Le cinéma, en tant qu'art de l'image en mouvement et du son, repose sur un langage complexe et nuancé pour raconter des histoires et susciter des émotions. Au cœur de cette grammaire cinématographique se trouve une série de techniques et de conventions qui, bien que parfois subtiles, jouent un rôle crucial dans la perception et la compréhension d'un film par le spectateur. Parmi ces outils, le "fondu au noir" occupe une place singulière. Loin d'être un simple artifice technique, il s'agit d'une marque de ponctuation visuelle, un procédé narratif et esthétique qui rythme le récit, signale des transitions importantes et participe à la construction du sens.
Comprendre le Fondu au Noir : Technique et Signification
Le fondu au noir, dans son acception la plus directe, est une technique de transition cinématographique où l'image s'obscurcit progressivement jusqu'à devenir entièrement noire. Inversement, un fondu d'ouverture au noir voit l'image apparaître graduellement à partir d'un écran noir. Cette transition peut être rapide ou lente, et elle est souvent accompagnée d'une transition sonore correspondante, bien que ce ne soit pas toujours le cas.
Historiquement, le fondu au noir, tout comme le fondu enchaîné, trouve ses origines dans les débuts du cinéma, où les réalisateurs comme Georges Méliès l'utilisaient pour simuler des transformations, remplacer un personnage par un autre, ou marquer la fin d'une scène. Dans les premières décennies du cinéma, lorsque le montage était moins sophistiqué, ces fondus permettaient de passer d'une "prise de vues" à une autre de manière plus fluide, évitant ainsi des coupures trop abruptes qui auraient pu dérouter le spectateur.

La technique du fondu au noir implique un contrôle précis de la lumière. Il s'agit d'un procédé de ponctuation sur une phrase, une expression ou une action. À la prise de vue, cela consiste à enregistrer un plan ou un son. L'opérateur amenait délicatement une pièce de feutre ou de soie noire devant l'objectif, là où l'image d'un objet est obligatoirement floue. Sans être photographié, le tissu obscurcissait l'image qui devenait noire lorsqu'il recouvrait entièrement l'objectif. C'était ce qu'on appelle depuis le fondu au noir, désigné aussi comme fondu de fermeture. Le contraire s’obtenait de la même façon, cette fois en retirant le tissu. C’était le fondu d’ouverture.
Fondu au Noir comme Marqueur Temporel et Spatial
L'une des fonctions les plus courantes du fondu au noir est de marquer le passage du temps. Un fondu au noir peut indiquer une ellipse, c'est-à-dire un saut dans le temps, qu'il soit court ou long. Il est souvent utilisé pour signaler la fin d'une période et le début d'une autre. Par exemple, un fondu au noir peut suivre une scène intense et introduire une scène se déroulant plusieurs jours, semaines, mois, voire années plus tard. Il y a longtemps eu une certaine codification du temps ellipsé par un fondu enchaîné ou au noir : un fondu enchaîné représente un laps de temps assez court tandis que le fondu au noir indique une période plus longue. Dans La Mouche, après que le personnage principal a été victime de son expérience de « téléportation » qui tourne mal, un gros plan sur son visage montre son angoisse qui succède à l’euphorie de ce qu’il croyait être le couronnement de sa vie de chercheur. Ce plan se termine en fondu au noir.
Par extension, le fondu au noir peut également signaler un changement de lieu, surtout lorsque ce changement est significatif et implique une discontinuité narrative. Si une scène se termine dans un endroit et que la suivante commence dans un lieu complètement différent, le fondu au noir peut aider à signaler cette transition spatiale au spectateur.
Le Fondu au Noir dans la Narration et l'Émotion
Au-delà de sa fonction technique, le fondu au noir est un outil narratif puissant qui peut être chargé de sens et d'émotion. Il peut servir à :
- Indiquer une rupture ou une fin : Un fondu au noir peut signaler la fin d'un acte, d'une séquence, voire du film lui-même. Il crée une séparation nette entre ce qui précède et ce qui suit, ou ce qui vient après.
- Suggérer une perte ou un deuil : L'obscurité du fondu au noir peut symboliser la tristesse, la perte d'un être cher, ou un moment de désespoir. Il peut évoquer un sentiment d'enfermement ou de vide.
- Créer un effet dramatique : Dans des moments de tension ou de suspense, un fondu au noir peut accentuer l'impact d'une scène, laissant le spectateur dans l'attente ou l'incertitude.
- Marquer un retour en arrière (flashback) ou une anticipation (flashforward) : Bien que moins systématique que pour le passage du temps, le fondu au noir peut être utilisé pour introduire un flashback ou un flashforward, signalant un déplacement dans la chronologie de l'histoire. Le futur annoncé par un fondu est plutôt de l'ordre du songe, du souhait, de l'évocation comme on le voit par exemple chez Charlie Chaplin. Ainsi, lorsque le Français Ferdinand Zecca tourne en 1901 Rêve et Réalité, une reprise d’un film de George Albert Smith, Let Me Dream Again (Laissez-moi rêver encore), réalisé en 1900, les deux réalisateurs ont choisi deux façons différentes de notifier aux spectateurs que le vieux beau qui se rêve dans les bras d’une bien plus jeune femme, ne fait que rêver et retrouve pitoyablement la réalité aux côtés de son épouse qui est comme lui une personne âgée. Le Britannique innove en reliant ses deux plans par un passage au flou. « Le premier plan se termine en devenant flou (out of focus) et le second commence en flou suivi d’une mise au point (in focus). Aux débuts du cinéma, ce genre rêvé était nommé en anglais vision, et afin que l’on comprenne de quoi il retournait, un leader (un intertitre en français, ou "carton") se devait de prévenir les spectateurs que le personnage était en état de divagation intellectuelle quand ce n’était pas évident. Un autre moyen, proposé par le premier manuel de formation à l’écriture audiovisuelle, The Technique of the Photoplay, (1911), est de faire apparaître la vision dans une partie de l’image qui représente le rêveur éveillé, par surimpression directe ou par un cache fixe. Dans l’exemple donné par le manuel, Harry est amoureux de Jane dont il ne peut effacer le souvenir. Il commence par l’imaginer en face de lui, elle semble émerger du décor par un fondu enchaîné, puis l’image s’estompe également en fondu enchaîné ; Harry « réalise en soupirant de déception qu’il ne s’agit que d’un assoupissement en pleine journée[8]. » Il se met alors à penser à elle en toute conscience. « Cette fois, l’image de Jane apparaît, mais elle n’est pas aussi large qu’avant, elle ne fait qu’un peu moins du quart du cadrage. Dans ce cas, c’est une vision.

Le Fondu au Noir et le Théâtre : Une Distinction Essentielle
Il est important de distinguer le "fondu au noir" cinématographique de ses équivalents théâtraux. Au théâtre, l'obscurcissement de la scène marque généralement la fin d'un acte ou d'une scène, permettant aux techniciens de changer les décors, aux acteurs de se préparer pour la suite, ou simplement de marquer une pause dans la représentation. Contrairement au cinéma, où le fondu au noir est une transition intégrée au flux de l'image enregistrée, au théâtre, c'est une interruption physique de la représentation, un moment où le "vivant" est suspendu.
Dans le contexte théâtral, les termes comme "acte" et "scène" désignent des divisions structurelles de la pièce. Un acte est une grande partie d'une pièce de théâtre, tandis qu'une scène est une sous-partie d'un acte, souvent marquée par l'entrée ou la sortie d'un personnage. Ces divisions sont explicitement écrites par l'auteur pour guider la structure de la pièce et l'expérience du spectateur.
Variantes et Utilisation Contemporaine
Si le fondu au noir reste un outil fondamental, il existe des variations et des évolutions dans son utilisation. Le fondu enchaîné, par exemple, est une transition où une image disparaît progressivement tandis qu'une autre apparaît par surimpression, marquant souvent une ellipse plus douce ou une continuité symbolique. Le fondu au blanc, moins courant, est l'inverse du fondu au noir.
Dans le cinéma contemporain, l'utilisation du fondu au noir peut varier considérablement. Certains réalisateurs l'emploient de manière traditionnelle pour marquer des ellipses temporelles ou spatiales, tandis que d'autres l'utilisent de manière plus stylisée, voire subversive, pour créer des effets émotionnels spécifiques ou pour questionner la narration elle-même. Avec le développement de la vidéo, le fondu a fait son retour, que certains jugent « envahissant », menant parfois à « une bouillie fade ». En effet, le fondu y est si simple qu'il en devient extrêmement courant.
Le critique de cinéma Serge Daney fustigeait dans son dernier article les fondus enchaînés du clip de la chanson caritative We Are the World. Ce clip alterne en fondus enchaînés les images des chanteurs célèbres qui enregistrent la chanson et des photos d'enfants africains faméliques représentant les enfants au profit desquels le morceau a été produit. Il cite en exemple les fondus de Citizen Kane et, un de ceux qu'il trouve les plus beaux, celui de l'arrivée au bal dans La Splendeur des Amberson. C'est la même idée qui est mise en œuvre dans le film d'Alfred Hitchcock La Mort aux trousses, lorsqu'on passe de la comédienne Eva Marie Saint, restée à la gare, au champ de maïs de la séquence de l'avion, alors qu'elle sait (ce que le spectateur ignore) qu'elle a envoyé le héros du film dans un piège.
Le fondu au noir, dans sa simplicité apparente, est un élément fondamental du langage cinématographique. Il témoigne de la manière dont les réalisateurs et les monteurs construisent le rythme, le sens et l'émotion d'un film, guidant subtilement le spectateur à travers le récit. C'est une ponctuation essentielle qui, comme un point sur une phrase, donne sa pleine mesure à l'image qui précède et prépare l'arrivée de celle qui suit.