Le cochon, cet animal souvent mal compris et sujet à des jugements hâtifs, recèle pourtant des trésors gastronomiques d'une finesse inégalée. Parmi eux, la joue de porc se distingue comme un morceau de choix, particulièrement apprécié pour sa texture fondante et sa saveur riche lorsqu'elle est préparée selon la méthode du braisage. Ce mets, autrefois populaire dans les bistrots de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, connaît aujourd'hui un renouveau bien mérité, offrant une expérience gustative d'une délicatesse rare.
Une Viande d'Exception : La Joue de Cochon

Pour ceux qui n'ont encore jamais dégusté la joue de porc, il est essentiel de comprendre la nature de ce produit. Il s'agit d'un muscle particulièrement maigre, situé dans le creux de la joue, sous l'œil de l'animal. Cette localisation lui confère une texture unique, capable de devenir incroyablement tendre et fondante après une cuisson lente et maîtrisée.
L'histoire du cochon dans la gastronomie française est complexe. Si des figures comme Grimod de La Reynière l'ont qualifié de « roi des animaux immondes ! », d'autres, tel Dumas, ont su célébrer son omniprésence et ses qualités culinaires indéniables. « Sans lui, point de lard et par conséquent point de cuisine ; sans lui, point de jambon, point de saucisson, point d’andouilles, point de boudins noirs, et par conséquent, point de charcutiers… » Cette ambivalence a malheureusement conduit à une réputation parfois négative, au point que certaines religions l'ont décrété impur. Pourtant, qui pourrait résister à ses charmes en potée, en choucroute, en petit salé, en rôti, en saucisses, en boudins, en pâtés, en rillettes, en jambon, en grillades, côtes grillées, échine marinée, ou encore en poitrine confite ? La joue de porc braisée s'inscrit dans cette lignée de plats réconfortants et savoureux, peu onéreux et d’une délicatesse rare.
La Préparation des Joues : Une Fondation Essentielle
La préparation des joues de porc commence par une étape de nettoyage minutieuse. Il convient de retirer les tendons, la graisse excédentaire et les petites peaux. Une fois parées, les joues doivent être séchées en les tamponnant délicatement avec du papier absorbant. Vient ensuite l'assaisonnement, où sel et poivre sont appliqués sur toutes les faces pour imprégner la viande.
La première cuisson, souvent appelée "saisir" ou "colorer", est cruciale pour développer les arômes et obtenir une belle coloration. Les joues de porc sont placées dans une cocotte ou une casserole chauffée à feu vif avec de l'huile (saindoux ou huile de colza sont des options traditionnelles) et/ou du beurre. Il est important de ne pas surcharger la cocotte afin que chaque morceau puisse dorer uniformément sur toutes ses faces. Cette étape, qui dure généralement 4 à 5 minutes de chaque côté, permet de sceller les sucs à l'intérieur de la viande. Une fois bien colorées, les joues sont retirées de la cocotte et réservées dans un plat.

La Construction des Arômes : La Garniture Aromatique
Après avoir retiré les joues, la même cocotte sert de base pour la construction de la sauce. Les légumes qui composeront la garniture aromatique sont ajoutés. Traditionnellement, on retrouve des carottes et des oignons coupés en petits cubes ou émincés. Il est également courant d'ajouter du céleri coupé en dés. L'ail, écrasé ou émincé, apporte sa saveur puissante.
Ces légumes sont ensuite "fait suer" à feu doux, c'est-à-dire cuits lentement dans la matière grasse restante, jusqu'à ce qu'ils deviennent translucides et tendres, libérant ainsi leurs arômes sans brûler. Cette étape, qui dure généralement entre 5 et 10 minutes, est fondamentale pour la profondeur du goût de la sauce finale.
Certaines recettes suggèrent d'ajouter des éléments supplémentaires à ce stade, comme des lardons pour apporter une touche fumée et salée, ou des épices. Un oignon peut être piqué d'un clou de girofle pour une diffusion subtile de son arôme. Des herbes fraîches comme le thym et le laurier font également partie intégrante de cette garniture aromatique classique.
Le Déglaçage et l'Assemblage : Base de la Sauce
Une fois les légumes sués, l'étape du déglaçage intervient. On verse un liquide, généralement du vin (blanc sec ou rouge selon les préférences, ou même du cidre), dans la cocotte chaude. Il faut ensuite laisser frémir le vin pendant quelques minutes pour permettre à l'alcool de s'évaporer et de concentrer les arômes. Le liquide est souvent réduit de moitié pour intensifier son goût.
Après le déglaçage, on ajoute un liquide de cuisson, tel que du bouillon de porc, de veau ou de volaille. La quantité de bouillon dépendra de la taille de la cocotte et du nombre de joues. L'objectif est que les joues soient presque entièrement immergées dans le liquide.
Certaines recettes prévoient une étape supplémentaire appelée "singer", qui consiste à ajouter de la farine à la garniture aromatique avant d'ajouter le liquide. La farine, enrobe les légumes et les sucs de cuisson, puis, au contact du liquide, épaissit la sauce pendant la cuisson.
Les joues de porc, préalablement saisies, sont ensuite remises dans la cocotte, déposées bien à plat, les unes à côté des autres, dans la sauce et les légumes. Le bouquet garni, si ce n'est pas déjà fait, est ajouté à ce moment-là.
Réaliser le mode de cuisson "braiser à brun" d"une viande
Le Braisage : La Clé de la Tendreté
Le braisage est une méthode de cuisson lente et humide, idéale pour les morceaux de viande moins tendres qui nécessitent une longue durée de cuisson pour devenir fondants. Après avoir assemblé les ingrédients dans la cocotte, celle-ci est couverte hermétiquement.
La cuisson se fait ensuite au four, à une température relativement basse, généralement entre 140°C et 160°C (300°F à 325°F). La cocotte est placée à mi-hauteur. La durée de cuisson est d'une importance capitale : elle s'étend sur plusieurs heures, typiquement entre 3 et 4 heures, voire plus, jusqu'à ce que la viande soit si tendre qu'elle se détache à la fourchette.
Certaines recettes préconisent une cuisson encore plus longue, suggérant même de commencer le plat deux ou trois jours à l'avance pour obtenir un résultat optimal. Plus la cuisson est longue et douce, plus le plat est savoureux et fondant.
L'utilisation d'une cocotte en fonte est souvent recommandée pour sa capacité à retenir et diffuser uniformément la chaleur, garantissant une cuisson homogène. Des appareils comme le Big Green Egg, grâce à sa céramique de qualité, permettent de maintenir une température interne continue, idéale pour le braisage, quelle que soit la température ambiante. Le réglage de la température à environ 140°C, aidé par l'ajout d'un ConvEGGtor, est parfait pour ce type de cuisson lente.
La Finition de la Sauce : Lier et Assaisonner
Une fois la viande cuite à la perfection, les joues sont retirées de la cocotte et réservées dans un plat. La sauce de cuisson est ensuite filtrée à travers une passoire fine (un chinois) dans un autre récipient (un cul de poule). Cette étape permet de séparer le liquide des légumes et des aromates.
Les légumes et aromates récupérés peuvent être écrasés pour en extraire le maximum de sucs avant d'être éventuellement réincorporés à la sauce, ou simplement jetés selon la texture désirée.
Pour épaissir la sauce, plusieurs méthodes existent. On peut la faire réduire à feu doux en la laissant mijoter sans couvercle jusqu'à obtenir la consistance souhaitée. L'ajout d'une cuillère de fécule ou de Maïzena diluée dans un peu d'eau est une autre option rapide pour lier la sauce. L'ajout d'une noisette de beurre en fin de cuisson, mélangé à la sauce, apporte brillance et onctuosité.
L'assaisonnement final est crucial. Il faut goûter la sauce et ajuster le sel et le poivre selon les préférences.

Variations et Accompagnements : Personnaliser son Plat
La beauté de la recette de joues de porc braisées réside dans sa flexibilité. La garniture aromatique peut être enrichie et diversifiée. L'ajout de petits légumes en plus grande quantité, tels que des pommes de terre, du chou vert, des poireaux, des champignons (comme les Bella rosés mentionnés), ou des poivrons émincés, dès le début de la cuisson, permet de créer un plat plus consistant et complet.
L'ajout de miel, comme suggéré dans certaines variantes, apporte une touche sucrée qui contraste agréablement avec le côté salé de la viande et la richesse de la sauce. Les baies de genièvre écrasées peuvent ajouter une note boisée et légèrement poivrée.
Pour une touche de gourmandise supplémentaire, certaines recettes proposent d'ajouter du fromage râpé, comme du mozzarella et du parmesan, à la sauce en fin de cuisson.
La joue de porc braisée se marie à merveille avec une purée de pommes de terre maison, un gratin dauphinois, ou des légumes de saison. Les choux de Bruxelles, blanchis et sautés brièvement au beurre avec quelques saucissons, peuvent constituer un accompagnement original et savoureux.
Conservation et Réchauffage : Le Secret d'un Plat Encore Meilleur
Un secret bien gardé des plats braisés est qu'ils sont souvent encore meilleurs le lendemain. Laisser reposer les joues de porc braisées au réfrigérateur pendant une nuit permet aux saveurs de se développer davantage et à la sauce de se raffermir. Le gras de la sauce, en refroidissant, forme une couche solide sur le dessus, ce qui facilite son écumage et son dégraissage précis.
Le jour même du service, il suffit de réchauffer doucement les joues et leur sauce à feu très doux pendant environ 15 minutes. Cette étape de réchauffage permet de retrouver la tendreté et la saveur du plat comme s'il venait d'être préparé.
Un Plat "Nose to Tail" : Valorisation et Durabilité
La préparation des joues de porc s'inscrit dans la philosophie "Nose to Tail", qui vise à valoriser l'intégralité de l'animal, minimisant ainsi le gaspillage. Ce type de cuisine, qui utilise des morceaux moins nobles mais ô combien savoureux, est à la fois économique et durable.
En choisissant de cuisiner des joues de porc, on participe à une tradition culinaire riche, tout en redécouvrant des saveurs authentiques et profondes. Ce plat cochon, comme le décrit un chef, est un "poème que l'on goûte avec quelques amis gourmands ou en famille le dimanche". Il représente un délice provenant de cochons gourmets, une récompense bien méritée après un peu de patience.
Cette recette, parfaite en hiver mais réalisable toute l'année, est une invitation à explorer la richesse de la cuisine française et à apprécier la transformation d'un simple morceau de viande en un mets d'une finesse exceptionnelle. L'association de techniques traditionnelles, d'ingrédients de qualité et d'un peu de patience aboutit à un plat réconfortant, savoureux et inoubliable.