La Flambée des Torches : Un Symbole Puissant et Controversé

Le terme "flambée des torches" évoque immédiatement une image de destruction, de purification et de rituel. Si l'imaginaire collectif associe souvent le feu à des notions positives comme la vie, la raison, la liberté et la créativité, il est indissociable de sa puissance destructrice et de sa capacité à anéantir. L'histoire nous offre des exemples marquants de cette dualité, où la flamme a servi à la fois de phare et de brasier, de symbole d'espoir et d'instrument de terreur. L'une des manifestations les plus tristement célèbres de cette ambivalence est sans doute la "campagne contre l'esprit non allemand" orchestrée par le régime nazi en 1933, dont le point culminant fut la célèbre "Nuit des livres brûlés".

L'Ombre de la Censure : Les Autodafés Nazis de 1933

Peu de temps après leur arrivée au pouvoir en 1933, Adolf Hitler et le parti nazi lancèrent une "action contre l'esprit non allemand". Cette initiative, savamment orchestrée, visait à éradiquer toute pensée jugée contraire à l'idéologie nazie, persécutant systématiquement les écrivains juifs, marxistes ou pacifistes. Le mouvement atteignit son paroxysme le 10 mai 1933, lors d'une cérémonie spectaculaire devant l'opéra de Berlin et dans une vingtaine d'autres villes allemandes. Des étudiants, des enseignants et des membres du parti nazi jetèrent publiquement des dizaines de milliers de livres au bûcher, un acte symbolique fort de la volonté d'épurer la culture allemande.

Cette "action" trouvait ses racines dans un climat intellectuel déjà teinté de nationalisme et de chauvinisme sous la République de Weimar. La corporation des étudiants allemands (DSt), dont une partie significative soutenait déjà les idées nationales-socialistes, se retrouva en concurrence avec l'Association national-socialiste des étudiants allemands (NSDStB) après l'accession des nazis au pouvoir. Dès avril 1933, la fédération étudiante d'Allemagne lança une campagne de quatre semaines, du 12 avril au 10 mai, sous le thème "lutte contre l'esprit non allemand". Cette campagne s'inspirait d'un autodafé de livres antérieur, datant de la première fête de la Wartbourg en 1817, et se présentait comme une "action commune menée contre le négativisme juif".

La stratégie de propagande fut au cœur de cette campagne. Des comités furent formés dans les facultés pour lutter contre "l'esprit non allemand", composés d'étudiants, de professeurs et de représentants de la ligue d'Alfred Rosenberg. L'objectif était de "défendre la pensée et le sentiment national dans la littérature allemande" en réaction aux "menées honteuses de la communauté juive à l'étranger". Les 12 propositions contre "l'esprit non allemand" servirent de préambule à cette croisade contre les idées juives, social-démocrates et libérales. Elles affirmaient, entre autres, que "Le juif ne peut penser que comme juif. S'il écrit en allemand, il ment." et que "L'Allemand qui écrit en allemand mais qui publie des idées contraires à l'esprit allemand est un traître.".

Affiche de propagande nazie pour la campagne contre l'esprit non allemand

La campagne se déroula en plusieurs phases. D'abord, l'affichage des 12 propositions, puis la mise en place d'un "service de presse" visant à diffuser des déclarations de soutien de personnalités culturelles nationalistes. Le succès fut mitigé, de nombreuses personnalités sollicitées ne donnant pas suite. Parallèlement, dès le 19 avril, un appel fut lancé pour lutter "contre les professeurs indignes de nos facultés allemandes", encourageant les étudiants à dénoncer ceux qui avaient été contraints à la démission après la promulgation de la Loi allemande sur la restauration de la fonction publique.

La seconde phase, débutant le 26 avril, fut consacrée à la collecte des "écrits à détruire". Les étudiants furent invités à nettoyer leurs bibliothèques personnelles, puis à passer au crible les bibliothèques universitaires, d'instituts, municipales et publiques. Le soutien des professeurs, doyens et recteurs fut sans équivoque. Des librairies et bibliothèques collaborèrent activement, diffusant des listes d'ouvrages indexés, majoritairement juifs selon la revue spécialisée de l'union des bibliothécaires allemands. Le 6 mai, un "pillage général des bibliothèques de prêt et des librairies" eut lieu, avant-dernier acte de cette campagne.

Le 10 mai 1933 marqua le point culminant. Dans toutes les villes universitaires, des bûchers furent dressés. Une circulaire détaillait le déroulement symbolique des cérémonies, uniformisant les discours prononcés lors du jet des livres dans les flammes. À Berlin, malgré une pluie battante, une marche aux flambeaux rassembla près de 70 000 personnes. Joseph Goebbels, ministre de la propagande, prononça un discours devant les restes fumants des livres. Des événements similaires se déroulèrent dans 21 autres villes universitaires, et même dans les jours suivants, certains autodafés étant repoussés par les intempéries.

La Flamme Olympique : Symbole de Paix et Outil de Propagande

À l'opposé de cette vision destructrice du feu, la flamme olympique incarne des valeurs universelles de paix, de fraternité et d'excellence. Le feu, depuis l'Antiquité, symbolise la vie, la raison et la liberté, des notions chères aux Jeux Olympiques. La flamme olympique, avec ses cinq anneaux, représente le lien entre les Jeux antiques et modernes, soulignant la continuité des idéaux olympiques.

Le mythe de Prométhée, qui vola le feu aux dieux pour le donner aux hommes, associe le feu à la connaissance et à la civilisation. La flamme éternelle, présente sur l'autel du prytanée à Olympie à l'époque des Jeux antiques, en est une illustration. Cependant, la flamme olympique telle que nous la connaissons aujourd'hui, avec son relais et sa cérémonie d'allumage sur le site antique, est une innovation relativement récente.

Il est important de noter qu'il n'y avait pas de flamme olympique lors des premiers Jeux olympiques modernes en 1893 à Athènes. Elle fut introduite pour la première fois en 1928 à Amsterdam. La cérémonie sur le site antique d'Olympie, avec l'allumage de la flamme et le relais de la torche, n'a eu lieu qu'en 1936, lors des Jeux de Berlin.

Cérémonie d'allumage de la flamme olympique à Olympie

De nombreux historiens s'accordent à dire que le régime du IIIe Reich, sous la direction d'Adolf Hitler, a utilisé le relais de la flamme comme un puissant outil de propagande pour populariser les Jeux et projeter une image de grandeur et de continuité historique. Il est crucial de souligner qu'il n'y avait jamais eu de relais de la flamme du vivant des Jeux antiques.

Le rituel actuel de l'allumage de la flamme olympique se déroule sur l'autel d'Héra, en face du temple de Zeus, sur le site archéologique d'Olympie. La cérémonie débute par une procession de prêtresses, menées par la grande prêtresse, qui invoque le dieu Apollon pour allumer la flamme à l'aide de miroirs paraboliques concentrant les rayons solaires. Une prière en l'honneur de Zeus et d'Apollon est ensuite récitée. La flamme allumée est transportée dans une urne en céramique vers le stade panathénaïque, accompagnée des prêtresses. Un jeune garçon, "Amphithalis Pais", coupe une branche d'olivier sauvage, symbole de paix, qui servira de récompense aux vainqueurs.

Par mesure de précaution, une répétition de la cérémonie a lieu quelques jours avant, en cas de mauvais temps le jour J. La flamme allumée lors de cette répétition est conservée en réserve. C'est ainsi que lors des Jeux de Sydney en 2000, la flamme de réserve a dû être utilisée en raison d'un manque de soleil. En 2008, des orages prévus ont également nécessité une modification de l'organisation.

Les prêtresses et la grande prêtresse sont choisies par le comité olympique hellénique. Elles sont généralement issues du milieu théâtral grec pour leur prestance. En 1936, la danseuse Koula Pratsika fut la première grande prêtresse. L'actrice Katerina Lehou est la nouvelle grande prêtresse désignée pour les Jeux futurs.

Une fois allumée, la flamme brûle pendant toute la durée des Jeux, jusqu'à la cérémonie de clôture. Il arrive que la flamme s'éteigne accidentellement, notamment lors du relais. Pour pallier ces imprévus, plusieurs torches sont transportées en double et conservées en réserve. Un incident mémorable s'est produit en 1976 à Montréal, où la flamme éteinte par un orage fut rallumée à l'aide d'un simple briquet.

Le parcours de la flamme olympique est souvent spectaculaire, atteignant des sommets comme l'Everest en 2008 pour les Jeux de Pékin, traversant le pôle Nord pour les Jeux d'hiver de Sotchi, ou plongeant sous les eaux du lac Baïkal. Elle a également été transportée par des gondoliers à Venise, par des chameaux dans le désert australien, en canoë indien, à bord de bateaux à vapeur et de trains historiques.

La conception des torches elles-mêmes est un enjeu majeur. Pour les Jeux de Paris, la torche a été créée par Mathieu Lehanneur, reflétant des notions d'équilibre, de parité et de fluidité, en hommage à la Seine. Fabriquée par ArcelorMittal, elle allie technologie et symbolisme, avec un poids et une hauteur précis, et utilise des matériaux tels que l'acier recyclé, l'aluminium, le bronze et l'argent.

Le Feu dans l'Imaginaire Collectif : Entre Purification et Danger

Au-delà des manifestations historiques et symboliques, le feu occupe une place prépondérante dans l'imaginaire collectif, souvent associé à des concepts ambivalents. L'opposition classique entre le feu et l'eau illustre cette dualité. La chaleur du feu, intrinsèquement liée à la vie, le rapproche de la vitalité humaine, tandis que sa capacité à naître et à disparaître, à croître et à se multiplier, renforce cette analogie avec le vivant. Le vocabulaire même trahit ce lien : "nourrir le feu", "étouffer le feu", "raviver le feu", contrastant avec "s'éteindre" ou "une étincelle de vie".

Cette connexion entre le feu et la vie s'étend à l'érotisme et à la passion. Les métaphores du feu, de la flamme et des "ardeurs" amoureuses sont omniprésentes dans la langue et la littérature. Le regard, la voix, le baiser sont autant de vecteurs de cet "embrasement" amoureux, parfois spirituel, parfois plus charnel. L'image de la flamme peut ainsi évoquer la lumière, la chaleur, mais aussi la destruction et la mort.

Dans le monde du travail, le feu a également joué un rôle crucial, souvent lié au danger. L'exemple des "pénitents" ou "canonniers" dans les mines de charbon au XIXe siècle illustre cette réalité. Ces hommes, équipés d'une mèche allumée au bout d'une perche, avaient pour mission d'enflammer les poches de grisou avant la descente des mineurs, afin d'éviter des explosions dévastatrices. Cette pratique, bien que dangereuse et souvent mortelle pour le "pénitent", était une mesure de sécurité rudimentaire avant le développement de techniques d'aération et de lampes de sûreté plus efficaces. Le risque était immense, comme le décrit Louis Simonin : "Il n’est pas de météore, quelque terrible qu’on le suppose, qui puisse être comparée à une inflammation de grisou."

Gravure ancienne représentant des mineurs et un

Le feu est également présent dans les installations industrielles, notamment dans les raffineries et les usines chimiques. Les torches industrielles sont utilisées pour brûler les gaz excédentaires, une mesure de sécurité et de protection environnementale, bien que potentiellement génératrice de bruit et de fumées si la combustion n'est pas optimale. Ces torches, bien que moins spectaculaires que les autodafés ou les cérémonies olympiques, rappellent la puissance maîtrisée et parfois incontrôlable du feu dans notre monde moderne.

Le feu, dans toute sa complexité, demeure un symbole puissant et ambivalent. Qu'il s'agisse de la destruction programmée d'idées jugées indésirables, du symbole universel de paix et de fraternité, ou de sa présence dans notre imaginaire collectif et nos activités industrielles, la flamme continue de fasciner et d'interroger. Elle nous rappelle la dualité intrinsèque de la nature humaine, capable du meilleur comme du pire, et la puissance des éléments qui nous entourent.

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