J’arpente les montagnes des Alpes du Sud, depuis que je suis adolescent. A cette époque, je marchais, avec en tête les images des pionniers comme Ansel Adams. Mais surtout, j’y relie des lectures qui ont été fondamentales dans la perception que j’ai de la nature, pour devenir ensuite un choix de vie. Thoreau, Abbey, des défenseurs d’une nature non domestiquée, eux-mêmes un peu rustres comme celle-ci peut l’être, et sans concession.
Abbey dit notamment, dans Désert solitaire : « Je ne suis pas ici seulement pour échapper un temps au tumulte, à la crasse et au chaos de la machine culturelle, mais aussi pour me confronter de manière aussi immédiate et directe que possible au noyau nu de l’existence, à l’élémentaire et au fondamental, au socle de pierre qui nous soutient. » C’est sans aucun doute cela qui m’a amené à réaliser cette série de photographies. Une envie de rusticité dans le procédé comme dans le rendu. La volonté de ne pas tout maîtriser. Et le temps : le temps de monter là-haut, celui de faire l’image, puis de la développer, un peu comme si je laissais au paysage le temps de s’exprimer.
Il y beaucoup de choses artisanales dans le procédé que j’utilise : le sténopé est de fabrication maison, je n’ai pas de négatif (papier positif direct) et je développe dans un révélateur au café, lui aussi fabriqué par mes soins. Pourquoi ce processus, qui peut paraître fastidieux ? Parce que je trouve qu’il rend hommage aux montagnes que je parcours, des Alpes aux Pyrénées, tant dans la façon d’obtenir les images que dans le rendu photographique. Des tons chauds intemporels, car la montagne est un des seuls paysages qui ne change pas, ou peu, à l’échelle d’une vie humaine.
Il réalise des photographies d’illustrations et des commandes. Ces images permettent de comprendre le travail du Parc du Luberon notamment (par exemple en matière de conservation d’espèces ou de milieux, sur la préservation du ciel nocturne…), ou de ses partenaires (éleveurs, associations,…). Il encadre des stages sur le terrain, où les participants sont amenés à mieux observer et connaître la nature appareil photo en main. Il édite des livres dans lesquels notre patrimoine naturel est présenté sous un regard artistique. D’un côté, le calcaire, ou plutôt les calcaires, des massifs du sud-est de la France : Calanques, Alpilles, Luberon, Ventoux… Des photographies en noir et blanc pour souligner les textures et la lumière, plus dures et âpres que ne le laisse entendre la géographie aux consonances touristiques. Et la faune qui s’y accroche, coûte que coûte.
De l’autre, la Méditerranée et ses couleurs exubérantes, des fonds marins jusqu’au ciel. Et la vie qu’elle porte en elle. Les deux « faces » du livre sont reliées par les textes.Tout ce qui compose le livre est issu de marches, et de plongées en apnée, effectuées par les deux auteurs, qui habitent et arpentent ces territoires depuis des années.Les photographies ne viennent pas illustrer les textes, ni inversement : c’est de l’expérience commune que vient l’inspiration, et c’est l’ensemble qui a pour ambition de faire l’œuvre.
Car les oppositions sont rarement là où les habitudes les voient. Mots et images se parlent, se répondent, se complètent. La Méditerranée ne s'arrête pas là où commence le calcaire puisque c’est elle qui l’a enfanté. Le noir est cette valeur dans laquelle toutes les couleurs ont été absorbées. Aussi, au-delà du plaisir de dire et montrer la beauté de ces deux univers, ce livre « double » - avec un côté en couleurs pour la mer Méditerranée et un côté noir et blanc pour le calcaire - cherche à réunir, à embrasser. Cet ouvrage, et l'exposition qui en est issue, regroupent les photographies réalisées durant 4 ans par David Tatin pour l'association Orbisterre dans le cadre de stages de photographie nature (ou de repérages pour ceux-ci) et de commandes.
Loin d’un catalogue d’illustrations, les photographies sont porteuses des ambiances et des lumières qui ne se révèlent qu’au fil de longs moments passés dans la nature. De la Camargue aux Alpes de Haute Provence, c’est la vision subjective d’un auteur photographe naturaliste. Le temps de la marche, du bivouac, des saisons est inscrit dans chacune. Ici, ce sont les yeux et les oreilles grands ouverts qui créent les rencontres avec la faune. Pas d’affût, pas d’image préparée, aucune volonté d’exhaustivité. Depuis les rives de la Durance jusqu’en haute Provence, le territoire du Luberon et de la montagne Lure est composé plaines et de collines méditerranéennes étagées de 50m à Cavaillon 1 826m au collines méditerranéennes au sommet de Lure.
Tout ce patrimoine géologique, minéralogique, floristique, faunistique et paysager concourt à un ensemble écologique indissociable que le Parc du Luberon inventorie, cartographie et protège depuis quarante ans. Habité depuis très longtemps, cet espace offre une mosaïque de territoires cultivés, de forêts (chênaies blanches ou vertes, territoires cultivés, hêtraies, pinèdes), de pâturages d’altitude et cours d’eau au régime torrentiel qui se jettent dans la Durance, rivière symbolique de Provence. Loin du cliché d’un arrière pays provençal homogène où la lavande fleurit au chant des cigales et près des oliviers, se révèle la réalité de terroirs complexes, fondés sur des conditions naturelles variées, des pratiques agricoles diversifiées et des artisanats multiples : culture de la vigne, des arbres fruitiers, céréales, maraîchage, plantes à parfum, élevage. C’est ce patrimoine, transmis par les générations passées, qui permet de reconnaître aujourd’hui encore au premier coup d’œil, le Luberon parmi tant d’autres territoires.
Né en 1975 à Arles, formé dans différentes structures, dont le parcours certifiant de la formation continue de l’Ecole Nationale Supérieure de la Photographie d’Arles, David Tatin est également titulaire d’un master de biologie. Ses séries personnelles sont régulièrement publiées et exposées. « Ma pratique photographique s’attache à rendre compte de la relation que nous entretenons avec notre environnement. De mon exploration des différents procédés de tirages, j’en suis arrivé pour ces photographies à choisir la cyanotypie. Car quoi de plus naturel en définitive que de retranscrire des observations qui sont par essence aléatoires par un procédé qui l'est lui-même ? Adolescent, c’est une projection organisée par un garde du Parc national du Mercantour et la discussion qui s’en est suivie avec lui. Ce portrait de renard, tiré en cyanotype teinté dans le thé. C’est pour moi un véritable portrait, et le renard est venu me voir de lui-même, au bivouac, sans artifice et sans affût. J'utilise le numérique comme les procédés anciens. J'essaye de trouver pour chaque série le rendu visuel qui me paraît le plus en accord avec l'ambiance que je veux donner à mes images. Bien connaître les milieux et les espèces avant de se lancer tête baissée et se laisser happer par la facilité du numérique. Le capitalisme. Politiquement inefficaces (et couteuses en émission de gaz à effet de serre !), leur seul intérêt est d’attirer l’attention des médias. La photographie est une passion, pas une action de protection. Elle peut véhiculer un message, mais ne remplace pas un engagement personnel de tous les jours.

Processus, procédés et vision esthétique
La pratique de Tatin se définit par une alternance entre marche, bivouac et observation des milieux, toujours en quête d’un rendu qui reflète la relation intime à la nature. Le choix de la cyanotypie, explique-t-il, s’inscrit dans une logique d’alignement avec l’aléa naturel et la texture du monde. Le noir et blanc privilégie les textures et la lumière, tandis que le côté couleur fait écho à la Méditerranée et à ses couleurs exubérantes.
Le livre présenté par l’artiste est double: un côté en couleurs pour la mer et un côté noir et blanc pour le calcaire. L’ensemble ne se réduit pas à un catalogue d’illustrations mais porte les ambiances et les lumières nées au fil des longues immersions dans les milieux. L’objectif est d’offrir une expérience sensorielle où mots et images se répondent sans hiérarchie.
Les territoires et leur complexité
Le Parc du Luberon et ses environs constituent un observatoire de biodiversité et de pratiques humaines diversifiées: vignes, arbres fruitiers, céréales, maraîchage, plantes à parfum, élevage, forêts et cours d’eau torrentiels. Cette mosaïque témoigne d’un équilibre fragile entre naturalité et activité humaine, et guide les choix de conservation et d’aménagement volontaristes.
La question du temps est centrale: le travail photographique s’accorde avec le temps du paysage et celui des saisons, afin de laisser s’exprimer les lieux, sans précipitation. Les images et les textes s’entrelacent pour former une œuvre globale qui dépasse la simple illustration et invite à une perception plus attentive de l’environnement.
Engagement et responsabilité
Bien connaître les milieux et les espèces avant de se lancer dans l’exploration est une ligne directrice, face au désenchantement provoqué par le recours facilité au numérique et par les logiques capitalistes qui polluent et déforment les perceptions. La photographie est une passion, mais elle ne remplace pas un engagement quotidien pour la protection des milieux et des espèces.
- Marcher et observer sans artifice
- Utiliser des procédés artisanaux pour respecter le rythme des lieux
- Éditer des ouvrages qui présentent le patrimoine naturel avec une sensibilité artistique

TUTO - La technique du Cyanotype
Le livre, et l’exposition qui en découlent, s’inscrivent dans une perspective pédagogique et sensible: ils invitent à comprendre les aires protégées et les interactions entre humains et milieux, par le regard d’un photographe naturaliste. L’œuvre est née de quatre années de travail sur le terrain, dans des zones allant de la Camargue aux Alpes de Haute-Provence et autour du Luberon et de la montagne Lure.
Références et contexte personnel
Né en 1975 à Arles, David Tatin est diplômé de l’Ecole Nationale Supérieure de la Photographie d’Arles et titulaire d’un master de biologie. Ses séries personnelles sont régulièrement publiées et exposées, et son approche se situe entre exploration des procédés et transmission d’un regard sur notre environnement. Son œuvre interroge la relation que nous entretenons avec la nature et propose une lecture sensible des territoires méditerranéens et calcaires.
