Le conte de la princesse Kaguya est un projet pharaonique. 40 ans de réflexion, 8 années de production, des reports, une technique exceptionnelle, le tout au service d'une fable enfantine qui pourrait paraître anecdotique. Le chantre de l'animation et du réalisme se serait-il lui aussi lancé dans une voie inexplorée, plus proche finalement d'un Princesse Mononoke que de Mes voisins les Yamada ?
Le film décrit quant à lui une narration qui cherche le réalisme plutôt que la féerie. « Je n'aime pas beaucoup le titre français. Parce que mon intention n'était pas de réaliser un conte de fée. Plus que Le conte de la princesse Kaguya, il aurait fallu dire L'histoire de la princesse Kaguya. Mon idée c'était de raconter l'histoire réelle qui se cache derrière ce conte, ce que les gens ne comprennent pas vraiment. Éviter la féerie pour le réel. »
Un réalisme fidèle et des liens avec les œuvres de Takahata
On retrouve dans Le conte de la princesse Kaguya des intempestives réminiscences des travaux précédents d'Isao Takahata, notamment Heidi, où la vie quotidienne et les sentiments sont décrits avec une précision qui ouvre sur l’empathie. Au fil du récit, le réalisme des gestes et des décors persiste, des charbonniers à la cour impériale, contrastant avec les mœurs codées et étranges de la Cour.
Le film privilégie un ton mélancolique et contemplatif, dans un esprit proche du Tombeau des lucioles, tout en s’ouvrant à des moments plus lumineux et poétiques: la découverte des kimonos, l’escapade vers le cerisier, ou encore les scènes d’assemblage des personnages autour de gestes simples et justes, comme la petite fille qui se love contre sa mère ou qui se coiffe et laisse retomber une mèche sur ses épaules.
La structure et les choix esthétiques
Le récit prend son temps: la princesse grandit rapidement mais chaque instant révèle une nouvelle facette et une palette d’émotions - curiosité, joie, tristesse, mélancolie, espoir, colère, désespoir. Le spectateur traverse des phases similaires, passant de l’attendrissement à l’incompréhension, puis à la compassion la plus complète. Le film est peu bavard mais riche en scènes de contemplation et de poésie.
Une scène majeure est la fuite sous la Lune, où Takahata orchestre un bouillonnement de traits et une musique nerveuse, donnant l’illusion d’une course effrénée et d’un paysage devenant anecdotique au service du portrait de la princesse. La mise en scène privilégie le réalisme des gestes et des interactions, tout en s’autorisant des élans oniriques lors des retrouvailles avec Sutemaru, un moment d’amour idéalement transporté dans les cieux avant une chute brutale vers la réalité.
Dans la scène finale du départ vers la Lune, la lumière lunaire enveloppe les protagonistes et crée un contraste entre douceur et tension. Le retour à la réalité est brutal: la mémoire se brouille, et le spectateur comprend que la princesse va perdre son humanité, ce qui amplifie l’empathie ressentie pour elle.
Les personnages et leurs dynamiques
La mère adoptive, si douce et aimante, demeure un soutien sans que l’on sache grand-chose d’elle; le père incarne une figure paternelle autoritaire et dépassée qui poursuit ses propres rêves. Sutemaru, lui, est la figure d’attachement principale qui évolue: il voyage, vole, puis reprend une vie simple en se mariant et en ayant un enfant.
La princesse elle-même est au centre de tout: son visage devient réel pour le spectateur et sa relation avec les prétendants révèle les mécanismes de la société et les pressions qui s’exercent sur une jeune fille dont l’identitié est façonnée par des regards et des attentes externes. Face à cette coïncidence entre désir et pouvoir, la princesse se met en colère et perd sa joie lorsque l’attention des hommes se focalise sur elle comme un objet à acquérir.
La scène où l’Empereur l’assaille marque une rupture dramatique: elle comprend que son destin ne dépend plus d’elle mais des regards qui l’entourent et du poids des conventions. Le film insiste sur l’idée que les personnages existent en fonction de ce qui leur est dû et mené par les intentions qui les entourent, plutôt que par une existence autonome et libre.
Thèmes centraux et analyse
La princesse Kaguya devient ainsi le miroir des thèmes chers à Takahata: la quête de vérité et la remise en question des conventions sociales. La fragilité humaine est au cœur du récit: le poids du regard des autres sur la vie privée, la tension entre les désirs personnels et les pressions sociales, et la manière dont chacun est mis à l’épreuve par ce qui l’entoure.
Le film propose une lecture moderne d’un conte connu: il ne s’agit pas d’un conte de féerie, mais d’une exploration du réel par le prisme des émotions humaines, des gestes minuscules et des choix qui dessinent la destinée. Le réalisme des gestes quotidiens, les petites expressions et les détails du quotidien des habitants des montagnes et des artisans créent une forme de vérité qui rend l’histoire accessible et touchante.
Durée et réception
Le conte de la princesse Kaguya est long et non linéaire, mais c’est précisément ce qui lui confère sa densité et son souffle poétique. Le film invite le spectateur à réfléchir sur l’origine des souffrances et sur les mécanismes qui dirigent les destinées humaines lorsque les structures sociales prennent le dessus sur l’individu. Le film est reconnu comme une œuvre majeure, qui place l’humain et ses émotions au centre de la narration.
Échos cinématographiques et parallèles historiques
Dans un autre registre, Chronique des années de braise raconte une autre forme de récit social-une fresque épique et intime sur les années qui précèdent et accompagnent l’indépendance algérienne. Le film, restauré et présenté à Cannes Classics, explore les fractures d’un peuple, l’usage de la parole et la mémoire collective, et insiste sur le fait que le cinéma peut être un outil de libération. Il se distingue par son montage fragmenté et son imagerie puissante qui associe ruralité et lutte politique.
La Princesse de Clèves de Madame de La Fayette, autre œuvre majeure du XVIIIe siècle, complète ce panorama en explorant la passion et la vertu dans le cadre des guerres de Religion. La princesse de Montpensier, sœur narrative, prépare le terrain pour ce roman: elle traite des mêmes dilemmes entre désir et devoir, dans une cour où les apparences et les intrigues gouvernent les destinées. La brièveté et l’esthétique de la concentration de Lafayette anticipent le roman moderne et influencent durablement la littérature occidentale.
Tableau récapitulatif des thèmes et des personnages
| Personnage | Identité / rôle | Thème associé |
|---|---|---|
| La princesse de Montpensier | Héroïne, victime des choix de sa famille | Conflit entre passion et devoir |
| Le duc de Guise | Amant populaire mais inconstant | Trahison et apparences |
| Le comte de Chabannes | Intermédiaire vertueux, sacrificed | Vertu sacrifiée, loyauté |
| Le prince de Montpensier | Mari jaloux | Honneur, jalousie |
| La princesse | Objet des regards, puis être humain | Condition féminine, liberté |

Ce qui fait du Conte de la princesse Kaguya un chef-d'œuvre : réanimer le folklore (analyse)
Le film s’impose comme une œuvre qui mélange narration lente et images extrêmement dynamiques, pour parvenir à une expérience qui touche aussi bien le cœur que l’esprit, tout en plaçant l’humain au centre de sa réflexion. L’objectif d’Isao Takahata était de comprendre qui était vraiment la princesse Kaguya et quelle était sa faute originelle, afin de dévoiler les sentiments qui traversent la jeune fille et qui parlent à chacun de nous.