L'histoire de La Compagnie du Biscuit à Pessac, anciennement connue sous le nom d'Olibet, est un récit fascinant de l'évolution de l'industrie agroalimentaire française. Marquée par des périodes de prospérité, des défis financiers considérables, des restructurations et finalement une reprise, cette entreprise incarne la dynamique complexe du secteur biscuitier, de ses origines artisanales à sa confrontation avec la grande distribution et les impératifs de production de masse. Ce parcours illustre les stratégies de marché, les innovations technologiques et les enjeux humains qui ont façonné une partie significative de l'histoire économique française.
Les Origines Pionnières : L'Ère Olibet et l'Industrialisation du Biscuit
L'histoire de la production de biscuits industrialisés en France trouve ses racines au milieu du XIXe siècle, et la famille Olibet joue un rôle central dans cette transformation. C'est Honoré-Jean Olibet qui, le premier en France, eut l'idée de fabriquer des biscuits secs de manière industrialisée, en utilisant des ingrédients comme le beurre et les œufs. Cette vision avant-gardiste l'amena à envoyer son fils, Eugène Olibet, en Angleterre dès 1835 pour y étudier les techniques britanniques de fabrication mécanisée. À l'époque, ces méthodes étaient principalement utilisées pour la production de biscuits salés ou peu sucrés.
De retour en Angleterre, Eugène acquiert la maîtrise nécessaire grâce à sa persévérance. Le père et le fils fondent ensuite un atelier de biscuiterie à Bordeaux, entre 1840 et 1848, rue du Pas-Saint-Georges. Leur ambition est alors d'imiter les techniques britanniques. La présence d'un marché potentiel important, notamment celui de la marine, qui nécessitait des "biscuits de mer" pour l'avitaillement des navires, a pu contribuer à cette implantation. Les marchés se sont également élargis avec l'urbanisation croissante, la multiplication des commerces alimentaires, et les besoins de l'armée en "biscuits de guerre".
L'originalité d'Honoré-Jean Olibet réside dans son projet d'industrialiser la fabrication. La percée d'Olibet symbolise la cristallisation d'une première forme d'industrialisation de la production agroalimentaire, à l'instar de ce qui se passait simultanément dans la conserverie ou le raffinage du sucre. En 1860, ou selon une autre version en 1862, les Olibet lancent une unité de fabrication de biscuits en continu. Ils installent un "four à chaînes", le premier en fonction en France, appliqué à l'atelier girondin pour la technique du "biscuit sec" à l'anglaise. L'origine exacte de ce four reste inconnue, qu'il ait été importé, conçu en France, ou même fabriqué en Gironde, une région où l'industrie de la petite mécanique était déjà bien développée.
Pour déployer ce nouvel outil de production, la société transfère son atelier de Bordeaux à une nouvelle usine, située à Talence, dans la banlieue bordelaise. Le père et le fils développent leur société commune, établie sur une base de capital de 1,2 million de francs, une somme considérable pour l'époque. Olibet incarne ainsi le renouveau de l'esprit d'entreprise qui caractérise Bordeaux entre 1830 et 1870. L'entreprise fait partie d'un groupe de biscuitiers français qui se lancent dans des innovations de procédés et de produits, marquant une véritable révolution dans la biscuiterie, au cœur de la première révolution industrielle. La mécanisation, l'utilisation de l'énergie à vapeur et du charbon, ainsi que la conquête des marchés issus de l'urbanisation, sont autant d'atouts mobilisés à Bordeaux, tout comme à Nantes avec Louis Lefèvre-Utile (qui lance son Petit-Beurre Lu en 1886) ou à Dijon avec François-Auguste Pernot (ouvrant une fabrique en 1873).

L'Affirmation d'une Marque et l'Ère de la Publicité
Une autre étape décisive dans l'affirmation de l'esprit d'entreprise des Olibet est marquée par le lancement de leur marque de fabrique en 1872 : "Olibet". Sous cette "marque ombrelle", la "Demi-Lune" devient le produit phare et la spécialité de l'entreprise. Ce choix stratégique permet à l'entreprise de passer du statut de simple producteur de biscuits pour la marine, la guerre ou les réceptions, à celui de "produit choisi" pour son renom et ses qualités. Cette stratégie de "différenciation" implique un défi constant : maintenir une qualité et une variété d'offre irréprochables pour se distinguer des producteurs de biscuits courants.
Le succès récompense ces initiatives. La société Olibet obtient ses premières médailles dans les concours internationaux de Liverpool en 1886, du Havre et de Toulouse en 1887, et de Paris en 1889. Cette reconnaissance symbolique consacre la légitimité de la marque et la réputation de qualité de ses produits. La marque Olibet devient alors un levier de vente efficace dans divers circuits de distribution : épiceries, centrales d'achat en gros, chaînes de magasins succursalistes.

Dans l'entre-deux-guerres, la continuité familiale est assurée par la troisième génération de dirigeants : Marcel Olibet et Pierre Olibet, les fils d'Eugène. Marcel préside notamment le conseil d'administration. Le capital de la société atteint 6 millions de francs en 1925. Marcel et Pierre semblent jouer un rôle actif dans la production, tandis que la gestion est confiée à deux "manageurs" recrutés à l'extérieur, Émile Augier et Jacques Lucas. Le profil familial de la société commence à s'estomper.
Olibet connaît une forte croissance, mobilisant ses usines de Talence et de Suresnes, et ajoutant une troisième usine à Renteria, en Espagne. La société affiche une force de production considérable, employant 900 ouvriers et ouvrières, et atteignant une fabrication journalière de 30 000 kilos, se positionnant comme l'une des plus importantes d'Europe continentale.

Une Offre Diversifiée et une "Civilisation du Biscuit"
Olibet effectue une "vente très étendue et un succès grandissant sur tous les marchés du monde". L'entreprise a su faire preuve d'ingéniosité pour offrir une gamme adaptée aux divers débouchés, que ce soit en France ou outre-mer, pour les commandes en gros ou la consommation familiale. Les biscuits sont proposés en différentes tailles d'emballages, des grandes boîtes de 2 à 4 kilos aux petites boîtes de 300 grammes à 1 kilogramme, avec des options spécifiques pour les pays chauds.
Le succès de la marque Olibet repose sur son "goût parfait de sa fabrication, assimilé tout à fait aux préférences françaises, au goût latin dans son acception la plus complète". Les consommateurs apprécient ces nouvelles formes, délaissant parfois le goût jugé trop uniforme des fabrications d'outre-Manche. L'entreprise recommande particulièrement des produits tels que les Gaufres des Tuileries, la Gaufrette Pan, la Gaufrette Vanille, le Petit-Beurre extra, le Petit-Beurre Baby, le Primethe, le Boudoir, la Bretonnette chocolatée fourrée, le Gâtinais fourré, et le Déjeuner.

Au-delà de la simple production, Olibet contribue à développer une véritable "civilisation du biscuit", s'inscrivant dans l'évolution de l'économie de la société de consommation. L'entreprise participe au changement des modes de consommation des gâteaux. Dans les milieux bourgeois, la fabrication artisanale est complétée par des achats extérieurs pour les événements festifs et les rencontres familiales. Les biscuits deviennent des accompagnements essentiels pour les alcools, le café ou le thé. Dans les milieux plus populaires, la consommation de biscuits se développe grâce à l'élévation du niveau de vie, à la scolarisation et à la vie conviviale.
L'offensive commerciale d'Olibet passe également par des campagnes de promotion de la marque, visant à stimuler la propension à l'achat. L'attrait de l'emballage joue un rôle crucial dans cette "réclame" indirecte. Olibet utilise des boîtes originales, parfois en forme d'objets du quotidien, pour encourager la collection chez les consommateurs, une stratégie adoptée également par des concurrents comme Lu-Lefèvre-Utile. Bien qu'il soit difficile de reconstituer l'ampleur exacte de ces investissements commerciaux et de leur impact, cette approche témoigne de la volonté d'Olibet de se démarquer sur un marché concurrentiel.

Les Défis de la Rentabilité et la Crise des Années 1970
À partir des années 1960, Olibet, comme d'autres entreprises du secteur, est confrontée à des stratégies de marché et des défis de rentabilité croissants. L'entreprise tente de s'implanter sur le marché des collectivités et d'exporter vers la Belgique. Une autre option consiste dans une stratégie de prix, impliquant des remises aux distributeurs. Cependant, cette approche expose Olibet au risque d'être dominée par la grande distribution.
De plus, la profession biscuitière est confrontée à une difficulté croissante à maîtriser ses prix de vente, notamment en raison des contrats de programme avec l'administration et de l'augmentation des coûts des matières premières après le choc pétrolier de 1973. Malgré des marges parfois minces, le secteur biscuitier reste dynamique, bénéficiant de taux de croissance appréciables.
La production de biscuits, désormais souvent vendus en sachets de 1 kg, connaît une bonne rotation en grandes surfaces, particulièrement dans les zones populaires. Cette production n'est rentable qu'à condition d'être massive et d'opérer dans des conditions techniques optimales. La biscuiterie de Talence peine à maintenir sa compétitivité face à ces exigences.

Olibet Vacille au Bord du Gouffre (1974-1977)
Le plan de réorganisation de la production opéré par Jacques Lucas en 1972 ne parvient pas à résorber les problèmes de trésorerie. Le déficit de 1973 est estimé à 1,7 million de francs, et la réalité se chiffre autour de 5,1 millions pour un chiffre d'affaires d'une cinquantaine de millions. Cette situation inquiète les banques, qui suspendent l'extension de leurs crédits, exigeant des garanties et la caution personnelle des administrateurs.
La situation financière devient critique, entraînant une grève en août 1973, suivie d'un lock-out. La crise s'aggrave, et le dépôt de bilan intervient le 24 janvier 1974, suivi d'une mise en règlement judiciaire le 1er février. Le personnel est mis en chômage technique, mais la production reprend grâce à un prêt d'urgence.
La fabrication d'Olibet connaît de graves dysfonctionnements. Les commerciaux se plaignent de carences en matériel de fabrication. Le manque d'investissement et les défauts de compétitivité de l'usine sont notables : le four à bande de 40 mètres est obsolète, alors que les concurrents utilisent des fours de plus de 100 mètres. Les séries fabriquées à Talence sont trop courtes, les rendements insuffisants. Les bâtiments vétustes sont inadaptés à une fabrication intensive. La localisation du site industriel, au cœur du tissu urbain, constitue un handicap supplémentaire.
Cette situation dramatique impose la fermeture de l'usine de Dijon et le licenciement d'une centaine de salariés en avril 1974. Olibet pâtit d'un manque de productivité malgré une tentative de rationalisation des coûts généraux. Les réductions d'effectifs accompagnent la contraction du chiffre d'affaires.

Un incendie ravage l'établissement de Talence le 21 mars 1975, imposant une nouvelle période de chômage technique. Malgré une politique de rigueur financière et de redressement commercial, la situation tarde à s'améliorer. Le chiffre d'affaires est inférieur aux prévisions, et les remises consenties aux clients augmentent. Le marasme est dû à une baisse des ventes aux particuliers, alors que les marchés avec les collectivités et les grossistes se sont accrus.
Le diagnostic est lucide et impitoyable : Olibet fait figure de simple fournisseur, sa survie étant subordonnée à son acceptation des conditions imposées par la grande distribution. L'entreprise est prise dans un étau, sans moyens techniques ou immatériels pour résister.
En 1976, le nouveau PDG, Michel Grignaschi, tente d'étoffer l'image de marque d'Olibet au moyen d'une campagne publicitaire adossée au personnage de Tintin. Cependant, les effets commerciaux sont nuls et le résultat financier désastreux. La société échoue à respecter son plan de trésorerie, victime d'une rechute pendant l'été 1976. L'effectif continue de diminuer. Les banquiers avouent leur désarroi, incapables d'envisager de nouveaux prêts, alors que l'Urssaf exige le paiement des cotisations sociales dues.
Le sort d'Olibet est scellé. La société ne parviendra pas à rembourser ses créanciers, à redevenir profitable et à dégager une capacité d'autofinancement suffisante. Une nouvelle restructuration entraîne des licenciements. La crise trouve son dénouement le 7 juin 1977 dans la liquidation d'Olibet. Les banques doivent assumer une partie de leurs créances. Les salariés, notamment les ouvrières, s'élèvent contre une fermeture jugée due à un défaut d'investissement et de gestion.

La Reprise et la Transformation : Vers La Compagnie du Biscuit
Face à la liquidation d'Olibet, la chambre de commerce et d’industrie de Bordeaux cherche un repreneur, misant sur la "rémanence de l'image de marque Olibet". L'appel est entendu par Mylord, une société périgourdine spécialisée dans les biscuits secs et la pâtisserie industrielle, fondée par Paul Philippon. Après la guerre, l'entreprise, sous la direction de Jacques Philippon, se spécialise dans la pâtisserie industrielle et implante une biscuiterie à Terrasson.
La famille Philippon participe pour les trois quarts au capital de la nouvelle société, France Olibet, créée pour reprendre l'activité. Le rachat est conditionné par l'octroi de primes au développement et à l'orientation agricole, ainsi que par une exemption de taxe professionnelle pendant cinq ans.
La décision de reprendre l'activité est également fondée sur une analyse de l'échec de la vieille société girondine. À l'échelon de la direction, une succession de décisions incohérentes et une politique commerciale désordonnée sont pointées du doigt. Le manque d'un conseil de direction responsable, capable d'élaborer une politique globale d'investissements, commerciale et de création de produits, est également souligné.
À l'échelon administratif, la multiplication des postes non productifs a pesé sur les frais généraux. La biscuiterie salariait 8 cadres et 28 personnes pour un chiffre d'affaires de 36 MF, avec une rentabilité inférieure de moitié à celle de Mylord. Les salaires versés au personnel administratif étaient jugés trop élevés par rapport à la dimension et à la rentabilité de l'entreprise.
La Compagnie du Biscuit, anciennement Olibet, a ainsi connu une histoire mouvementée, marquée par des défis financiers, des restructurations et une liquidation, avant d'être reprise. L'entreprise a évolué au sein du groupe Biscuits Bouvard, qui s'est construit depuis 1990 autour de valeurs fortes et d'une passion pour la création, la production et la promotion de snacks savoureux et responsables.
Le groupe Biscuits Bouvard comprend aujourd'hui sept sites de production en France, dont la Biscuiterie de la Tour d'Albon, Bouvard Alina Industrie, Biscuits Saint Georges, La Compagnie du Biscuit, Délos, Cantreau et Pâtisserie de la Vallière. Il dispose également de deux plateformes à Madrid et Milan. Le groupe est le premier spécialiste français de la fabrication de biscuits sucrés à marques de distributeurs et occupe la troisième place européenne dans son domaine d'activité, employant 980 personnes pour un chiffre d'affaires de 190 millions d'euros.
Olibet : l'histoire de la première marque de biscuits français a débuté à Bordeaux
La Compagnie du Biscuit, désormais intégrée au sein du groupe Biscuits Bouvard, continue de jouer un rôle dans l'industrie biscuitière française, portant l'héritage d'une histoire riche en innovations, en défis et en adaptations aux évolutions du marché. L'entreprise s'inscrit dans un secteur dynamique, cherchant à concilier tradition et modernité, qualité et compétitivité, pour satisfaire les consommateurs d'aujourd'hui.
Les informations relatives à l'entreprise, telles que la forme juridique (Société par actions simplifiée), l'effectif salarié (200 à 249 salariés en 2023), les conventions collectives (IDCC 3109), et les labels (Professionnel du Bio, Égalité professionnelle), témoignent de sa structuration et de son engagement dans le paysage industriel français. L'immatriculation de la structure remonte à des dates significatives, comme le 1er janvier 1955 pour la base Sirene et le 26 janvier 1932 pour le Registre National des Entreprises (RNE), soulignant une longue histoire d'activité.
L'activité principale de la société est le commerce de gros (commerce interentreprises) de sucre, chocolat et confiserie (code NAF/APE 4636Z). La mention du code NAF 2025, applicable à partir de 2027, indique une adaptation aux nouvelles nomenclatures d'activités de l'Insee. La présence de plusieurs établissements, dont deux en activité, confirme la dimension opérationnelle de l'entreprise.
Les mandataires sociaux, comme la nomination de la société BISCUITS BOUVARD en qualité de Présidente en remplacement de M. Pierre-Alain LAINE, illustrent les évolutions récentes de la gouvernance de La Compagnie du Biscuit, reflétant son intégration au sein d'un groupe plus large. Ces mouvements, tels que la démission de M. Alain LAINE de ses fonctions de Directeur Général, marquent les transitions managériales qui jalonnent la vie d'une entreprise industrielle.
En somme, l'histoire de La Compagnie du Biscuit Pessac, des pionniers Olibet aux évolutions récentes au sein du groupe Biscuits Bouvard, est un témoignage de la résilience, de l'innovation et des adaptations nécessaires pour prospérer dans le secteur agroalimentaire. C'est une saga qui illustre la transformation d'un savoir-faire artisanal en une industrie de masse, confrontée aux défis économiques et aux exigences changeantes des consommateurs.