Hélène Verrin et la gloire des ingénieurs: une histoire vivante des sciences de l’ingénium

Un livre à la fois important et innovant : lorsque se construisaient au XVII ème siècle les "Sciences de l'Ingénium" qui allaient fonder nos très contemporaines sciences des systèmes, nos cultures se forgeaient une science de la conception que nous redécouvrons enfin en explorant grâce à H. Vérin les mémoires des ingénieurs de la construction navale ou des fortifications.

Hélène Vérin nous dévoile une histoire sans précédent, en ceci que jamais l'entreprise d'une histoire des ingénieurs des temps modernes n'avait été conduite à son terme, en conjuguant les mérites du philosophe de formation, de l'historien de propension et de l'économiste de profession.

Une histoire où l'ingénieur et l'entrepreneur dialoguent

Du XVI au XVIII ième siècle, comment va-t-il se définir, se former, s'instituer, s'imposer parfois face à cet autre lui-même dont il voudra toujours se distinguer, que sera l'Entrepreneur.

Sur cette toile de fond historico épistémologique, qui se déploie depuis "l'agchinoia" aristotélicienne par l'in haven't ingénium latin jusqu'à nos modernes ingénieurs, concepteurs, "designeurs", H. Vérin va nous faire découvrir, à travers une littérature souvent inédite explorée dans des fonds d'archives rarement visités et interprétés, les processus enchevêtrés de formation sociale politiques, économiques et cognitives de cette culture.

Des sciences de l’ingénium à la science des systèmes

Une culture sans cesse oscillant entre "la fondation et l'entreprise", entre "je projet de défier le temps et celui de l'utiliser" révèle une ré-émergence des sciences de l’ingénium au sortir de la Renaissance, qui semblèrent s’effacer au XIXe siècle dans les écoles d’ingénieurs au profit d’analyses sectorielles et des « sciences appliquées ».

Restauration qui appelle une ascèse épistémologique à laquelle H.A. Simon sait si bien nous inviter et une attention quasi généalogique que nous permettent enfin les pages d’histoire que dresse avec scrupule "La gloire des ingénieurs".

Illustration: esquisses de fortifications et de navires du XVIIe siècle illustrant l’ingénium

Le cadre intellectuel et les figures de l’ingénieur

La première chapitre, "le nom d'ingénieur", révèle une richesse de sens multiples et liés, dont s’est chargé ce concept qui, définissant une faculté de l’esprit humain, l'ingénium va caractériser une fonction sociale.

Le texte montre comment l’entrepreneur ou le manageur ne peuvent sans doute pas se targuer d’un tel lignage ni d’une telle profusion si manifestement productrice de sens, au confluent d’intérêts contraires et à la rencontre du savoir et du faire, de l’esprit et de la matière.

La science des fortifications ou celle des constructions navales vont susciter la progressive formation d'une "science de l'ingénieur moderne" (le chapitre VI), construite par ces ingénieurs en quête d’un autre Discours de la Méthode.

Carte ancienne montrant les frontières et les chantiers navals européens

La critique des sciences « appliquées » et les enjeux contemporains

Les institutions du XIXe et XXe siècle ne surent assimiler cette culture épistémologique, et les sciences de gestion ou la technologie furent parfois perçues comme des substituts qui occultèrent la science fondatrice des ingénieurs.

G. Langrod et ses étudiants polonais proposaient dans les années 70 d’appeler la gestiologie cette approche, soulignant combien le statut d’application peut être nocif au développement du domaine.

Si l’une ou l’autre discipline avait été plus attentive à l’expérience des sciences de l’ingénium, peut-être auraient-elles mieux rempli leur contrat social de discipline scientifique.

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Le devis et le chef-d’œuvre de l’ingénieur

Le chapitre consacré au "devis, chef d'œuvre de l'ingénieur" contient peut-être l’essentiel pour comprendre et pratiquer aujourd’hui encore toute modélisation de l’entreprise: la gestion budgétaire, le contrôle de gestion et l’audit d’entreprise, les études de rentabilité.

Le livre montre comment ce modèle, conçu par les ingénieurs du XVIIe siècle pour gérer leurs rapports avec l’entrepreneur et avec la puissance publique, offre des références manquantes à nos contrôleurs de gestion modernes.

Tableau ancien de devis et coûts de fortifications

Cette écriture est un bonheur pour le lecteur: une belle écriture, familière avec le style des auteurs des grands siècles de la langue française, qui offre une belle entrée dans une réflexion professionnelle.

Vers une connaissance plus vaste des sciences de l’ingénium

On peut regretter que l’auteur napolitain de référence, et la contribution de Georges Canguilhem, aient été peu évoqués, mais l’ouvrage ouvre une perspective de remontée historique vers les bases des sciences d’ingénium et leurs contributions à la théorie des systèmes.

Hélène Vérin propose une ascèse epistemologique et une généalogie des sciences du génie qui permettent d’appréhender les mécanismes de construction des savoirs techniques et de leur liaison with l’entrepreneur et la puissance publique.

Diagramme synthétique des sciences de l’ingénium et de leurs interfaces

Réflexions finales et portée actuelle

La gloire des ingénieurs apparaît comme une étape essentielle pour comprendre l’articulation entre conception et pratique, entre esprit et matière, entre fondation et entreprise, et rappelle l’importance de la mémoire des métiers industriels dans les sciences de la complexité.

Cette œuvre, par ses sources d’archives rarement explorées et son discours à la fois historique et épistémologique, résonne avec les débats contemporains sur les sciences de l’ingénierie et les sciences de la complexité, invitant gestionnaires et ingénieurs à revisiter leurs fondements.

  1. Hélène Vérin, La gloire des ingénieurs, Albin Michel, 1993.
  2. H.A. Simon, La science des systèmes, science de l’artificiel, Dunod, 1991.
  3. Études de référence sur les devis et les pratiques des XVIIe et XVIIIe siècles (sources citées dans l’ouvrage).

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