Le terme "biscuit" dans le contexte de la porcelaine évoque immédiatement une histoire riche et complexe, intimement liée à la ville de Limoges, berceau de cet art délicat. Loin de l'image familière des biscuits secs que l'on déguste, le biscuit de porcelaine, littéralement "cuit deux fois", est une matière d'une noblesse singulière. Il incarne la dureté, la finesse et la blancheur caractéristiques de la porcelaine, tout en conservant un aspect mat, rappelant la douceur du marbre. Cette esthétique unique a ouvert la voie à des siècles de créations, notamment dans le domaine des statuettes décoratives qui connurent un engouement particulier au XVIIIe siècle. La noblesse de l'époque raffolait de ces groupes sculptés, représentant bergers, putti et scènes de chasse, souvent disposés au centre des tables pour orner les repas de fête. Les marchands merciers, toujours à l'affût des tendances, sublimaient ces pièces en y ajoutant des éléments en bronze ou en or, rehaussant ainsi leur préciosité. La translucidité du biscuit, une autre de ses qualités intrinsèques, permettait également une diffusion exceptionnelle de la lumière, une technique particulièrement mise en valeur par la lithophanie, un art cher à la manufacture Bernardaud encore aujourd'hui.

L'Histoire Royale de la Porcelaine de Limoges
L'histoire de la porcelaine de Limoges est indissociable de celle de la royauté française. La découverte du kaolin à Saint-Yrieix-la-Perche en 1767 fut un événement capital. Turgot, alors Intendant du Limousin, comprit immédiatement le potentiel économique de cette découverte et l'intérêt de créer une manufacture locale. À cette époque, la Cour de France importait à prix d'or la porcelaine de Saxe, et la possession d'un gisement de kaolin offrait une opportunité stratégique. Louis XV, conscient de cet avantage, acquit le gisement, faisant de la production de porcelaine un privilège royal. Limoges possédait tous les atouts nécessaires : l'eau de la Vienne pour les procédés de fabrication, les forêts environnantes pour le bois de chauffage indispensable aux fours, et un savoir-faire existant dans le domaine de la faïence.
C'est ainsi que la première manufacture de porcelaine dure vit le jour en 1771, fondée par les frères Grellet et Massié-Fournérat, qui deviendra plus tard la "Royal Limoges". La manufacture royale passa sous le contrôle et la protection du comte d’Artois, frère de Louis XVI, en 1774. Ce savoir-faire unique attira l'attention des souverains les plus prestigieux d'Europe. Des services de table somptueux, ornés d'or et de décors raffinés, furent commandés pour leurs résidences officielles ou privées. On raconte que Louis XVI offrit à Marie-Antoinette un service en porcelaine décoré de fleurs et d'oiseaux exotiques, tandis que Louis-Philippe fit orner le château de Fontainebleau de vases et de candélabres en porcelaine de Limoges. Mais la porcelaine de Limoges n'est pas réservée aux têtes couronnées ; elle se veut un plaisir quotidien, à partager en famille ou entre amis, que ce soit à la cour, au jardin, en terrasse, ou même dans des lieux plus décontractés, comme le suggère l'anecdote des tacos dégustés sur des assiettes en porcelaine de Limoges à la Friche.

L'Ascension de la Manufacture Bernardaud
L'entreprise familiale Bernardaud est aujourd'hui un fleuron de la porcelaine de Limoges, présidée par Michel Bernardaud, représentant la quatrième génération de la famille. Son histoire débute dans les années 1890, lorsque Léonard Bernardaud (1856-1923) collabore avec Rémi Delinières, à la tête d'une manufacture de porcelaine établie à Limoges depuis 1863. En 1895, Léonard Bernardaud devient associé de la société R. Delinières & Cie. En 1900, suite à la dissolution de cette société, il fonde la nouvelle société L. Bernardaud & Cie, marquant le début d'une aventure entrepreneuriale familiale. Léonard Bernardaud met rapidement en place un système de vente directe, sans intermédiaires, auprès de la clientèle américaine, et ouvre un bureau à New York en 1911, posant ainsi les premières pierres de l'internationalisation de l'entreprise.
Sous la direction de ses fils, Jacques et Michel (premier du nom), la manufacture traverse des périodes difficiles, telles que la crise de 1929 et la Seconde Guerre mondiale, tout en développant ses activités. Les pièces produites, souvent dans le style Art déco de l'époque, sont présentées dans les grandes expositions internationales, notamment à Paris en 1925, 1931 et 1937. Après la guerre, l'entreprise s'engage dans une ère d'innovation technologique. Un pari audacieux est lancé en 1949 avec l'installation du premier four tunnel en France fonctionnant 24 heures sur 24, alimenté au gaz de ville plutôt qu'au charbon. Cette quête d'innovation reste une constante chez Bernardaud.
En 1962, Pierre Bernardaud, fils de Michel, prend les rênes de l'entreprise. Il poursuit la modernisation et ouvre en 1979 un nouveau site à Oradour-sur-Glane, dédié à la production de porcelaine blanche avant l'application des décors. C'est en 1994, suite au décès de ses parents, que Michel Bernardaud, l'actuel PDG, accentue la diversification de la manufacture. Après avoir remis au goût du jour les lithophanies en 1991, l'entreprise se lance dans la création de bijoux en 1998, puis explore le domaine des objets de décoration (vases, luminaires), du mobilier, des spiritueux, et du flaconnage pour des marques de cosmétiques renommées comme Dior, Sothys et Guerlain. Bernardaud a même été sollicitée pour la création de façades extérieures, comme celle de la boutique Dolce & Gabbana à Paris en 2007 ou du palais de justice de Limoges en 2016.
"La porcelaine de Limoges de 1771 à nos jours : florilège des collections du Musée national A..."
L'Innovation au Cœur de la Porcelaine de Limoges
La manufacture Bernardaud, comme d'autres acteurs majeurs de la porcelaine de Limoges tels que Haviland, Raynaud, Royal Limoges, R. Haviland & C. Parlon, et J. Esprit Porcelaine Créateurs, ne cesse d'innover. L'entreprise est reconnue pour la qualité et l'exigence de ses créations, chaque pièce passant entre les mains d'une cinquantaine de personnes en moyenne, de la modélisation à l'inspection finale. Le savoir-faire des artisans est exceptionnel, alliant techniques de pointe et génie artisanal. La création d'une pièce en porcelaine de Limoges nécessite une trentaine de manipulations.
Le processus de fabrication de la porcelaine est complexe et exigeant. Le kaolin, une argile blanche et pure qualifiée d'"or blanc", constitue 50% de la pâte de porcelaine. Cette argile primaire très réfractaire confère à la pâte une tendance à se déformer et à s'affaisser à la cuisson. La pâte résultante est vitrifiée et translucide, avec une porosité inférieure à 0,5%. Le plâtre est le matériau principal pour la création des formes, utilisé dans des ateliers de moulage dédiés pour éviter toute contamination de la pâte. Les moules en plâtre, qui ne servent que 30 à 50 fois, nécessitent un renouvellement constant. Après le modeleur, l'établisseur réalise le premier moule et les matrices à partir des modèles. L'utilisation de barbotine de coulage dans des moules démontables a permis de réduire le nombre de pièces défectueuses, grâce à des techniques comme le coulage par revide ou le coulage entre deux plâtres. Des techniques de coulage sous pression existent également, où la pâte est injectée sous pression dans les moules pour accélérer l'absorption de l'eau. La méthode de pressage à sec, à partir d'une pâte atomisée ne contenant que 5% d'humidité, permet une évacuation complète de l'eau d'argile, rendant la pièce plus stable et facilitant l'émaillage.
La cuisson est une étape cruciale. L'utilisation d'un four à combustible est indispensable pour le "grand feu", car seul ce type de four permet de maîtriser l'atmosphère de cuisson, essentielle pour une porcelaine parfaitement cuite. Les fours électriques, qui ne consomment pas l'oxygène, ne permettent pas une cuisson aussi parfaite. L'adoption du gaz comme combustible, avec des premiers essais dès 1845, s'est généralisée à la fin des années 1950, révolutionnant les procédés de cuisson. Les fours tunnels, comme celui installé par Bernardaud en 1949, ont permis de fonctionner en continu, 24h/24.

Le Biscuit de Mer : Une Autre Facette du Biscuit
Au-delà de la porcelaine, le terme "biscuit" renvoie également à une autre histoire, celle du biscuit de mer. Depuis les débuts des grands voyages maritimes, la conservation des aliments a toujours été un défi vital pour les marins. Pour y répondre, on confectionnait des galettes à base de froment, de levain et d'eau. Ces galettes étaient ensuite perforées pour faciliter leur déshydratation. La double cuisson, caractéristique du "bis-cuit", assurait une conservation de plusieurs mois à bord. D'une dureté extrême, ces biscuits devaient être cassés en morceaux avant d'être consommés, trempés dans l'eau, le vin ou la soupe. Certains marins, peu réjouis par l'aspect de ces aliments parfois infestés de vers ou de moisissures, préféraient les manger dans l'obscurité. Fait étonnant, certains de ces anciens biscuits de mer ont été conservés jusqu'à nos jours et peuvent être vendus aux enchères pour des sommes considérables, atteignant parfois plusieurs milliers d'euros.

Bernardaud et l'Avenir de la Porcelaine
L'entreprise Bernardaud, forte de son histoire et de son savoir-faire, continue de se projeter vers l'avenir. L'acquisition de Haviland à la mi-décembre 2024, seconde dans l'histoire du groupe, témoigne de cette dynamique. Lucie Bonneau, responsable du patrimoine de l'entreprise, affirme que "l'âge d'or de Bernardaud, c'est aujourd'hui". La manufacture produit 3 millions de pièces par an, générant 80 millions d'euros de chiffre d'affaires et employant 700 salariés, dont la moitié a été recrutée depuis le Covid. Cette période a d'ailleurs vu un nouvel engouement pour la réception à domicile et le retour en grâce des belles pièces, contribuant à une "euphorie" dans le secteur des arts de la table.
L'entreprise a su s'adapter aux évolutions du marché et aux nouvelles technologies. L'arrivée de Charles Bernardaud, fils de Michel, en 2017, a marqué un tournant avec la création d'une branche dédiée aux nouvelles technologies. Polytechnicien, il contribue au développement d'une porcelaine innovante destinée au blindage et aux gilets pare-balles, exploitant les propriétés de résistance exceptionnelles de cette céramique. L'entreprise rappelle d'ailleurs que "la porcelaine est plus résistante que le béton".
Le label "Entreprise du Patrimoine Vivant" et la désignation de l'un de ses chefs d'atelier comme Meilleur ouvrier de France attestent de l'excellence du savoir-faire de Bernardaud. La manufacture s'investit également dans la préservation de son héritage, avec la réhabilitation de son usine de Limoges en un centre de culture et d'accueil ouvert au public et aux artistes. L'Indication Géographique Protégée (IGP) "Porcelaine de Limoges - France", reconnue en 2017, vise à protéger cette appellation contre la contrefaçon et la fraude, assurant ainsi la pérennité du tissu industriel local.
De la finesse du biscuit de porcelaine aux applications futuristes dans le domaine de la haute technologie, en passant par la robustesse historique du biscuit de mer, le terme "biscuit" recèle des histoires fascinantes. Limoges, par son histoire royale, ses découvertes de kaolin et le savoir-faire de ses artisans, a su ériger la porcelaine au rang d'art universel, une tradition d'excellence qui continue d'évoluer et d'innover. L'Institut Bernardaud, à travers ses ateliers et conférences, invite le public à découvrir et à réenchanter l'univers foisonnant de la table et de la porcelaine, un art de vivre envié dans le monde entier.
