viande rouge et la viande transformée

Classification par les organismes de santé : IARC et OMS

Le Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC), une agence spécialisée de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), a mené une évaluation approfondie de la cancérogénicité de la consommation de viande rouge et de viande transformée. En octobre 2015, un groupe de 22 chercheurs issus de dix pays différents s'est réuni au CIRC à Lyon, en France, pour examiner les données scientifiques disponibles.

Les conclusions de ce groupe de travail ont conduit à des classifications spécifiques :

  • La consommation de viandes transformées a été classée comme « cancérogène pour l’homme » (Groupe 1). Cette classification repose sur des indications suffisantes faisant un lien direct entre la consommation de ces produits et le cancer colorectal.
  • La consommation de viandes rouges a été classée comme « probablement cancérogène pour l’homme » (Groupe 2A). Cette catégorie indique qu'il existe des preuves limitées pour la cancérogénicité chez l'homme, mais des preuves suffisantes chez les animaux de laboratoire, ou des mécanismes biologiques plausibles. Les cancers les plus fréquemment associés sont le cancer colorectal, mais aussi le cancer du pancréas et de la prostate.

Ces classifications sont le résultat d'une analyse méticuleuse des données épidémiologiques, des études expérimentales sur les animaux et des indications mécanistiques sur la manière dont ces aliments pourraient induire le cancer chez l'homme. Le processus d'évaluation a pris en considération l'ensemble des données pertinentes, y compris les nombreuses études épidémiologiques montrant une association positive entre la consommation de viande rouge et le cancer colorectal, ainsi que de solides indications mécanistiques.

Quantifier le risque : Jusqu'à quelle quantité ?

La question de la quantité est primordiale pour évaluer le risque. Les scientifiques et les agences de santé publique ont cherché à définir des seuils et des estimations pour guider les consommateurs.

Viandes transformées : un risque plus directement corrélé

Pour les viandes transformées, les données sont particulièrement probantes. Le groupe de travail du CIRC a notamment conclu que « chaque portion de 50 grammes de viande transformée consommée quotidiennement accroît le risque de cancer colorectal de 18% ». Cette estimation met en évidence une relation dose-réponse claire : plus la consommation est élevée, plus le risque augmente. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) et d'autres organismes recommandent d'ailleurs de limiter la consommation de charcuterie et de viande transformée à environ 150 grammes par semaine, ce qui équivaut à peu près à trois tranches de jambon. En France, des études montrent que la consommation moyenne de charcuteries chez les adultes dépasse largement cette recommandation, atteignant 189 g par semaine en moyenne, avec des pics plus élevés chez les hommes (239 g/semaine).

Viande rouge : une relation plus nuancée mais présente

Concernant la viande rouge, l'association avec le cancer colorectal existe, mais la quantification du risque est parfois moins directe que pour les viandes transformées, en partie à cause de la complexité des facteurs de confusion. Cependant, les recommandations visent à limiter cette consommation. L'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (Anses) a, dans ses rapports, mis en évidence une relation convaincante entre la consommation de viandes rouges et une augmentation de la probabilité de développer certains cancers. Les recommandations de l'Anses, toujours considérées comme actuelles, visent à limiter la consommation de viandes rouges à moins de 500 grammes par semaine au plus. En France, la consommation moyenne de viande rouge chez les adultes est de 47 g/jour, soit 329 g par semaine. Bien que certains segments de la population consomment moins que la recommandation, une part significative des 18-54 ans (32%) dépasse les 500 g par semaine, notamment les hommes (428 g/semaine). L'étude EPIC (European Prospective Investigation into Cancer and Nutrition), qui a suivi près de 500 000 personnes en Europe, a calculé que le risque de développer un cancer colorectal dans les 10 ans passe de 1,28 % chez les faibles consommateurs de viande et charcuterie (moins de 30 g/jour pour un homme) à 1,71 % chez les gros consommateurs (plus de 129 g/jour pour un homme).

Graphique comparant le risque de cancer colorectal pour différentes quantités de viande rouge et transformée

Les mécanismes en cause : Comment la viande peut-elle favoriser le cancer ?

Plusieurs mécanismes ont été identifiés pour expliquer le lien entre la consommation de viande rouge et transformée et l'augmentation du risque de cancer. Ces mécanismes impliquent des composés formés naturellement dans la viande, lors de sa transformation, ou lors de sa cuisson.

Le fer héminique : un rôle clé dans la viande rouge

L'un des acteurs majeurs dans la viande rouge est le fer héminique. Ce type de fer, contenu dans la structure chimique de l'hème (présent notamment dans l'hémoglobine), est très abondant dans la viande rouge. Le fer héminique possède la capacité d'irriter la paroi du côlon. De plus, il génère un stress oxydant qui oxyde les graisses (lipides) dans le tube digestif. Cette oxydation des lipides peut former des composés toxiques et génotoxiques (c'est-à-dire nocifs pour l'ADN), favorisant ainsi le développement de cellules cancéreuses. Des études ont montré que la consommation de viande rouge bien cuite augmente la mutagénicité bactérienne de l'urine humaine, et que des modifications des marqueurs du stress oxydatif sont associées à la consommation de viande rouge ou transformée. Des expérimentations ont également suggéré que les effets du fer héminique peuvent être supprimés expérimentalement par le calcium, ce qui étaye sa contribution dans les mécanismes cancérogènes.

Nitrites et nitrates dans les viandes transformées

Les viandes transformées font souvent l'objet de traitements de conservation, notamment l'ajout de sels nitrités (nitrates et nitrites). Ces additifs, bien qu'utilisés pour garantir la conservation et la couleur des produits, sont une source de préoccupation majeure. Au cours de la digestion, les nitrites peuvent réagir avec d'autres composés pour former des composés N-nitrosés (CNO). Ces CNO sont reconnus comme étant génotoxiques et cancérogènes. En 2010, un groupe d'experts du CIRC a classé les nitrates et les nitrites ingérés comme probablement cancérogènes pour l'homme (Groupe 2A). La formation de ces composés dans le côlon est une voie mécanistique importante expliquant le lien entre la consommation de charcuterie et le cancer colorectal.

Cuissons à haute température : la formation de substances cancérigènes

La manière dont la viande est préparée et cuite joue un rôle significatif dans la formation de substances potentiellement cancérogènes. Les cuissons à haute température, telles que le barbecue, le grill, ou la plancha, engendrent la formation de composés chimiques nocifs. Parmi eux, on retrouve les amines aromatiques hétérocycliques (AAH) et les hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP). Les AAH sont formés lorsque les acides aminés et la créatine présents dans la viande réagissent à des températures élevées. Ces substances sont génotoxiques et leur conversion en métabolites génotoxiques est particulièrement efficace chez l'homme. Les HAP peuvent se former lors de la combustion de graisses animales qui dégoulinent sur la source de chaleur, produisant une fumée qui dépose ces composés sur la viande. Le chauffage excessif au cours de la cuisson peut donc mener à l'oxydation des lipides et à la formation de composés génotoxiques. Le dernier rapport d'expertise du World Cancer Research Fund (WCRF) et de l'American Institute for Cancer Research (AICR) en 2018 conclut à un niveau de preuve suggéré pour l'augmentation du risque de cancer de l'estomac par le mode de cuisson au grill et au barbecue de la viande et du poisson.

Il est donc préférable de privilégier des modes de cuisson plus doux, comme les cuissons mijotées. Des études suggèrent que le fait de mariner la viande avant cuisson, notamment dans des mélanges riches en antioxydants, pourrait aider à prévenir la formation de ces substances carcinogènes.

Viande transformée : des composés chimiques nocifs pour l'homme - science

Nuances nutritionnelles et recommandations

Bien que les risques liés à une consommation excessive de viande rouge et transformée soient documentés, il est important de ne pas diaboliser ces aliments dans leur globalité. La viande rouge, consommée avec modération, possède des atouts nutritionnels indéniables. Elle est une source importante de protéines de haute qualité, facilement assimilables par l'organisme, ainsi que de nutriments essentiels tels que le zinc, le fer (bien que le fer héminique doive être consommé avec discernement) et la vitamine B12. La vitamine B12, en particulier, est cruciale pour le bon fonctionnement du système nerveux et la formation des globules rouges, et se trouve principalement dans les produits d'origine animale.

Les cancers sont des maladies complexes, résultant de l'interaction entre de nombreux facteurs : génétiques, comportementaux (tabagisme, sédentarité) et environnementaux, y compris l'alimentation. L'impact d'un aliment précis doit être mis en balance avec les bénéfices nutritionnels qu'il apporte et le contexte global d'une alimentation équilibrée.

Privilégier la qualité et la modération

L'adage « manger moins, mais mieux » s'applique parfaitement à la consommation de viande. Il est recommandé de limiter sa consommation de viande rouge à moins de 500 grammes par semaine et de privilégier des morceaux de bonne qualité, souvent moins riches en graisses que les options « premier prix ». Des coupes comme le steak, le rumsteak, ou des morceaux à rôtir ou à braiser comme le plat-de-côtes, sont considérés comme plus intéressants sur le plan nutritionnel. L'accompagnement de la viande est également crucial : il est conseillé de la servir avec une abondance de légumes, qui apportent fibres, vitamines et antioxydants, jouant ainsi un effet protecteur. Une poêlée de haricots verts ou une salade verte sont des alternatives plus saines aux accompagnements riches en graisses comme les frites. Les plats mijotés, tels que le pot-au-feu, qui associent viande, légumes et glucides, sont des exemples de repas équilibrés.

Diversifier les sources de protéines

Pour diminuer les risques et s'assurer de répondre à tous les besoins nutritionnels, il est vivement recommandé de varier et diversifier les sources de protéines. Alterner la consommation de viande rouge avec de la volaille, du poisson, des œufs, des coquillages et crustacés, ou encore des légumineuses (pois, haricots, lentilles), permet d'obtenir un profil nutritionnel plus complet et plus sûr. En cas de remplacement de la viande par d'autres sources protéinées, il faut toutefois veiller à couvrir les apports en fer et vitamine B12, qui sont moins abondants dans les sources végétales ou certains poissons. Les protéines végétales, comme celles issues du soja, du pois, du lupin ou du blé, peuvent également être intégrées dans l'alimentation.

Adaptation aux situations spécifiques

Il est à noter que les recommandations peuvent être adaptées dans certaines situations. Par exemple, pendant les traitements contre le cancer, où la fatigue, la perte d'appétit et l'anémie sont fréquentes, un apport en vitamine B12 et en fer via la viande rouge peut être recommandé pour soutenir le patient.

En résumé, une approche mesurée, axée sur la qualité des produits, des méthodes de cuisson appropriées et une alimentation globalement équilibrée et diversifiée, permet de concilier les plaisirs gustatifs et les bénéfices nutritionnels de la viande avec la préservation de la santé à long terme. Les directives des autorités de santé publique, telles que celles de Santé publique France, fournissent des outils et des repères pour aider les consommateurs à faire ces choix éclairés au quotidien.

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